Pour démêler l’écheveau actuel

Le Venezuela dans l’impasse. Quels scénarios de sortie de crise ?

Romain Lamel

Le Venezuela dans l’impasse. Quels scénarios de sortie de crise ?

Romain Lamel

Le Venezuela s’enfonce dans une crise économique sans précédent doublée, depuis un mois, par une accélération de la crise politique avec deux présidents : l’un soutenu par l’impérialisme nord-américain, l’autre s’accrochant au pouvoir. Pour la population, la vie quotidienne devient insoutenable. Comment sortir de cette crise ?

Le 23 janvier dernier, Juan Guaidó, président de l’Assemblée nationale, contrôlée par l’opposition, s’est auto-proclamé président de la République sur la base de l’article 233 de la Constitution qui stipule pourtant qu’il aurait fallu, pour cela, que le chef de l’État soit décédé, en incapacité physique ou mentale ou ait quitté le pouvoir. Cela ne correspond évidemment pas à la situation du Venezuela. Nicolás Maduro demeure le président effectif du Venezuela et l’auto-proclamation de l’opposition est clairement anti-constitutionnelle. Maduro manipule également la Constitution de son côté. Sa victoire lors de la dernière élection présidentielle de mai 2018 a été entachée de graves irrégularités (manipulation de la date du scrutin en fonction des opportunités, invalidation de plusieurs candidatures comme celles des opposants de droite Henrique Capriles et Leopoldo López, vote sous la menace de suspension des programmes sociaux ou de licenciement dans le secteur public…). Une grande partie de l’opposition a boycotté le scrutin. La population, désespérée dans une situation sociale dramatique et ne voyant aucune issue positive dans ce scrutin, s’est abstenue massivement (54 %, un niveau sans précédent pour une élection de ce type). Quoiqu’il en soit, la querelle n’est pas juridique : elle est politique à un moment où la légitimité des uns et des autres est ternie et ne peut se comprendre qu’à travers les différentes perspectives qui s’offrent au pays.

Si l’opposition se permet un tel coup de force, c’est parce qu’elle sait Maduro en position de faiblesse, non seulement d’un point de vue démocratique mais également en raison de l’effondrement économique. Le Venezuela connaît sa sixième année consécutive de récession. Depuis un siècle, le pays est dépendant du pétrole et connaît des cycles d’abondance et de crise au gré des fluctuations de ses cours. La baisse du prix du baril à partir de l’été 2014 a eu des conséquences d’autant plus désastreuses que la production quotidienne s’est effondrée d’un peu moins de 3 millions de barils en 2014 à à peine plus d’un million aujourd’hui. Cette crise a eu une ampleur particulière parce qu’elle se conjugue avec un effondrement de la monnaie de 99,99 %. Le détournement du taux de change par des multinationales et la bourgeoisie liée au gouvernement, baptisée bourgeoisie bolivarienne ou boli-bourgeoisie, avec la complicité de l’exécutif, est une cause majeure de cela. Cet écroulement de la devise vénézuélienne a des conséquences dramatiques dans la société. Dans une économie rentière reposant sur l’exportation des hydrocarbures, les produits agricoles dépendent des importations. Avec une monnaie qui s’effondre dans ces proportions, les pénuries d’aliments et de médicaments se multiplient et les prix s’envolent. L’hyperinflation a atteint 1 370 000 % en 2018 et, selon le FMI, devrait atteindre 10 000 000 % en 2019. Ces éléments affectent durement la vie quotidienne des Vénézuéliens. Selon l’ONU, plus de 3,3 millions d’entre eux seraient partis à l’étranger chercher des conditions de vie plus dignes, soit plus de 10 % de la population nationale, une proportion comparable à celle de pays en guerre.

L’armée, arbitre de la crise politique

Dans une conjoncture aussi apocalyptique, Nicolás Maduro conserve un atout majeur : le contrôle de l’armée. De soutien central du chavisme, aux côtés des populations pauvres et déshéritées des grandes villes, les Forces Armées Bolivariennes Vénézuéliennes (FABV) sont devenues le pilier sur lequel s’appuie le régime très impopulaire de Maduro pour rester en selle. C’est donc sur cette institution que se concentrent toutes les attentions de Juan Guaidó. Ce dernier a offert l’amnistie à tous les militaires qui se subordonneraient à son autorité, indépendamment de leur participation antérieure à la répression des manifestations ou des affaires de corruption auxquelles ils pourraient se retrouver mêlés. Si l’armée a une telle importance aux yeux des deux dirigeants, c’est parce que Nicolás Maduro lui a confié toujours davantage de pouvoir à mesure que le sien s’amenuisait. Paradoxalement, l’armée a accru son influence depuis que le pays n’est plus dirigé par un militaire. Hugo Chávez, qui en provenait, avait une autorité naturelle. Nicolás Maduro a acheté cette obéissance au prix fort. Un tiers des ministres sont issus de ses rangs, principalement dans le secteur économique. De nombreuses entreprises publiques sont sous contrôle des FABV, dont PDVSA, la puissante firme pétrolière, affaiblie mais principale source de richesses pour le pays. 2 000 officiers ont été promus généraux, le Venezuela en ayant désormais autant que l’ensemble des pays de l’OTAN.

Si les hauts gradés sont ainsi intéressés au maintien du gouvernement Maduro, les officiers subalternes et les sous-officiers sont l’objet de toutes les attentions. Ils sont payés en temps et en heure, un petit peu mieux que le reste de la population. Pour l’heure, c’est chez eux qu’ont été recrutés les putschistes qui ont tenté des coups de main, autant de tentatives désespérées et bien trop faiblement organisées pour réellement déstabiliser le gouvernement Maduro : l’attaque de la base militaire de Naguanagua, près de la ville de Valencia, en août 2017, un attentat manqué au drone piégé contre Nicolás Maduro, en août 2018, le soulèvement de la caserne de Cotiza, à Caracas, deux jours avant l’auto-proclamation de Guaidó. Tant que l’avenir politique du Venezuela sera subordonné au camp que choisira l’armée, on peut déterminer trois scénarios : si l’armée se subordonne à Juan Guaidó, si elle maintient son soutien à Nicolás Maduro ou si elle se divise entre les deux.

Scénario 1 : coup d’État en faveur de Juan Guaidó avec l’appui des impérialistes

La reconnaissance de Guaidó comme président en exercice par les États-Unis, les gouvernements de droite et d’extrême-droite d’Amérique latine regroupés dans le groupe de Lima et par la plupart des membres de l’Union Européenne, dont la France, pousserait l’armée, dans ce premier scénario, à prendre le pouvoir contre Nicolás Maduro, en faveur de Juan Guaidó. Donald Trump a adopté une politique extrêmement belliciste à l’égard du Venezuela et s’est entouré de faucons formés dans les années 1980 à l’école des opérations de déstabilisation du gouvernement sandiniste et de la Contra nicaraguayenne (Elliott Abrams, John Bolton). Ce dernier, conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, a déjà ciblé ses boucs-émissaires suivants : Cuba et le Nicaragua, associés selon lui à Maduro dans une « troïka de la tyrannie ».

Vu la pression que les Etats-Unis exercent dans cette crise, il est probable que ceux-ci profiteraient d’une arrivée au pouvoir de militaires anti-Maduro pour restaurer leur tutelle sur les ressources du sous-sol vénézuélien et s’octroyer la priorité dans le paiement de la pléthorique dette vénézuélienne. Certains anciens ministres, au pouvoir avant Chávez réfléchissent à un retour du FMI au bénéfice des entreprises privées.

Cet appel à l’armée est symptomatique du centre de gravité social de cette opposition, orientée vers les classes possédantes. Ce n’est pas un hasard si son appel à la révolte passe par l’armée et pas par une grève générale. Cette coalition a toujours été faible dans les quartiers populaires même si les niveaux de désespérance font qu’il existe aujourd’hui des opposants dans les barrios au nom d’un « tout sauf Maduro ». Le 31 janvier dernier, Juan Guaidó a présenté un programme de gouvernement, le « Plan País ». Il y défend une orientation ultra-libérale, basée sur un redimensionnement du rôle de l’Etat dans l’économie, la privatisation des services public… Un projet à l’inverse des besoins de la population, pour lequel personne n’a jamais voté au Venezuela.

Lorsqu’il s’est auto-proclamé président, Juan Guaidó a promis la mise en place d’« un gouvernement de transition » et « des élections libres ». Toutefois, au vu de l’escalade des dernières semaines, si des élections adviennent, elles seraient sans doute l’occasion de règlement de comptes vis-à-vis des chavistes et, plus largement, contre la gauche et les classes populaires. Le parti dont est issu Juan Guaidó, Volonté Populaire, fondé en 2009, est reconnu comme le plus intransigeant des principales organisations de l’opposition. Plus largement, ces courants politiques d’opposition se sont illustrés dans le passé pour leurs aspects anti-démocratiques et répressifs. En avril 2002, lors de la tentative de coup d’État avorté contre Hugo Chávez, les opposants avaient destitué immédiatement toutes les autorités démocratiquement élues et exercé une répression immédiate sur la population. En février 1989, le président social-démocrate de l’époque, Carlos Andrés Pérez, l’un de leurs ancêtres politiques, avait réprimé la révolte contre le plan d’ajustement du FMI, connu sous le nom de Caracazo, au prix de plusieurs milliers de morts.

Scénario 2 : maintien du pouvoir autoritaire de Nicolás Maduro

Si le scénario d’un ralliement de l’armée à Juan Guaidó et un putsch pro-impérialiste serait un coup très dur dont la portée irait bien au-delà des frontières du pays, le maintien du statu quo actuel, avec une reconsolidation du pouvoir de Maduro est loin d’être une option souhaitable pour celles et ceux qui entendent défendre les intérêts des classes populaires. Selon l’Observatoire Vénézuélien de Conflictualité Sociale, il y a eu plus de douze mille manifestations durant l’année 2018, un record historique au Venezuela, même si celles-ci sont désarticulées. Ces protestations étaient pour la plupart autonomes de la coalition d’opposition et centrées sur des revendications immédiates de la population, le respect des conventions collectives alors que les salaires ne permettent plus de vivre dignement, pour le droit à la santé, à l’électricité, à l’eau courante…

Dans un moment aussi critique pour le pays, on aurait pu espérer que Nicolás Maduro tente de renouer avec sa base sociale. Il n’en est rien. Le 28 novembre dernier, plusieurs secteurs de travailleurs en lutte se sont organisés dans une Intersectorielle des Travailleurs du Venezuela et ont défilé dans les rues de Caracas pour des salaires dignes et contre les mesures de répression qui frappaient plusieurs d’entre eux. Sur le trajet du retour, une quinzaine d’ouvriers et dirigeants syndicaux, principalement de l’État du Bolívar, la région industrielle du sud du pays, ont été arrêtés et sont aujourd’hui toujours incarcérés. Récemment, la majorité de cette Intersectorielle s’est rangée du côté de Guaidó, appelant à participer aux cérémonies du 23 janvier.

Au cours des dernières semaines, la plupart des morts identifiés dans le cadre de manifestations ou de rassemblements ne viennent pas des classes moyennes et supérieures, comme lors des mobilisations pro-opposition du printemps 2017, mais des barrios où les forces spéciales de la police bolivarienne (FAES) répriment et assassinent. Le week-end dernier, ce sont cinq indigènes pémons qui sont tombés sous les balles des forces de l’ordre. De manière plus globale, on constate un autoritarisme croissant du gouvernement Maduro, en particulier à l’égard des classes populaires. Ainsi, les camarades qui animent le site aporrea fondé en réaction aux diverses tentatives de coups d’Etat anti-chavistes en 2002 et qui propose des lectures de gauche de la situation vénézuélienne voient leur page internet régulièrement bloquée par les fournisseurs d’accès de l’État depuis quelques jours.

Le gouvernement Maduro conduit la population vénézuélienne dans une impasse, non seulement d’un point de vue économique, en s’avérant incapable de juguler le cycle d’hyperinflation et d’effondrement de la production mais également sur un plan démocratique, avec la suppression des moindres libertés démocratiques, les unes après les autres. Comment lui faire confiance même pour défendre la souveraineté nationale quand on constate que les sous-sols du pays sont hypothéqués auprès de la Russie et de la Chine ?

Scénario 3 : menace d’une guerre civile

Une fracture des Forces Armées pourrait entraîner le pays dans la guerre civile. Les dirigeants de l’opposition qui promeuvent l’insubordination de l’armée font preuve d’une véritable inconscience dans les conséquences qui pourraient en découler pour le Venezuela. Le mépris des classes populaires qu’ils conservent depuis des décennies les empêche de comprendre qu’il existe au Venezuela, un noyau dur de 20 % de la population qui soutient toujours activement Nicolás Maduro et pas seulement pour les paniers de nourriture (CLAP) distribués de manière irrégulière et clientéliste, mais également par fidélité à ce qu’ils appellent « la Révolution bolivarienne », processus politique qui a permis à beaucoup d’améliorer leurs conditions de vie durant les années Chávez, en termes d’éducation, de santé, d’alimentation, de logement. Ce processus est aujourd’hui dans une impasse et un certain nombre de ses orientations sont à l’origine de cet échec mais des millions de Vénézuéliens ont trouvé une dignité pendant les années Chávez et défendront, pour certains militairement, jusqu’à leur dernier souffle l’exécutif Maduro en fidélité à l’héritage de la période dorée des gouvernements chavistes.

D’autre part, les envolées bellicistes de Donald Trump galvanisent une partie minoritaire de la population. L’effondrement des conditions de vie conduit une autre partie des Vénézuéliens à une désespérance pouvant aller jusqu’à la prise d’armes. Les assauts répétées et désorganisées de soldats s’inscrivent dans cette logique, sans être pour la plupart pilotés par Washington. Si on ajoute à cela, le fait que les armes circulent en grand nombre au Venezuela, le risque d’une potentielle guerre civile est loin d’être négligeable et tous ceux qui soufflent sur cette poudrière sont soit des irresponsables, soit des cyniques prêts à prendre ce risque pour s’approprier quelques puits pétroliers.

Scénario 4 : mobilisation autonome de la population

Le pire n’est jamais certain et un autre scénario, progressiste, celui-là, peut être envisagé pour le monde du travail, la paysannerie, les pauvres des grandes villes et la jeunesse. Il supposerait de remettre le pouvoir, non pas à l’armée ou à des puissances étrangères, que ce soit les États-Unis, la Russie ou la Chine, mais à la population elle-même. Vu que ni Nicolás Maduro, ni Juan Guaidó ne respectent la Constitution, symbole d’un système chaviste qui a fait banqueroute, une Assemblée Constitutante devrait être convoquée pour que les Vénézuéliens eux-mêmes redéfinissent les règles du jeu du système politique. Des élections générales qui soient organisées de manière transparente, avec égal financement et égal accès aux médias pourraient alors voir le jour. Cela supposerait que ce ne soit ni le camp de Nicolás Maduro, ni celui de Juan Guaidó, qui soit chargé de l’organisation du scrutin de même que de l’ encadrement des campagnes politiques sur le plan financier et médiatique qui n’a jamais été engagé, ni durant les gouvernements libéraux de 1958 à 1998, ni durant la période chaviste.

Ces changements politiques ne peuvent être durables que si l’économie vénézuélienne se relève. Pour cela, il faudrait une annulation totale de la dette vénézuélienne, dont les créanciers se sont déjà largement remboursés et que le Venezuela ne pourra de toutes façons pas honorer, pour redonner de l’oxygène à l’économie. Il faudrait récupérer les centaines de milliards de dollars volés à l’État vénézuélien. Pour que les Vénézuéliens puissent vivre dignement de leur travail, il faudrait mettre en place une échelle mobile des salaires contrôlée par la population elle-même. Enfin, à long terme, il faudra sortir du paradigme extractiviste qui mène structurellement le Venezuela à la dépendance des cours du pétrole et à des cycles d’abondance et de crise.

Un tel programme ne pourrait pas être mis en œuvre ni par le gouvernement Maduro, ni par un hypothétique gouvernement Guaidó, ni par l’armée. Seule la population organisée de manière autonome contre tous ses ennemis pourra faire redémarrer la machine économique sous son propre contrôle.

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