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Culture et Sport

Lieux culturels en danger

Le cinéma la Clef menacé de fermeture : les discours creux du gouvernement sur la culture

Alors que pleuvent les soutiens des élus pour la Clef, le dernier cinéma associatif parisien actuellement occupé par des cinéphiles, un ancien salarié et des soutiens pour se battre contre sa fermeture, la réalité des lieux culturels en marge des institutions reste précaire.

jeudi 24 octobre

Ouvert depuis septembre 1990, la Clef, dernier cinéma associatif de Paris, a été forcé de fermer ses portes en avril 2018. La raison de cette fermeture : la vente du bâtiment par son propriétaire, le Comité Social et Économique (ex-Comité d’Entreprise) de la Caisse d’Épargne Île-de-France. Deux anciens salariés, Dounia Baba-Aissa et Nicolas Tarchiani, avaient alors tenté de racheter les murs à la Caisse d’Épargne, en montant un projet se voulant fidèle à la programmation indépendante et à l’esprit associatif du cinéma.

Malgré une campagne de levée de fonds réussie et plus d’un an de négociations, ils ont annoncé en juillet dernier via la page Facebook du cinéma que « Le Conseil Social et Économique de la Caisse d’Épargne d’Île-de-France a décidé de mettre fin aux discussions. La complexité du projet dans son financement, les exigences posées pour la vente — que nous acceptions, auraient nécessité un délai supplémentaire qui ne nous a pas été accordé ».

A l’instar des salariés de Mains d’Oeuvres (un lieu de spectacle vivant qui vient d’être expulsé le 8 octobre de ses locaux de Saint Ouen qu’il occupait depuis la fin du bail de location en 2017) et de plusieurs lieux culturels menacés, le collectif Home Cinéma impulsé par Derek, un ancien salarié du cinéma, a décidé d’occuper les lieux et de rouvrir la Clef en ce début d’année scolaire. Le projet, baptisé « La Clef Revival », est de continuer à faire vivre le lieu et de préserver un cinéma « à échelle humaine » ainsi qu’une programmation éloignée de la logique de profit des grands complexes de cinéma.

Soutenus par l’association de spectateurs « Laissez nous la Clef », ils organisent des projections-débats tous les soirs depuis le début de l’occupation, mais ont également des ambitions plus larges : « On veut créer ici des salles de montage et d’écriture. Le petit cinéma permettrait de faire des projections test pour les mixeurs et les étalonneurs. Beaucoup de cinéastes sont précaires et ont besoin d’un espace de travail », a expliqué Derek au journal Libération.

Un projet à l’opposé, donc, de celui qu’incarne l’acheteur probable du bâtiment : LCJ Editions et Productions, une société de production de théâtre et de cinéma dont le répertoire s’étend du théâtre de boulevard au cinéma de divertissement, en passant par des films érotiques.

Derrière la pluie de soutiens gouvernementaux, une réalité précaire pour les lieux artistiques marginaux

La maire du Vème arrondissement, Florence Berthout (LR), a tweeté : « Plus que jamais le ministère de la culture doit jouer un rôle de médiateur dans cette affaire. Je le demande depuis un an. Le cinéma #Laclef doit rouvrir au cœur dû #QuartierLatin et du Ve ! ». La ville de Paris, entre autres, s’était également engagée auprès de la Clef durant la campagne de levée de fonds qui a suivi sa fermeture initiale en 2018.

Les institutions gouvernementales et territoriales liées à la culture semblent en effet porter depuis quelques temps un intérêt particulier à ce qui se fait appeler les « tiers-lieux culturels », des lieux qui se positionnent comme une interface entre les grandes institutions culturelles et les scènes alternatives, accompagnant leur projet culturel d’un projet social. Une définition qui pourrait s’appliquer à la Clef, qui se veut un lieu non seulement de diffusion de films indépendants ou appartenant au patrimoine cinéphile, mais aussi un lieu de soutien aux artistes en marge des institutions cinématographiques, ainsi qu’un un espace de dialogue et de lien.

Mais l’intérêt des institutions gouvernementales culturelles relève de ce qui semble être un paradoxe. Comment expliquer la situation de la Clef, et celle de plusieurs autres lieux culturels et artistiques, dans une période de discours gouvernementaux manifestement favorables aux initiatives culturelles ?

Le lieu de spectacle Mains d’Oeuvres a ainsi été expulsé peu avant son intervention durant le forum “Entreprendre dans la culture” organisé par le ministère de la culture et la ville d’Arcueil, au cours duquel sa directrice devait parler du modèle culturel de ces « tiers-lieux ». De plus, le soutien du ministère de la culture, que sollicite Florence Berthout dans le cas de la Clef, n’a pas empêché Mains d’Oeuvres d’être expulsé par la mairie de Saint-Ouen, propriétaire de ses locaux.

Dans le journal L’Express, le maire de Saint-Ouen William Delanoy (UDI) déplore l’image de « méchant maire de droite qui s’attaque à la culture » qu’on lui donnerait à cause du retentissement médiatique de l’expulsion de Mains d’Oeuvres. Plus qu’une histoire de « méchants élus de droite » qui s’attaquent aux lieux culturels, ou de « bon élus de gauche » qui leur affichent un soutien creux, l’existence même de ces lieux culturels en marge est la preuve d’un sentiment d’aliénation, largement partagé par les publics et les travailleurs du milieu par rapport aux circuits traditionnels de l’art, aussi bien privés que publics. Une aliénation que ressentent les spectateurs attachés à la Clef, mobilisés pour conserver ce cinéma « à taille humaine ».

L’art, un terrain de bataille politique

Face au manque d’attractivité des lieux artistiques traditionnels souvent considérés élitistes ou stériles, l’intérêt du gouvernement pour ces structures marginales n’est pas neutre : elles incarnent une alternative à moindre coût pour redorer le blason du ministère de la culture dans une période de coupes budgétaires.

Le décalage entre les discours du gouvernement qui souhaite faire des « tiers-lieux » la tête d’affiche d’une nouvelle politique « d’investissement culturel » et la réalité précaire des lieux culturels marginaux n’est que le dernier avatar d’une politique gestionnaire et déshumanisée de la culture qui ne soutient l’art qu’à condition qu’il soit profitable.

En 2013, Aurélie Filippetti (PS), ancienne ministre de la culture sous François Hollande, parlait de la culture comme d’un « secteur essentiel, stratégique pour le développement économique de notre pays ». Franck Riester, l’actuel ministre de la culture nommé par Emmanuel Macron, incarne cette idée de la politique culturelle façon start up nation tournée vers le profit : diplômé de gestion et d’une école de commerce, héritier d’un grand groupe économique, il se revendique à la fois chef d’entreprise et homme politique.

A l’opposé de cette vision, le « Revival » de la Clef impulsé par un ancien salarié du cinéma et soutenu par des collectifs d’artistes, de spectateurs et des étudiants de la fac voisine de Paris 3, laisse entrevoir une vision partagée de l’art comme bien plus qu’un « secteur stratégique pour le développement économique », mais comme une manifestation vivante et sensible de notre rapport à la société, et donc un terrain de bataille politique.

Nous apportons notre soutien à la Clef, convoqués en justice le 4 novembre 2019.




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