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Politique

Non à l'union sacrée

Le corps enseignant face à l’assassinat de Samuel Paty : refusons l’union sacrée !

L'assassinat de Samuel Paty touche le corps enseignant au plus profond de lui-même. Le gouvernement tente d'imposer dans le même temps une « union sacrée » autour des valeurs républicaines alors qu'elle foule aux pieds quotidiennement ses enseignants. Face à l’instrumentalisation, refusons l’union nationale et défendons une école émancipatrice en toute indépendance du gouvernement.

lundi 19 octobre

Crédits photo : AFP

Assassinat de Samuel Paty : du pain béni pour Macron

L’assassinat abject dont a été victime vendredi dernier Samuel Paty, cet enseignant d’histoire-géographie au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Saint-Honorine qui a été décapité pour avoir montré en classe des caricatures de Charlie Hebdo, prend place dans une séquence déjà très tendue pour le gouvernement. Le couvre-feu annoncé par Emmanuel Macron jeudi 15 octobre en direct sur France 2 est loin de faire l’unanimité dans la population et est perçu comme une énième mesure autoritaire de restriction des libertés qui cache mal la gestion catastrophique de la crise sanitaire par le gouvernement. Le tour de vis sécuritaire annoncé à grands renforts d’aides misérables pour les jeunes mais surtout d’amendes n’avait rien pour unir derrière lui de larges secteurs dela population qui vit de plein fouet les effets de la crise.

Dans ce contexte, le gouvernement n’a pas hésité un seul instant à s’emparer de la vive émotion suscitée par la mort de cet enseignant, et ce de manière on ne peut plus cynique pour redorer son blason et capitaliser sur une « union nationale » républicaine masquant ses responsabilités et ses manquements. La présence affichée de Jean-Michel Blanquer au rassemblement de dimanche à République et son appel à être « tous être derrière nos professeurs » montre à quel point la récupération politique n’effraie pas le gouvernement. Aux grands maux les grands remèdes, le gouvernement convoque instamment un conseil de défense à la suite de l’assassinat de Samuel Paty alors même que l’auteur du crime a été neutralisé et tué par la police. L’état de guerre est une fois de plus mis en avant et sert une rhétorique martiale que Macron s’est employé à mettre en avant dimanche et qui s’est immédiatement substituée au temps du recueillement.

Le corps enseignant : entre liberté d’expression et noyautage sécuritaire

Si en janvier 2015, l’attentat de Charlie Hebdo avait suscité une émotion largement partagée par la population et instrumentalisée par un large arc républicain et de nombreux chefs d’États de différents pays, l’assassinat de Samuel Paty meurtrit cette fois particulièrement les enseignants. Le corps enseignant vit à travers le sort de Samuel Paty une détresse et un mal-être qu’il a parfois pu ressentir dans l’exercice du métier. En effet, le sentiment d’abandon, de solitude et de délaissement face aux classes est de plus en plus prégnant chez les enseignants qui doivent affronter seuls des situations de plus en plus complexes et violentes sans avoir les ressources nécessaires. Du #Pasdevague lancé en 2018 au suicide de Christine Renon en passant par l’assassinat horrifiant de Samuel Paty, le corps enseignant a l’impression que sa souffrance n’est pas entendue et qu’il est sacrifié sur l’autel des réformes libérales des gouvernements successifs.

Les rassemblements organisés dimanche sur tout le territoire ont exprimé l’hommage des enseignants pour un de leurs collègues, injustement et horriblement assassiné alors qu’il sortait de cours. Si le silence et le recueillement ont primé dans un premier temps, l’impact de cet assassinat et la réponse gouvernementale pourraient avoir à plus long terme un effet délétère sur la profession. Souvent en première ligne dans les conflits sociaux, le corps enseignant a repris depuis quelques années une vigueur dans l’action qui n’avait pas été vue depuis la défaite historique de 2003 contre la réforme Fillon des pensions et l’union sacrée contre le voile à l’école qui avait marqué l’année 2004. Cette période avait marqué un net recul dans la contestation des conditions d’enseignement insuffisantes. Les blocages contre les E3C ou la rétention des notes du bac ont montré une combativité nouvelle que le gouvernement pourrait vouloir faire taire sous prétexte de mesures sécuritaires renforcées.

Objectivement, la réponse que le gouvernement prépare va mettre l’accent sur le sécuritaire et renforcer les tensions autour de l’école. En totale inadéquation avec la réalité de la violence telle qu’elle peut exister ou être ressentie dans le milieu scolaire, les mesures de police visant à sécuriser les écoles ne vont pas résoudre les problèmes mais vont simplement servir à des fins électoralistes à Macron pour 2022. Le plus grave mais également le plus sournois, c’est l’instrumentalisation de la liberté d’expression contre la liberté d’expression elle-même qui risque d’être mise en œuvre. Les diverses associations portant un contre-discours sur l’islamophobie et le racisme d’État que l’État veut dissoudre vont rendre encore plus difficile de lever l’omerta qui pèse sur ces questions, comme le syndicat SUD-Éducation 93 avait déjà tenté de le faire en 2017, suscitant une levée de bouclier généralisée. Quand on voit comment les enseignants qui dénoncent les effets des réformes, comme les 4 enseignants réprimés de Melle, sont traités, on se dit que la liberté d’expression et de contestation est définitivement à géométrie variable selon qu’on aille dans le sens du gouvernement ou contre ses intérêts.

En toute indépendance : défendre une école émancipatrice

Le rassemblement place de la République à Paris marquait un premier temps fort dans l’hommage rendu à Samuel Paty, mais il n’était pas exempt de récupération. La présence de Jean-Michel Blanquer, architecte de la sélection sociale et des réformes brutales qui affectent l’école ; la présence de Marlène Schiappa, pilier du projet de loi sur le séparatisme aux côtés de Gérald Darmanin ; la présence de Manuel Valls, qui n’est pas en reste en terme de violence islamophobe... marquent une tentative de créer une fois de plus l’« union sacrée » autour de la République alors même que les tensions sont plus vives que jamais. Le ralliement à cette démarche du leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon mais aussi de Benoît Teste, secrétaire général de la FSU, principal syndicat chez les enseignants, montre que le discours de l’unité nationale bat son plein alors même qu’une dénonciation en règle des politiques gouvernementales qui orchestrent la casse de l’éducation devrait être au premier plan des prises de positions.

Face à l’offensive gouvernementale actuelle qui - de l’union sacrée autour de l’école et de la laïcité à la loi sur le séparatisme - se lance dans une grande campagne islamophobe, il faut affirmer que la liberté d’enseignement ne peut pas être promue par ceux qui la remettent en cause au quotidien en réprimant les enseignants et les élèves qui contestent les réformes. Il faut affirmer que la critique n’est possible que si l’on a les moyens pour l’enseigner et pas lorsqu’on réduit années après années les effectifs et qu’on précarise le métier. Il faut affirmer qu’on n’œuvre pas à la sécurité avec des classes surchargées et un manque criant de personnels enseignants, socio-éducatifs et administratifs. Il faut aussi affirmer que l’islam n’est pas un danger pour la laïcité contre tous les amalgames qui pourront être faits. Le vrai danger pour la laïcité, c’est l’enseignement privé sous contrat, majoritairement catholique, le concordat en Alsace-Moselle qui impose l’enseignement de la religion de l’école primaire au collège et le manque de moyens.




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