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Du Pain et des Roses

Culture du viol et cinéma

Le dernier tango à Paris : un viol planifié et une vie dévastée

Marlon Brando et Bernardo Bertolucci sont deux grands noms du cinéma. Mais si leurs noms reviennent dans les conversations aujourd’hui, c’est parce que ces deux hommes ont sciemment organisé une scène de viol dans Le dernier tango à Paris (1972), à laquelle Maria Schneider, actrice française qui partageait l’affiche avec eux, n’avait absolument pas été préparée. Un acte extrêmement grave, resté impuni jusqu’à la mort de l’actrice, en 2011. Léonie Piscator

lundi 5 décembre 2016

Rappelons-le, dans cette société patriarcale, plusieurs milliers de femmes sont violées chaque jour. Et la domination sexuelle des femmes fait vendre : réseaux de prostitution, pornographie, culture du viol… Capitalisme et patriarcat marchent main dans la main quand il s’agit de générer du bénéfice sur la traite des femmes. L’histoire du tournage du Dernier tango à Paris n’en est qu’une triste illustration de plus.

C’est une vidéo datant de 2013 et republiée récemment par Elle US qui a relancé une polémique déjà existante autour de la scène de viol du film de Bertolucci. Quand a été tourné Le dernier tango à Paris, Marlon Brando avait 48 ans, tandis que Maria Schneider, qui débutait tout juste sa carrière, en avait à peine 19. Dans l’une des scènes cultes de ce film, le personnage joué par Brando viole Jeanne, incarnée par Schneider, à l’aide d’une motte de beurre.

Dans la vidéo déterrée par Elle, le réalisateur du film, Bernardo Bertolucci, avoue que la scène (et notamment l’idée du beurre) avait été planifiée le matin-même avec Marlon Brando, mais sans que Maria Schneider n’en soit prévenue… par souci de réalisme ! « Je voulais sa réaction en tant que femme et non pas en tant qu’actrice. Pour avoir quelque chose, je pense que vous devez être complètement libre. »

Et si la plupart des médias tentent de minimiser la violence de cet acte en expliquant qu’il n’y a pas eu de pénétration pendant le tournage de la scène de sodomie forcée, rappelons que tout acte sexuel non consenti est une véritable agression, condamné par la loi, mais rarement dans les faits. Ajoutons à cela le fait que les deux hommes faisant figure d’autorité, Bertolucci et Brando, avaient respectivement 10 et 30 ans de plus que la jeune actrice. Le premier jouissait évidemment de sa position de metteur en scène, et la réputation de grand acteur du deuxième n’était plus à faire. Maria Schneider n’avait non seulement pas été prévenue de ce qui l’attendait ce jour-là, mais elle faisait de plus face à deux hommes qui exerçaient de fait une triple domination sur elle. Sans parler de l’intégralité de l’équipe de tournage qui devait alors se trouver sur le plateau et qui n’a pas réagi.

« Ils me l’ont dit juste avant qu’on filme cette scène et j’étais révoltée, a confié l’actrice des années plus tard. J’aurais dû appeler mon agent ou faire venir mon avocat sur le tournage, car on ne peut pas forcer quelqu’un à faire quelque chose qui n’est pas dans le scénario, mais à l’époque, je ne savais pas. Marlon m’a dit : ’Maria, ne t’en fais pas, c’est juste un film’. Mais pendant la scène, même si je savais que ce que Marlon faisait n’était pas pour de vrai, mes larmes étaient vraies.

Je me suis sentie humiliée, et pour être honnête, j’ai eu un peu l’impression d’être violée, par Marlon et Bertolucci. À la fin de la scène, Marlon n’est pas venu me consoler ou s’excuser. Heureusement, une prise a suffi. »

Suite à ce tournage, Maria Schneider, qui débutait alors tout juste sa carrière d’actrice, est devenue dépressive et toxicomane. Elle est morte en 2011 d’un cancer.

Cette sombre histoire nous rappelle à quel point les violences faites aux femmes sont nombreuses, dans toutes les couches de la société, et qu’elles se déroulent parfois – souvent – juste sous nos yeux. Il est nécessaire de dénoncer la violence de ce système pourrissant, dans lequel des hommes peuvent faire subir de tels supplices à des femmes pour « réussir un film ». Et il est tout aussi nécessaire de lutter contre ce même système pour que plus personne n’ait à endurer le même sort que Maria Schneider.