Désirer à l’ère néolibérale

Le désir sous le coup du soupçon

Andrea D’Atri

Le désir sous le coup du soupçon

Andrea D’Atri

La sexualité est-elle contrainte ou libérée ? Est-elle prude ou libertine ? Dans les sociétés capitalistes actuelles, les restrictions morales religieuses coexistent avec l’internationalisation de l’industrie du sexe ; le discours réactionnaire des "bonnes mœurs" fondé sur la famille patriarcale, avec la marchandisation des corps, des plaisirs et du désir. Avec de nouveaux droits et la persistance de formes anciennes de harcèlement et d’insultes, nous continuons à lutter pour la libération sexuelle qui, dans les marges étroites des démocraties capitalistes, n’a pas été réalisée.

I. Péchés postmodernes

La droite : religieuse, conservatrice et libérale ?
Novembre 2019. Une députée de Madrid exprime son rejet de la loi sur l’éducation qui introduit certaines questions inhérentes à l’égalité de genre. Elle propose plutôt d’intégrer la « couture » comme matière obligatoire, en faisant remarquer que « c’est très valorisant de coudre un bouton ». Puis conclut en disant que « le féminisme est un cancer ». Ceci n’est pas une parodie, ni de l’ironie. Ce sont les mots d’Alicia Verónica Rubio Calle, la professeure d’éducation physique qui est élue pour le parti d’extrême droite Vox et autrice de Cuando nos prohibieron ser mujeres... y os persiguieron por ser hombres : Para entender cómo nos afecta la ideología de género, publié en 2016. Quelques jours auparavant, une bible géante avait été vénérée à côté du drapeau bolivien, à l’intérieur du Palacio Quemado de La Paz, par les auteurs du coup d’État. Deux ans plus tôt, la philosophe américaine Judith Butler était agressée à l’aéroport de Sao Paulo par ceux qui considèrent sa théorie queer comme une attaque contre les valeurs de la famille et une « perversion » pour les enfants.

Malgré la désacralisation de la sexualité au cours des quarante dernières années, récemment se multiplient dans le monde des exemples d’une guerre contre « l’idéologie de genre ». En 2016, le pape François a déclaré que, sur tous les continents, « il y a de véritables colonisations idéologiques. Et l’une d’entre elles - je le dis clairement avec un prénom et un nom - est l’idéologie du genre ! ». Et de souligner : « Aujourd’hui, les enfants - les enfants ! - apprennent ceci à l’école : que chacun peut choisir son sexe. Et pourquoi enseignent-ils cela ? Parce que les livres appartiennent aux personnes et aux institutions qui vous donnent l’argent. Ce sont les colonisations idéologiques, soutenues également par des pays très influents. C’est terrible » [1].

Toute remise en cause de la binarité de la différence sexuelle sera qualifiée d’« idéologie du genre ». Et s’il y a deux sexes, c’est parce que le but (divin ou naturel, selon la personne qui l’explique) est celui de la reproduction, ce qui indiquerait que la maternité est un destin obligatoire pour les femmes. Ces croisés vont du Vatican au lobby évangéliste. Mais il n’y a pas que les églises : de Bolsonaro à Steve Bannon, en passant par de jeunes influenceurs qui se targuent d’être des libéraux-libertariens modernes, tous sont devenus des soldats dans cette guerre « contre l’endoctrinement pervers du féminisme et de la dissidence sexuelle ». Les fondamentalismes, les institutions religieuses, les corporations laïques, la droite politique et d’autres secteurs réactionnaires développent des arguments divers qui imprègnent de vastes secteurs de la société. Avec un programme conservateur, les croisés tentent de restreindre les droits déjà conquis ou d’empêcher l’établissement de nouvelles libertés. Leurs campagnes sèment la panique face aux attaques que les féministes, les lesbiennes, les gays et les transgenres - avec une supposée complicité avec l’État – mèneraient contre la famille, pervertissant l’éducation, l’institution du mariage et la reproduction sexuelle. Pendant ce temps, en Amérique latine, il n’y a pratiquement pas de séparation de l’Église et de l’État. De plus, la pénétration du fondamentalisme évangélique dans les régimes politiques ne cesse de croître, comme le montre le lobby parlementaire brésilien qui a mené le coup d’État institutionnel contre Dilma Rousseff ou les récents putschs en Bolivie.

Quand les réactionnaires sont des sœurs
Il est frappant de constater qu’au sein même du féminisme il y en a qui militent contre le concept de genres – et cela bien avant les croisades contemporaines que l’on a évoqué. « Tous les transsexuels violent le corps de la femme en réduisant la véritable forme féminine à un simple artefact », écrivait l’ex-nonne devenue féministe lesbienne radicale Janice G. Raymond en 1979, dans son ouvrage célèbre The Transsexual Empire : The Making of the She-Male. Les féministes radicales qualifiées de « TERF » (Trans-Exclusionary Radical Feminist) présentent des arguments qui ne sont guère différents de ceux des fondamentalistes religieux, des militants anti-avortement ou de l’ultra-droite politique contemporaine.

Bien qu’elles soient une minorité, avec l’émergence de cette nouvelle vague féministe qui est apparue après les débats sur les lois concernant l’identité de genre, les offres d’emplois pour les personnes trans et une plus grande visibilité de la communauté transgenre dans différents espaces – y compris au sein du mouvement féministe –, les TERF sont réapparues avec des discours réactionnaires, discriminatoires et conspirationnistes. En disant que les femmes trans ne sont pas des femmes, mais des hommes déguisés ; qu’elles ont peur de se faire violer dans les toilettes des femmes par les personnes trans ; que les espaces où il y a des hommes et des femmes trans ne sont pas « safe » ; que les femmes trans sont des hommes qui veulent « coloniser » le féminisme et que les hommes trans sont des « traîtres à leur sexe ». Pour ce secteur du féminisme, les relations de pouvoir basées sur la domination masculine structurent la famille et la sexualité, permettant aux hommes de bénéficier économiquement, sexuellement et psychologiquement de l’oppression patriarcale des femmes. Inexplicables, leurs positions transphobes les rendent hostiles à la plupart des mouvements féministes, et leur discours finit par être apparenté à celui de la nouvelle droite, qui défend toujours les vieux préjugés patriarcaux.

Une question de redistribution et de reconnaissance
L’idéologie réactionnaire des nouveaux croisés s’oppose au discours multiculturaliste du néolibéralisme « progressiste ». « Ils profitent de l’indignation générée par les politiques néolibérales pour mettre dans le même panier toutes ces valeurs progressistes qui ont été instrumentalisées en faveur de la mondialisation capitaliste. Nous voyons ainsi comment le néolibéralisme progressiste et le féminisme libéral ont ouvert la voie à l’émergence de l’extrême droite misogyne et homophobe » [2] En d’autres termes, cette croisade post-moderne vise non seulement à affronter l’apparent « libertinage » dans lequel sont tombées les mœurs ancestrales, mais aussi à mettre fin au supposé favoritisme économique et juridique dans lequel les gouvernements néolibéraux auraient placé les femmes et les personne LGBTI. Le discours de ceux qui voient leur position patriarcale hégémonique menacée encourage l’idée selon laquelle les hommes blancs, hétérosexuels et « de souche » seraient les victimes des droits et libertés démocratiques conquis, des programmes d’aide aux foyers monoparentaux, des droits reproductifs et de l’avortement légal, des offres d’emploi pour les personnes trans, de l’éducation sexuelle, du mariage égalitaire, de la loi sur l’identité de genre, etc.

Cette idéologie réactionnaire se fonde sur le fait que, alors que l’État providence issu de l’après-guerre combinait une marchandisation et une consommation accrues avec davantage de protection sociale (pour empêcher que les masses ne se radicalisent), « le capitalisme financiarisé a généré une alliance de la marchandisation et de l’émancipation, contre la protection » [3] En d’autres termes, le néolibéralisme a contribué à une division persistante entre les mouvements sociaux qui luttent pour l’émancipation d’un côté et le mouvement de la classe ouvrière de l’autre. Cette dernière doit affronter les conséquences des réformes capitalistes (précarité, flexibilisation, délocalisation, chômage, etc.). Ces deux mouvements ont leurs bureaucraties respectives, ce qui, selon Nancy Fraser, finit par créer les conditions pour que des secteurs des classes travailleuses gravitent « vers le populisme de droite ». [4] Cette politique profondément régressive du néolibéralisme, qui favorise la croissance exponentielle des inégalités économiques, a été accompagnée d’une « politique de reconnaissance en apparence inclusive ». [5] Ou, pour le dire autrement, alors que le monde a été témoin de la désindustrialisation, de l’augmentation de la pauvreté et de l’incorporation massive des femmes et de la main-d’œuvre immigrée dans des conditions très précaires, le multiculturalisme, le respect de la diversité et des droits des femmes et de la communauté LGBTI sont devenus le discours officiel du « politiquement correct ». Sans ce « pacte » de gouvernance – pas toujours explicite pour la plupart des activistes bien intentionnés, mais qui a provoqué la cooptation et la bureaucratisation de la direction du mouvement par de multiples opérations d’« ONGisation », de financement de projets, de subventions, d’institutionnalisation, etc. – la mise en œuvre des politiques économiques néolibérales aurait été impossible [6].

Cependant, depuis la crise capitaliste de 2008, un vaste débat a eu lieu sur la manière de gérer les conséquences du néolibéralisme. Alors que la droite encourage le ressentiment contre les secteurs qui ont gagné des droits (relatifs), c’est-à-dire contre les femmes et les personnes LGBTI, ainsi que ceux des personnes racisées, des migrants, etc., d’autres, prenant la place du « moindre mal » face à la droite, proposent un retour illusoire à l’État providence, sans expliquer comment il serait possible de le faire en pratique sans affecter les profits capitalistes. De nouveaux vêtements, avec des vernis progressistes et de gauche, pour continuer à soutenir et à rafistoler les régimes néolibéraux en crise.

Mais l’émergence d’une nouvelle génération féministe à une échelle internationale sans précédent nous oblige à porter un regard critique sur tout ce qui a été naturalisé : de la violence machiste au langage qui établit que l’universel et le neutre ont un genre masculin ; de la gratuité du travail domestique à la fluidité des sexes, des genres et du désir.

II. Droits et marchandises

Le discours contre-productif de la victimisation
Blessures et insatisfactions, demandes de redistribution, droits de reconnaissance. Mais « de quelle manière le sentiment de grief est-il politisé dans nos sociétés ? Quelles sont les involutions ou les reculs politiques possibles sous le couvert d’une identité défensive essentiellement forgée dans la passivité de la douleur et de l’offense ? » [7] Il faut poser ces questions si l’on veut comprendre comment des mouvements émancipateurs comme le féminisme ou le mouvement de libération sexuelle se sont heurtés au paradoxe de la victimisation et de l’institutionnalisation des droits, cherchant à imposer le fait que les droits soient toujours affirmés à l’intérieur des les limites imposées par l’État capitaliste.

Dans le cadre étroit des démocraties capitalistes, durant ces années de réaction néolibérale, la féminité était essentiellement définie en termes de vulnérabilité sexuelle : harcèlement, abus, viol, effets néfastes de la pornographie, etc. Sous ce paradigme, il semblerait que les femmes doivent être « protégées », en raison de leur caractère de victimes a priori impuissantes et passives, face à une sexualité masculine activement prédatrice, mais tout aussi essentialisée et naturalisée. Les femmes, qui ont dû conquérir avec beaucoup d’efforts leur reconnaissance politique à travers l’Histoire, sont maintenant invitées à se présenter comme des objets de l’offense, du délit et de la douleur infligée par les autres. Comme si l’État capitaliste n’était pas responsable de la perpétuation et de la légitimation de la violence machiste, des décès dus aux avortements clandestins ou même de la reproduction oppressive des rôles stéréotypés des sexes par le biais de multiples institutions. Il se présente comme un protecteur des femmes, censé veiller à leur intégrité physique et morale par le biais du système punitif, cachant le fait que c’est la lutte des femmes organisées qui a révélé la naturalisation de la violence patriarcale et a exigé des réparations pour les victimes. [8]

Bien que la classification des violences sexuelles comme crimes permette – dans une certaine mesure – de rendre visible ce qui était historiquement invisible, le fait de privilégier une perspective juridico-pénale pour se référer à des problèmes sociaux structurels (comme la violence patriarcale) produit l’effet inverse. En éludant le caractère structurel de cette violence contre les femmes et la diversité sexuelle, non seulement on fait fi d’une explication du phénomène social - en individualisant et isolant la victime -, mais l’auteur est aussi individualisé et particularisé, et son comportement sera présenté comme une pathologie, une anomalie ou une « inadaptation face aux règles » au lieu d’être vu comme la conséquence la plus pernicieuse et extrême d’un phénomène structurel [9].

Cependant, si la relativisation des crimes sexuels – ce que font sans cesse les nouvelles droites – rend la désacralisation contemporaine de la sexualité responsable de ces comportements aberrants ; d’autre part, le zèle protectionniste excessif, à l’extrême opposé, est remis en question pour devenir une menace à la spontanéité et aux libertés individuelles dans les relations sexuelles consenties. Parce que plus on met l’accent sur le danger que la sexualité comporte pour les femmes, plus on collabore à la limiter au mystère, au silence et au tabou. Mais, comme le dit Carol Vance, « le féminisme doit accroître le plaisir et la joie des femmes, et non pas seulement diminuer notre malheur ». [10] C’est pourquoi, outre le féminisme punitiviste [11], de vives critiques ont également été formulées, mettant en garde contre le risque de doter l’État d’une plus grande capacité disciplinaire et punitive. Ces critiques invoquent la jouissance féminine et s’opposent à l’association systématique de la sexualité avec l’idée de risque, qui pourrait dangereusement s’approcher du puritanisme. Le débat retentissant entre les partisanes américaines de #MeToo et le manifeste controversé des actrices et intellectuelles françaises désireuses de défendre « la liberté d’importuner » est un exemple de ces tendances opposées. [12]

Le fait est que, malgré tout, et peut-être parce que nous connaissons l’interdiction, la répression et la punition qui ont pesé sur nos corps et nos plaisirs pendant des millénaires, nous désirons continuer à désirer.

Libertés sous caution
Il en va de même pour d’autres questions où l’État établit les conditions dans lesquelles les droits sont exercés, comme l’égalité d’accès au mariage. Il existe de nombreux questionnements théoriques, politiques et militants qui expliquent que l’État est celui qui régule les formes, les limites, les pratiques et les sujets des liens affectifs entre les sexes. D’autant plus que ceux-ci ne sont conçus que sous le critère conjugal et assimilés au modèle hétéronormé de l’amour romantique et du couple à des fins reproductives, conduisant ensuite à une forte homonormativité des relations sexuelles et affectives dissidentes, condamnant moralement les comportements qui ne respectent pas ces critères et limitant leur potentiel critique et transformateur. Ne parlons même pas du cas où la demande d’égalité se traduit par le droit de rejoindre les forces répressives d’État, armée ou police, dont les membres, dans de nombreux pays, sont les principaux responsables des crimes de haine contre les LGBT et les personnes trans.

Cette stratégie, qui dans certains pays a permis à des millions de personnes d’obtenir les mêmes droits que les hétérosexuels, relègue au second plan la construction d’une nouvelle minorité marginalisée, invisible ou criminalisée parce qu’elle ne correspond pas aux normes. La conquête d’un droit légitime - qui signifie non seulement une égalité symbolique de reconnaissance, mais aussi des conditions égalitaires très concrètes en ce qui concerne les soins aux partenaires malades, le partage du logement, la responsabilité sur les enfants, etc. - occulte en même temps les expériences de discrimination et de harcèlement que la grande majorité doit surmonter au quotidien. Il existe alors un effet dangereux dont parle Germán Cano lorsqu’il affirme que « les préoccupations contemporaines en matière de liberté sont inscrites dans les forces régulatrices de l’État sous la forme de codes d’infraction et de protection de plus en plus précis ». Cela conduit non seulement à « accroître involontairement le pouvoir de l’État au détriment de la liberté politique, mais aussi à créer une sorte de “prison de plastique” qui reproduit et régule davantage les sujets lésés qu’elle devrait protéger » [13].

C’est pourquoi, malgré les nouveaux droits conquis, l’augmentation du pouvoir punitif de l’Etat contre les crimes de haine et les discriminations, l’« intégration » que l’Etat produit en établissant des normes, il persiste toujours, dans les rues, la peur que ressentent les femmes, les lesbiennes, les gays et les personnes trans. C’est le signe qu’« il existe une inégalité insurmontable entre celles et ceux qui souffrent ou savent qu’elles peuvent souffrir de la violence, d’une part, et, d’autre part, celles et ceux qui l’instituent et la perpétuent ou même, celles et ceux qui ne la perçoivent tout simplement pas, ne l’imaginent pas ou en minimisent la portée parce qu’elles sont du "bon côté" et, par conséquent, ne risquent rien » [14].

Pourtant, les mouvements sociaux et les nouvelles rébellions qui balayent la planète génèrent aussi de nouveaux liens au delà des différences, créant de nouvelles relations de communauté dans la chaleur des mobilisations et des barricades, proposant des utopies polyamoureuses et des prises en charges collectives.

Plaisirs à vendre et orgasmes précarisés
Mais, même avec les contradictions qu’implique la conquête des droits relatifs aux genres et à la sexualité, s’il y a bien une chose qui définit la contre-offensive restauratrice du capitalisme qui s’est imposée depuis le milieu des années 1980, c’est sa capacité à rentabiliser chaque besoin ou désir humain. Non seulement en raison de l’énorme développement de ce que l’on a appelé l’industrie du sexe et de la libéralisation des frontières qui permet, avec les flux de capitaux, le trafic illégal de personnes à des fins d’exploitation au travail et sexuelle, mais aussi en raison de l’immense transformation des relations sexuelles et affectives, subsumées sous la logique du profit, de la rentabilité et de l’efficacité. Comme nous l’avons souligné dans un autre article, « tout se vend, tout s’achète. De la femme au jouet sexuel que les bonnes épouses acquièrent lors d’une réunion entre amies ; des fantasmes racontés dans les images cinématographiques aux médicaments pour traiter les troubles de l’érection vendus sur ordonnance. Ce qui avait façonné ce phénomène complexe connu sous le nom de "vie privée" s’affiche à présent sur le comptoir. » [15] Alors que la sociabilité s’accroît grâce à de nouveaux et multiples réseaux de communication, la solitude semble être la seule propriété privée disponible pour la grande majorité. Likes, vues et MP. Nous vivons à une époque où les êtres humains ont probablement la plus grande connectivité de toute l’Histoire, et pourtant, règnent l’individualisme et la solitude, les relations éphémères, superficielles et utilitaires qui nous laissent un fort goût de vide. Mais ce n’est pas tout : ces conditions deviennent aussi le milieu propice à la ré-idéalisation du couple traditionnel, ce réduit soi-disant désintéressé de la vie privée non encore conquis par la voracité mercantile, « comme une garantie utopique contre la solitude face à laquelle nous sommes confinés par le tumulte d’une vie précaire et flexibilisée » [16].

Et tandis que nos âmes font naufrage dans le vertigineux désert de l’hyperconnectivité, nos corps sont confrontés à la fatigue chronique. Le contrôle des corps et des affects de la main-d’œuvre est vital pour les classes dominantes. Le profond paradoxe de l’accroissement des libertés sexuelles, du culte de l’hédonisme et de la désérotisation et de la médicalisation de la sexualité n’a jamais été aussi criant qu’aujourd’hui. Alors que la sexualité se mesure en termes de performances (nombre d’orgasmes, d’érections, de partenaires sexuels, de rencontres érotiques, etc), l’absence de désir risque de devenir la raison première des consultations médicales. Les magazines regorgent de conseils sur la manière d’entretenir la flamme de la passion dans le mariage ou sur les raisons pour lesquelles le fait d’avoir trois orgasmes par semaine stimule une peau saine. Mais la vie de millions d’êtres humains soumis à des horaires rotatifs, à des journées de travail exténuantes et à des rythmes de production accélérés témoigne également d’une sexualité précarisée.

L’accélération du rythme des processus économiques a également accéléré les rythmes de la vie sociale. Les techniques de production et les processus de travail sont tellement volatiles, transitoires et accélérés que le peu de temps libre dont nous disposons n’est pas vraiment destiné aux loisirs, à cultiver des relations sociales ni au plaisir sexuel. Maux de tête, tension musculaire, fatigue généralisée, problèmes d’érection, éjaculation précoce, difficultés de lubrification, baisse ou absence de libido deviennent chroniques dans le silence imposé par la honte, les mensonges stimulés par la compétition, la dissimulation pour éviter le stigmate social. Sexe résigné, sexe toléré, sexe frustrant ou frustré et rendez-vous manqués. Surtout, beaucoup de rendez-vous manqués.

La question sexuelle est-elle seulement une question de désir hétérodoxe qui échappe aux diktats de l’hétérosexualité obligatoire ? Non. C’est aussi un problème pour des millions d’êtres humains exploités par le fouet du capital dont la sexualité est condamnée à être un terrain vague, dépourvu de fantaisies et de plaisirs. C’est pourquoi les mouvements anticapitalistes qui ont surgi dans la chaleur des barricades de Stonewall ont parlé de libération sexuelle (de l’humanité) et non de droits à l’inclusion (des identités), avant d’être disciplinés par la coercition menaçante, mortifère, réactionnaire et néolibérale de la « peste rose » [17]. Comme le souligne Peter Drucker, « la véritable liberté des personnes LGBT impliquerait nécessairement des transformations radicales qui toucheraient bien plus de personnes que les seules personnes LGBT. Plus précisément, cela nécessiterait une reconfiguration de la vie sexuelle, qui abandonnerait la fondation supposée du sexe dans l’orientation sexuelle ou la "sexualité" de chaque individu ; une transformation des structures de base des ménages, basée sur l’abolition du genre tel que nous le connaissons ; un dépassement de la hiérarchie mondiale des nations et des "races" ; et une réouverture des horizons de la gauche pour permettre d’affronter à nouveau les limites du capitalisme » [18].

III. Conclusion (provisoire)

Alors que la sexualité a déjà été désacralisée par la science, les mouvements de libération sexuelle et la laïcisation croissante des sociétés, l’ultra-droite politique s’allie aux obscurantistes ecclésiastiques et aux « hipsters » libéraux-libertaires, afin de recomposer les discours réactionnaires misogynes et homophobes qui soutiennent la binarité de genre, l’hétérosexualité obligatoire et la prédestination reproductive de la sexualité. Lorsque les mouvements sociaux ont conquis des droits sans précédent qui ont démantelé les préjugés patriarcaux et sexistes séculaires, l’encadrement de ces degrés minimaux de reconnaissance par l’État capitaliste les a transformés en réglementations et en sanctions, qui rétablissent la division entre le normal et l’anormal, le légal et l’interdit, poussant dans le même geste l’intégration des uns et la marginalisation des autres. Lorsque les libertés démocratiques sont étendues à de vastes secteurs de la société et transformées en des espoirs pour des millions de personnes, le système capitaliste les convertit en marchandises, transformant les désirants en consommateurs et les objets de désir en objets de consommation, monétisant jusqu’au dernier recoin de notre libido.

Le capitalisme est incapable de développer une seule de ces tendances jusqu’au bout ; mais dans les replis de ses contradictions se niche, à l’état latent, la possibilité de sa propre destruction. Comme le souligne Josefina Martinez, « dans la lutte contre le capitalisme patriarcal et sa violence, la lutte pour la jouissance du temps libre et de la sexualité fait partie du combat pour une société émancipée » [Josefina Martínez, “Hablemos de follar : entre el placer y el peligro, feminismo y liberación sexual”, Contrapunto, 28 julio 2019.]. Historiquement, ce fut le cas chaque fois que les classes exploitées se sont opposées à l’exploitation en imaginant une société radicalement différente. C’est pourquoi la révolution ouvrière en Russie de 1917 a généré des politiques audacieuses et des débats très créatifs autour des relations entre sexuelles et affectives, des droits des femmes et de l’éducation libre pour les enfants. C’est pourquoi le processus de radicalisation déclenché par mai 1968 a proposé « l’imagination au pouvoir » et a profondément remis en question les restrictions que la société capitaliste impose au désir et à la sexualité.

Comme le souligne également Peter Drucker, les sexualités dissidentes d’aujourd’hui posent le défi de désapprendre les identités sexuelles, « de comprendre leurs racines et leurs limites historiques et matérielles, et de les dépasser pour adopter des modes de vie et d’amour plus larges ». La crise capitaliste qui ne peut être définitivement résolue et, surtout, l’émergence d’un nouveau mouvement international de femmes avec lequel les nouvelles générations descendent dans la rue, les luttes des jeunes pour la défense de la planète et contre la soif de profit capitaliste destructrice, les manifestations, les rébellions, les grèves et les révoltes qui dépassent aujourd’hui les frontières, sont le nouveau scénario dans lequel l’esprit combatif de Stonewall peut être ranimé. Nous savons que la libération sexuelle ne s’obtient pas automatiquement en prenant les rues ou le pouvoir ; mais sans un horizon révolutionnaire qui vise à transformer radicalement ce système d’exploitation et d’oppression dans lequel nous vivons, la sexualité humaine est destinée à être une marchandise, une interdiction, un tabou, une obligation, une norme, un manque, une douleur. Mais c’est aussi la base pour inclure dans toutes nos luttes émancipatrices actuelles le désir d’une vie érotique « polymorphiquement sensuelle, plutôt que génitalement obsédée » [19] ainsi que le questionnement et la critique de toutes les limites qui normalisent nos liens affectifs et nos désirs sexuels.

Nous adhérons donc aux déclarations inspirées des luttes des années 1970 : « Notre combat particulier est celui de l’autodétermination sexuelle, de l’abolition des rôles et des stéréotypes sexuels et du droit de chacun à utiliser son corps sans ingérence des institutions sociales et juridiques de l’État. Beaucoup d’entre nous ont compris que notre lutte ne peut pas aboutir sans un changement fondamental de la société qui place la source du pouvoir (les moyens de production) entre les mains de personnes qui, à l’heure actuelle, n’ont rien. Ceux qui sont maintenant au pouvoir s’opposeront à ce changement par une répression violente qui est, dans les faits, déjà en cours. Tous nos frères et sœurs de la libération gay ne partagent pas ce point de vue, ou peuvent penser que des solutions personnelles pourraient fonctionner. Mais au fur et à mesure que notre lutte se développe, il deviendra évident, en changeant les conditions objectives, que notre libération est inextricablement liée à la libération de tous les opprimés. » [20]

[1] “6 advertencias del Papa Francisco sobre la ideología de género” [« 6 avertissements du pape François sur l’idéologie de genre »], Agencia Católica de Informaciones, 1º de diciembre 2016.

[2] Josefina L. Martínez y Cynthia Luz Burgueño, Patriarcado y Capitalismo. Feminismo, clase y diversidad [Patriarcat et capitalisme. Féminisme, classe et diversité], Madrid, Ed. Akal, 2019, p. 60.

[3] Nancy Fraser y Rahel Jaeggi, Capitalismo. Una conversación desde la Teoría Crítica [Capitalisme. Une conversation à partir de la Théorie Critique], Madrid, Ediciones Morata, 2018, p. 217.

[4] Idem.

[5] Ibid., p. 220

[6] Pour une analyse plus détaillée, voir en première lecture l’article d’Andrea D’Atri et Laura Lif, « L’émancipation des femmes en période de crise mondiale », Ideas de Izquierda Nº1 y Nº2, 2013

[7] Germán Cano, “La jaula de plástico. Wendy Brown y la cartografía política de la era Trumpstein [« La cage en plastique. Wendy Brown et la cartographie politique de l’ère Trumpstein »] prologue de Wendy Brown, Estados del agravio. Poder y libertad en la modernidad tardía [« Les États d’offense. Pouvoir et liberté dans la modernité tardive »], Madrid, Lengua de Trapo, 2019.

[8] Voir Andrea D’Atri, “Patriarcado, crimen y castigo” [« Patriarcat, crime et punition »], Ideas de Izquierda Nº 31, juillet 2016.

[9] Voir Andrea D’ Atri, « L’agresseur, les hommes et le patriarcat, Ideas de Izquierda, mai 2018.

[10] Vance, Carole S., “El placer y el peligro : hacia una política de la sexualidad” [« Plaisir et danger : vers une politique de la sexualité »], in Carole S. Vance (collectif), Placer y peligro. Explorando la sexualidad femenina [Plaisir et danger. Explorer la sexualité féminine], Madrid, Talasa Ediciones, 1989, p. 9.

[11] Voir Andrea D’ Atri “Ni feminismo “carcelario” ni escraches como estrategia : cómo combatir la violencia patriarcal” [« Ni féminisme "carcéral" ni hontes comme stratégie : comment combattre la violence patriarcale »], La Izquierda Diario, 21 décembre 2018.

[12] Lire Celeste Murillo, “Hollywood y Cannes : lejos del 99 % de las mujeres” [« Hollywood et Cannes : loin de 99% des femmes »], La Izquierda Diario, 11 janvier 2018.

[13] Germán Cano, op. cit.

[14] Didier Eribon, La Société comme verdict. Classes, identités, trajectoires, Paris, Fayard, 2013.

[15] Andrea D’ Atri, “Pecados & Capitales” [« Péchés et capitaux »], Ideas de Izquierda Nº 7, mars 2014.

[16] Idem.

[17] Voir Andrea D’Atri et Celeste Murillo, “¿Adiós a la revolución sexual ?” [« Adieu à la révolution sexuelle ? »], Ideas de Izquierda Nº 11, juillet 2014.

[18] Peter Drucker, “Gay Normality and Queer Transformation”, Transformations without Revolutions ? : How Feminist and LGBTQI Movements Have Changed the World, Zapruder World, An International Journal for the History of Social Conflict [« Normalité gay et transformation queer. », Transformations sans révolutions ? : Comment les mouvements féministe et LGBTQI ont changé le monde], Vol. 2, 2015.

[19] Peter Drucker, op. cit.

[20] Groupe de Libération Gay de Chicago, “Documento de Trabajo para la Convención Constitucional Revolucionaria” [« Document de travail pour la Convention Constitutionnelle Révolutionnaire »] (1970), in Rafael Mérida Jiménez (ed.), Manifiestos gays, lesbianos y queer. Testimonios de una lucha (1969-1994) [Manifestes gays, lesbiens et queer. Témoignages d’une lutte (1969-1994)], Barcelona, Icaria, 2009.

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