Le féminisme libéral est un projet impérialiste

Madeleine Freeman, LeftVoice

Sou Mi

Le féminisme libéral est un projet impérialiste

Madeleine Freeman, LeftVoice

Sou Mi

L’impérialisme américain est responsable des conditions auxquelles sont confrontées les femmes en Afghanistan aujourd’hui et d’autres comme elles dans le monde entier. Le féminisme libéral, qui s’appuie sur l’État capitaliste et impérialiste, ne libérera jamais la classe ouvrière et les femmes pauvres.

Cet article est le premier d’une série parue dans le journal en ligne Left Voice sur la condition des femmes en Afghanistan et les tâches du mouvement féministe international dans la lutte contre l’oppression sexiste. Le retour du régime taliban en Afghanistan promet, et dans de nombreux domaines a déjà imposé, un recul des droits politiques, économiques et sociaux des femmes qui ont été durement acquis par le mouvement féministe afghan.

La situation critique des femmes et des enfants afghans a longtemps été utilisée pour justifier une intervention étrangère dans le pays. Ces mêmes arguments sont invoqués aujourd’hui pour justifier le maintien de la présence américaine, malgré le retrait officiel des troupes américaines du pays. Les conditions désastreuses auxquelles les femmes afghanes sont confrontées aujourd’hui sous le contrôle brutal des talibans sont en fait le résultat de l’impérialisme américain, ainsi que du fondamentalisme religieux et de la guerre civile. Elles découlent d’un système impérialiste construit sur l’exploitation de la grande majorité pour le profit de quelques-uns.

Il est urgent d’adopter une perspective anti-impérialiste pour lutter contre les mesures réactionnaires des talibans et pour obtenir la libération de toutes les femmes du joug de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Dans une perspective féministe et communiste, les articles de cette série abordent la question de l’impérialisme et du féminisme libéral ainsi que l’histoire du mouvement féministe en Afghanistan, ils débattent aussi avec d’autres courants du féminisme anti-impérialiste.

Première partie :

Alors que Joe Biden entamait le retrait des troupes d’Afghanistan et que les villes tombaient les unes après les autres aux mains des talibans en l’espace de quelques jours , monde a suivi avec horreur les scènes qui se sont déroulées à Kaboul et dans tout le pays. Des bébés ont été hissés vers des soldats américains dans l’espoir de les mettre en sécurité et des corps sont tombés des avions alors que des citoyens, des fonctionnaires et des alliés des Américains étaient évacués. Tandis que les Afghans se battaient pour protéger leur avenir, ils ont dû faire face à la répression des forces talibanes.

Biden a été vivement critiqué par les différents courants de la bourgeoisie et leur presse pour les événements qui se sont déroulé en Afghanistan, des libéraux décriant la chute de la démocratie au profit des forces de la réaction fondamentaliste, aux néoconservateurs déplorant la fin humiliante de la plus longue guerre de l’impérialisme américain. Les principales publications bourgeoises ont sonné le glas de la phase de lune de miel de l’administration Biden et ont tiré la sonnette d’alarme quant au changement du paysage géopolitique après ce dernier coup porté à l’impérialisme américain. Les bruits de la première crise majeure de l’administration Biden étaient assourdissants.

Mais au-dessus du vacarme, un refrain retentit : qu’en est-il des femmes et des filles d’Afghanistan ?

Les politiciens nationaux et internationaux, les personnalités publiques et les analystes qui ont gardé le silence pendant des années sur les conditions de vie désastreuses des femmes et des enfants en Afghanistan, alors que les bombes américaines tuaient les gens chez eux et que les commandants des milices soutenues par les États-Unis battaient et tuaient les femmes, ont soudainement retrouvé leur voix.

Un groupe bipartisan de sénateurs, dirigé par les démocrates Bob Menendez et Edward Markey, a déjà signé une lettre exhortant le secrétaire d’État Antony Blinken et le secrétaire à la sécurité intérieure Alejandro Mayorkas à prendre des mesures spéciales "pour protéger les femmes afghanes", se disant "gravement préoccupés par la sécurité des femmes dirigeantes, militantes, juges, parlementaires et défenseurs des droits de l’homme".

António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a déclaré dans une déclaration au Conseil de sécurité de l’ONU qu’il était "particulièrement préoccupé par les récits de violations croissantes des droits de l’homme à l’encontre des femmes et des filles d’Afghanistan qui craignent un retour aux jours les plus sombres."

Le sénateur républicain du Texas Michael McCaul, un adversaire déclaré des droits des femmes et de l’accès à l’avortement, a lui aussi soudainement exprimé une préoccupation majeure pour les droits des femmes, déclarant : "Nous voyons ce cauchemar se dérouler - un désastre absolu aux proportions épiques, et ce qui m’inquiète vraiment le plus, ce sont les femmes laissées pour compte et ce qui va leur arriver."

La députée démocrate Nancy Pelosi s’est empressée de dire qu’elle est "profondément préoccupée par les rapports concernant le traitement brutal de tous les Afghans, en particulier des femmes et des filles, par les talibans" et que "les États-Unis, la communauté internationale et le gouvernement afghan doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger les femmes et les filles des traitements inhumains des talibans."

Ne vous y trompez pas : la centralisation du pouvoir par les talibans - un groupe nationaliste éthnico-religieux aux opinions extrêmement hostiles aux femmes - a déjà mis en danger des centaines de milliers de femmes et de filles, et laisse présager un recul des acquis du mouvement féministe afghan au cours des deux dernières décennies. Les rapports sur le terrain font état de femmes qui ont peur de sortir de chez elles de crainte d’être battues par des soldats talibans, de femmes qui doivent quitter leurs emplois, d’étudiantes qui se voient interdire l’accès à leur université et de militantes qui craignent pour leur vie alors qu’elles deviennent des cibles mouvantes pour avoir dénoncé les talibans.

Si l’avancée des talibans en Afghanistan au cours des vingt dernières années a prouvé quelque chose, c’est que leur règne implique l’oppression brutale des femmes comme moyen de stabilisation sociale - en les privant de leur liberté de mouvement, de leur autonomie corporelle et de leur participation à la vie publique. Afin d’obtenir le soutien et la reconnaissance de la communauté internationale les talibans ont assuré qu’il « n’y aurait pas de violence à l’égard des femmes » mais, nous n’avons même pas besoin d’imaginer à quoi ressemblera leur règne ; le "retour" des talibans dans les zones métropolitaines de l’Afghanistan les plus directement sous l’influence des États-Unis est une réalité pour de nombreuses femmes dans le pays depuis des années. Cela signifie des passages à tabac et des exécutions en public, des femmes qui se voient refuser des soins médicaux sans un chaperon masculin, et des jeunes femmes à qui on interdit l’accès à l’éducation ou la possibilité de gagner de l’argent pour leur famille après que leurs pères et leurs frères aient été tués par les forces talibanes, l’armée afghane ou celle des États-Unis.

Pourtant, le déferlement de pieuses indignations au nom des femmes et des filles afghanes n’est qu’un écho morbide des mêmes raisons fallacieuses invoquées pour envahir l’Afghanistan en 2001 et qui ont créé les conditions d’oppression des femmes afghanes au cours des deux dernières décennies. En fait, les femmes afghanes ont été traitées comme des pions de l’impérialisme depuis des décennies, avant l’occupation soviétique en 1979, utilisées d’abord comme une excuse pour s’ingérer et envahir le pays, puis écartées comme des dommages collatéraux dans la quête de profits pour les capitalistes étrangers et nationaux et d’influence dans la région.

Les appels à "sauver" les femmes afghanes des griffes des talibans réactionnaires au nom des "droits de l’homme" et de la "démocratie" ne sont guère plus qu’une nouvelle justification de la poursuite de l’intervention impérialiste en Afghanistan et ailleurs, que ce soit sous la forme d’un soutien militaire ou d’une "aide humanitaire". L’intervention impérialiste n’a jamais " sauvé " les femmes afghanes et ne le fera jamais, et les justifications d’une telle intervention au nom du " féminisme libéral ", qui s’appuie sur l’État capitaliste, ne fait que coopter les féministes dans le giron capitaliste, les rendant elles-mêmes oppresseuses.

Tous les progrès réalisés sur le terrain de la liberté et des droits des femmes ne sont pas dus à l’intervention des États-Unis ou de leurs alliés au sein du gouvernement afghan, mais plutôt à la mobilisation indépendante des féministes afghanes. Alors que les talibans consolident leur emprise sur le pouvoir, la survie des femmes afghanes - que ce soit à l’intérieur du pays ou en tant que réfugiées à travers le monde - repose sur les épaules des millions d’Afghans qui en ont assez des talibans et des gouvernements soutenus par les États-Unis et qui cherchent leurs propres solutions. Leur libération dépend de l’alliance du mouvement des femmes afghanes avec la classe ouvrière et les opprimés du pays et de toute la région - et ce même au sein des mouvements féministes des pays impérialistes - afin que ni l’impérialisme américain, ni les talibans, ni l’Alliance du Nord ne décident pour les exploités et les opprimés du pays.

Le bilan désastreux de 20 ans d’occupation américaine

Un bref aperçu de la situation en Afghanistan suffit à montrer avec certitude que 20 ans d’intervention américaine et d’imposition du féminisme impérialiste par l’armée la plus puissante du monde ont, loin d’améliorer radicalement la vie de la majorité des femmes du pays, perpétué leur oppression. Les partisans de la guerre en Afghanistan et du féminisme libéral aiment à montrer une sélection de femmes journalistes, médecins et autres "professionnels" - ainsi que quelques politiciens et
femmes capitalistes - dans les grandes villes d’Afghanistan pour démontrer l’influence positive du capitalisme américain. Ils invisibilisent ainsi les millions de femmes pauvres et de la classe ouvrière qui ont été déplacées, appauvries, mutilées et tuées au cours d’une guerre civile menée avec le soutien des États-Unis pendant plusieurs décennies.

Non seulement les États-Unis ont joué un rôle central dans le développement du mouvement taliban et ont soutenu les milices fondamentalistes afin d’humilier l’Union soviétique qui occupait le pays, mais depuis qu’ils ont changé de camp dans les années 1990 et lancé leur propre invasion en 2001, les forces américaines en Afghanistan ont permis et participé à d’innombrables cas de violence contre les femmes de la part des dirigeants de l’Alliance du Nord et d’autres groupes qui s’opposent aux talibans. Comme l’écrit Tariq Ali :

En ce qui concerne le statut des femmes, rien n’a beaucoup changé. Il y a eu peu de progrès social en dehors de la zone verte infestée d’ONG. Malgré les demandes répétées des journalistes et des militants, aucun chiffre fiable n’a été publié sur l’industrie du sexe qui s’est développée pour servir les armées d’occupation. Il n’existe pas non plus de statistiques crédibles sur les viols, bien que les soldats américains aient fréquemment eu recours à la violence sexuelle contre les "suspects de terrorisme", aient violé des civils afghans et aient autorisé les milices alliées à violer et maltraiter des enfants.

Alors même qu’ils décrient le traitement des femmes par les talibans, les États-Unis ont soutenu l’Alliance du Nord et lui ont offert une reconnaissance internationale au niveau de l’ONU, alors qu’ils n’ont guère de divergences idéologiques avec les talibans en matière de droits des femmes. Nombre de ces dirigeants occupaient des postes au sein du gouvernement afghan jusqu’à ce que les talibans prennent le pouvoir à la mi-août.

Sans parler des conséquences des opération militaires sur les Afghans qui vivent dans la région ou qui ont été déplacés de chez eux au cours de la guerre. Les femmes et les enfants ont subi le poids de la violence, d’abord de la part de l’Union soviétique, des talibans, et enfin de la République islamique d’Afghanistan et des forces américaines.

Selon les rapports officiels, plus de 71 000 civils sont morts en conséquence directe du conflit en Afghanistan et au Pakistan, dont au moins 7 679 enfants. Depuis 2010, plus de 3 000 femmes sont mortes à cause des combats, et plus de 7 000 ont été blessées. Selon un récent rapport de l’ONU, "plus de femmes et d’enfants ont été tués et blessés en Afghanistan au cours du premier semestre 2021 que pendant les six premiers mois de n’importe quelle année depuis le début des enregistrements en 2009." Bien sûr, les chiffres réels sont probablement bien plus élevés et ne tiennent pas compte des centaines de milliers de personnes qui sont mortes de faim, de maladie et de blessures.

Au moment de la chute de Kaboul aux mains des talibans à la mi-août, l’Afghanistan comptait plus de 3,5 millions de personnes déplacées, vivant dans des abris de fortune sans accès adéquat à l’eau, aux soins de santé et à la nourriture. Sur les 555 000 personnes déplacées cette année seulement, 80 % sont des femmes et des filles. Sans parler des millions de réfugiés afghans qui ont fui leur pays pour échapper aux persécutions et à la pauvreté et qui sont confrontés à des conditions similaires dans des pays comme l’Iran, la Turquie ou en Europe.

Tout en assurant des profits pour les fabricants d’armes américains et en remplissant les poches des responsables afghans et talibans, l’intervention américaine et la guerre civile, ont créé des conditions d’extrême pauvreté qui sapent les luttes actuelles des féministes afghanes qui se battent pour pour leur vie et pour des droits élargis. En 2020, 47,3 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté national. Le taux de chômage en Afghanistan est supérieur à 11 %, avec des taux plus élevés chez les femmes que chez les hommes. Les femmes sont peut-être plus nombreuses à entrer sur le marché du travail depuis la chute du régime des talibans en 2001, mais la majorité d’entre elles sont confrontées à des conditions précaires et à de faibles salaires. Si le taux d’alphabétisation des femmes a augmenté dans certaines régions d’Afghanistan, il est encore de 37 % chez les adolescentes.

Ces conditions, associées à des lois répressives et à des pratiques religieuses violemment appliquées, ont rendu des millions de femmes afghanes dépendantes non seulement de leur partenaire masculin et des membres de leur famille pour leur survie, mais aussi des milices et des seigneurs de la guerre armés de fusils américains. Ce sont les fondements matériels du sexisme et des taux élevés de violence contre les femmes dans la région. Les États-Unis ont envahi l’Afghanistan en utilisant, entre autres, l’excuse de sauver les femmes et les enfants afghans de l’islam fondamentaliste. Mais ses intérêts en matière d’édification de la nation et de guerre pour le profit ont été claires dès le départ : les États-Unis ont dépensé plus de 2 000 milliards de dollars dans ce conflit, soit près de "1 000 fois plus d’argent pour son intervention militaire que pour les efforts en faveur des droits des femmes".

Comme l’ont récemment expliqué des représentantes de l’organisation féministe Revolutionary Association of the Women of Afghanistan (RAWA), il existe un lien direct entre l’invasion américaine et l’oppression que subissent les femmes en Afghanistan aujourd’hui :

Les États-Unis ont envahi l’Afghanistan sous le prétexte des "droits des femmes", mais la seule chose qu’ils ont apportés à nos femmes au cours des dix-huit dernières années est la violence, le meurtre, la violence sexuelle, le suicide et l’auto-immolation, entre autres malheurs. Les États-Unis ont porté au pouvoir les ennemis les plus vicieux des femmes afghanes, les fondamentalistes islamiques, et ont commis une trahison impardonnable envers nos femmes qui souffrent. Telle a été leur tactique au cours des quatre dernières décennies. En soutenant les djihadistes, les talibans et ISIS, qui sont non seulement des fondamentalistes islamiques et des criminels meurtriers mais aussi des misogynes, les États-Unis ont littéralement opprimé nos femmes.

La réalité de l’occupation américaine met à nu les mensonges proférés au cours des 20 dernières années pour justifier la poursuite de l’occupation de l’Afghanistan et le soutien au gouvernement afghan. Mais elle a également montré clairement que le féminisme libéral n’offre aucune solution aux femmes afghanes ou à toute autre femme luttant contre l’oppression dans le monde. En célébrant l’intervention militaire américaine, le féminisme libéral a créé un faux récit du féminisme occidental sauvant les femmes arabes et musulmanes des griffes de leurs cultures réactionnaires, tout en sapant les mouvements féministes anti-impérialistes locaux et en réduisant les moyens de subsistance des femmes au fil des ans, au profit de quelques-unes. Cela n’est nulle part plus évident que dans la fétichisation de la burqa et du hijab comme symboles de l’oppression des femmes. Ces mêmes arguments sont à nouveau invoqués dans le cadre de nouveaux appels à "sauver" les acquis des femmes au cours des 20 dernières années face aux talibans.

Non seulement ces arguments occultent le fait que le sexisme est loin d’avoir été éradiqué dans les pays occidentaux et que la majorité des femmes de la classe ouvrière et des pauvres dans les nations impérialistes subissent également l’oppression de genre aux mains de l’État, mais ils ignorent deux éléments importants : premièrement, les conditions qui donnent lieu à l’oppression des femmes dans des circonstances sociales et politiques spécifiques - en décrivant le "choc des civilisations" comme étant celui de la démocratie contre le terrorisme, de la culture contre l’obscurantisme - et deuxièmement, le rôle central que joue le sexisme dans le maintien de l’économie capitaliste.

L’idéologie du féminisme libéral est construite sur les fondements économiques du capitalisme néolibéral. Elle prétend que la lutte contre le sexisme passe par une combinaison d’individualisme endurci, de participation au marché libre et de coopération avec l’État capitaliste pour rendre les femmes et les hommes "égaux" dans la démocratie capitaliste. Elle promet qu’une marée montante pour certaines élèvera tous les bateaux, mais en fin de compte, elle assure la liberté d’une part infime de femmes, une liberté obtenue grâce à l’exploitation de la grande majorité des femmes travailleuses et pauvres.

C’est pourquoi les féministes libérales s’empressent d’évoquer le sort des femmes afghanes chefs d’entreprise et politiciennes dans leur discours politique, mais semblent commodément oublier les millions de femmes qui travaillent pour elles pour des salaires de misère, les femmes qui ont été jetées dans une pauvreté abjecte en raison de la politique de la guerre prolongée, ou même les millions de réfugiés afghanes qui ont échappé aux talibans pour être traitées comme citoyennes de seconde zone dans les pays étrangers. Elles considèrent que l’avenir en Afghanistan est fait de programmes parrainés par les ONG pour encourager les opportunités pour les femmes entrepreneurs et les professionnelles. Ces mêmes programmes qui produiront ensuite des profits, si ce n’est pas directement pour les capitalistes américains, pour leurs alliés dans le gouvernement local. Pendant ce temps, ces ONG abandonnent et appauvrissent beaucoup plus de femmes qu’elles n’en aident. Comme l’explique Rafia Zakaria :

Les centaines de millions d’aide au développement que les États-Unis ont versé aux entreprises capitalistes reposaient sur l’hypothèse des féministes de la deuxième vague selon laquelle la libération des femmes était la conséquence automatique de leur participation à une économie capitaliste.

Mais comme nous l’avons déjà expliqué, les conditions de vie de la grande majorité des femmes en Afghanistan aujourd’hui - qui dépendent principalement de l’aide étrangère pour survivre et soutiennent une grande partie de l’économie afghane par un travail "informel" ou non rémunéré - montrent l’illusion utopique de la méritocratie dans la société capitaliste. Si quelques femmes ont pu obtenir des postes au sein du gouvernement ou des emplois bien rémunérés à l’intérieur et à l’extérieur de l’Afghanistan, la majorité des femmes ne jouissent pas de ces mêmes libertés, que ce soit sous le régime des talibans ou celui des forces soutenues par les États-Unis. En revanche, elles constituent l’épine dorsale de ce qu’il reste de l’économie afghane, travaillant dans les usines, les écoles, les restaurants, les hôpitaux, etc. et assurant la majorité de la reproduction sociale non rémunérée du pays.

Bien qu’il puisse prendre différentes formes, le féminisme libéral s’appuie en fin de compte sur l’État capitaliste pour mener à bien la libération des femmes, plaçant paradoxalement ses espoirs dans les institutions mêmes qui garantissent l’assujettissement des femmes en premier lieu. Les vingt dernières années en Afghanistan illustrent très clairement cette situation. Sur le papier, l’Afghanistan a l’une des constitutions les plus progressistes de la région. Elle stipule sans équivoque que "les hommes et les femmes sont égaux devant la loi" et prévoit la participation des femmes au gouvernement. Plusieurs lois adoptées depuis lors ont cherché à étendre ces droits et protections, en particulier la loi de 2009 sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (EVAW) qui "prévoit des sanctions pour 22 actes de violence à l’égard des femmes, y compris le viol, et oblige le gouvernement à prendre des mesures spécifiques pour prévenir la violence et aider les victimes. Elle criminalise également les violations des droits civils des femmes, notamment le fait de priver une femme de son héritage ou de l’empêcher de travailler ou de s’instruire."

Mais, comme le dit Lénine, l’égalité en droit n’est pas la même chose que l’égalité dans les faits. La constitution et l’EVAW n’ont jamais été pleinement mises en œuvre en Afghanistan. Les institutions gouvernementales, de la police aux tribunaux, sapent activement le peu de protections que ces documents visent à fournir. De plus, la constitution stipule que l’EVAW et toute législation ultérieure sont également soumises à une contestation juridique légitime par applications de la charia et du code pénal restrictif de 1976. Cela permet à la religion d’être instrumentalisée par l’État pour soumettre les femmes au profit d’une fausse stabilité sociale. De plus, le peu de protection que les femmes afghanes ont gagné au fil des ans est constamment attaqué par des éléments réactionnaires au sein du gouvernement afghan et par les talibans et leurs alliés en dehors des grandes villes.

Ainsi, alors que les féministes des pays impérialistes pourraient se féliciter d’avoir soutenu le renversement des talibans en 2001 et la mise en place d’un gouvernement qui a procédé à certaines réformes par décret présidentiel, la réalité de l’inégalité et de la violence de genre aux mains des alliés, des milices et de l’État raconte une autre histoire, celle d’une vaste oppression de genre dans le pays. Selon un rapport de la base de données mondiale des Nations unies sur la violence à l’égard des femmes, 46 % des Afghanes ont signalé des cas d’agression sexuelle ou physique de la part de leurs partenaires au cours des 12 derniers mois. Comme l’indique Oxfam, 87 % des femmes afghanes subissent quotidiennement une forme de violence. Les cas qui sont signalés sont souvent rejetés ou ignorés par la police, qui se range du côté des agresseurs pour maintenir les femmes à leur place. Dans de nombreux cas, ce sont les policiers eux-mêmes qui commettent ces actes de violence. Comme l’a récemment rapporté la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan, "près de 15 % des crimes d’honneur et des agressions sexuelles perpétrés contre des femmes au cours des deux dernières années étaient le fait de la police".

La réponse féministe libérale à ces obstacles est de s’appuyer davantage sur l’État et ses auxiliaires dans les ONG - en accordant plus de fonds aux programmes internationaux de sécurité des femmes et à la police - et d’augmenter la représentation des femmes au gouvernement. Avant qu’il ne tombe aux mains des talibans, les féministes libérales ont pris le nombre limité de femmes au sein du gouvernement afghan comme un signe de progrès et d’égalité. En réalité, ces femmes ne faisaient que participer à la renégociation des conditions d’exploitation et d’oppression de la grande majorité des femmes de la classe ouvrière et des pauvres du pays. Nulle part ailleurs cela n’est démontré de manière plus flagrante que lors des pourparlers de paix intra-afghans de 2020 avec des scènes de femmes politiques prenant part aux négociations de paix avec les talibans et avec les États-Unis comme médiateur.

Avec le retrait des troupes américaines et l’échec de l’impérialisme américain en Afghanistan, les féministes libérales cherchent à nouveau des moyens de "sauver" les femmes afghanes des conditions mêmes que les États-Unis ont créées dans le pays. L’intervention accrue des États-Unis n’étant plus à l’ordre du jour pour l’instant, leurs horizons se limitent à l’appel à des sanctions contre l’Afghanistan, à un programme massif de relocalisation des femmes afghanes qui ont le plus bénéficié de l’occupation américaine, et à des dons aux ONG. Comme d’innombrables exemples historiques l’ont montré, ces non-solutions conduiront sans aucun doute à de nouvelles difficultés pour les femmes afghanes livrées à elles-mêmes pour faire face au régime taliban. Au lieu de faire pression sur les politiciens, les sanctions ne font qu’alourdir le fardeau de la classe ouvrière et des opprimés. Un programme de relocalisation qui ne sélectionne que les femmes que les États-Unis jugent dignes d’être relocalisées laisse des millions de femmes parmi les plus vulnérables encore plus exposées à la pauvreté, au déplacement et à la violence. Faire des dons aux ONG n’est qu’une intervention impérialiste sous une autre forme, intégrant davantage certains secteurs des économies semi-coloniales dans le giron capitaliste et mettant un pansement sur une désintégration sociale croissante.

L’impérialisme américain est responsable des conditions auxquelles sont confrontées les femmes en Afghanistan aujourd’hui et d’autres comme elles dans le monde entier. Le féminisme libéral, avec toute sa dépendance à l’égard de l’État capitaliste impérialiste, est une impasse lorsqu’il s’agit de la libération de la classe ouvrière et des femmes pauvres. Le féminisme libéral nous présente une alternative où la libération économique d’une petite fraction de femmes est obtenue par les bombes dévastatrices de l’État américain. Nous devons rejeter cette alternative qui prétend que soutenir le parti démocrate est un moindre mal alors que la tragédie afghane est la responsabilité du régime bipartisan.

Aux États-Unis et dans les autres pays ayant occupé le pays comme la France, un féminisme véritablement anti-impérialiste doit être à l’avant-garde de la lutte contre l’occupation impérialiste de l’Afghanistan, qui ne cessera pas simplement parce que les troupes ont été retirées. Nous devons construire un mouvement féministe et anti-impérialiste fort au cœur de l’impérialisme pour lutter immédiatement pour l’ouverture des frontières aux réfugiés afghans, pour s’opposer aux sanctions américaines, pour en finir avec les campagnes de bombardement américaines et pour l’autodétermination du peuple afghan.

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