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Politique

Après La Chapelle, Saint-Bernard et Pajol. Valls mieux que Chirac et Debré

Le gouvernement fait la chasse aux réfugiés

Maria Chevtsova et Enea Rossi Lundi 8 juin après-midi, les CRS ont violemment expulsé une centaine de migrants qui, depuis le vendredi 5 juin, s'étaient rassemblés dans un square de la rue Pajol, dans le 18ème arrondissement de la capitale. Une cinquantaine d'entre eux ont été envoyés en centre de rétention. Quelques jours avant, ils s'étaient fait expulser de l'église Saint-Bernard, et un peu plus tôt, le 2 juin, du campement improvisé sous le métro aérien de La Chapelle. À l'origine de ces expulsions, ni Chirac, ni Pasqua, ni Debré : Manuel Valls, tout simplement. La nouvelle ligne du Congrès de Poitiers s'applique à coups de matraque.

lundi 8 juin 2015

Plus de 300 personnes, habitants du quartier, militants associatifs et politiques, élus locaux des partis de gauche étaient présents, lundi en fin d’après-midi, pour témoigner de leur solidarité à l’égard des migrants de Pajol et empêcher une énième expulsion qui ne solutionne évidemment aucun des problèmes liés à la précarité ou l’immigration. Les personnes visées n’ont commis aucun délit, si ce n’est celui de remettre en cause la sacralité des frontières des États-nations pour fuir les violences, les tortures, les massacres de leurs régimes, parfois si utiles aux gouvernements européens, voire même les guerres que l’Occident provoque aux quatre coins du monde. Qu’espère le gouvernement en délogeant pour la troisième fois cette semaine le camp de réfugiés de La Chapelle ? Épuiser les migrants ? Courir après les voix du FN ? Incarner la nouvelle ligne du PS ?{{}}

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Expulsion après expulsion, les autorités refusent d’offrir des solutions

Il ne s’agit pas de la première expulsion violente que ces personnes subissent. Le camp de la rue Pajol n’est en effet que le legs de l’expulsion « humanitaire » du camp de La Chapelle, le 2 juin dernier. Selon les déclarations de la Préfecture et de la Mairie de Paris, des solutions d’hébergement auraient été trouvées pour l’ensemble des expulsés. Mais la réalité est bien différente. Seule une partie des migrants ont reçu des propositions d’hébergement d’urgence ou de prise en charge par le 115. Les autres avaient décidé de se rassembler devant l’église Saint-Bernard, pour poursuivre leur mouvement, collectivement.{{}}

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Contre les fantômes du passé

L’église Saint-Bernard est un lieu hautement symbolique des luttes des sans-papiers. C’est à l’intérieur de cette église qu’en 1996 avaient trouvé refuge plus de 200 hommes, femmes et enfants, en provenance pour la plupart du Mali, du Sénégal et de Mauritanie. Pendant deux mois, alors que Chirac était à l’Élisée et Juppé à Matignon, ils avaient occupé le lieu de culte dans le quartier de La Chapelle en réclamant leur régularisation. Après avoir passé la nuit dans l’église, ils rangeaient le matin les matelas et leurs affaires pour permettre le déroulement des offices. Le curé de la paroisse, Henri Coindé, avait d’ailleurs toujours refusé de signer la demande d’expulsion en dépit des fortes pressions de la part de la préfecture. En se solidarisant avec les occupants, il se liait de manière très symbolique aux origines mêmes du droit d’asile, quand ce mot qualifiait un lieu sacré et inviolable.

Le 23 août 1996, la décision politique était prise, cependant. Tôt le matin les CRS défonçaient les portes de l’église, rentrant dans le lieu de culte et lançant des gaz lacrymogènes sur les réfugiés : c’est dans la violence policière que prit fin l’occupation.

Il y a vingt ans, c’étaient Alain Juppé, premier ministre, et Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur, qui donnaient l’ordre, politiquement, de la répression pour empêcher l’élargissement du mouvement des sans-papiers. Aujourd’hui c’est le duo socialiste formé par Valls et Cazeneuve qui œuvrent contre la résurgence des fantômes du passé. Ils expulsent pour éviter une occupation de l’église Saint-Bernard et la relance des luttes des migrants et des sans-papiers.{{}}

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Un seul objectif : disperser les migrants et cacher la honte

Lors de la première expulsion sous le pont de La Chapelle, l’objectif pour la Préfecture était de trier les migrants : d’un côté les demandeurs d’asile et réfugiés, de l’autre ceux qui n’ont d’autre statut que celui de sans-papiers. Les méthodes rappellent les temps les plus sombres de l’histoire hexagonale.

L’objectif de la deuxième expulsion, en revanche, était simplement d’éviter que le symbole de l’église Saint-Bernard ne renaisse, non loin de la station de métro La Chapelle, et de disperser les migrants sans abris, pour la plupart d’origine soudanaise et érythréenne. La majorité d’entre eux ont été conduits de force au métro. Ils ont été contraints de prendre, par groupe de trois ou quatre, des métros dans des directions opposées, séparant ainsi des personnes ayant construit des liens de solidarité dans une situation extrêmement précaire. Le message de la Préfecture de Paris, du gouvernement et de la Mairie était simple : allez dormir où vous voulez, mais ne restez pas ensemble. Le regroupement de La Chapelle rendait visible l’inefficacité de la politique de la ville en matière de relogement des expulsés. Mais, bien entendu, il est plus facile de dissimuler que d’apporter des réponses de fond. Par ailleurs, rien de plus simple, pour Valls et pour Anne Hidalgo, maire de Paris, que de montrer ce dont ils sont capables, en matière de « sécurité », dans cette logique de siphonner les voix de la droite et de l’extrême-droite en reprenant leur programme.

Mais pour les réfugiés, parfois très jeunes, à peine de jeunes adultes, pour ces personnes privées de tout droit à la dignité, le fait de rester ensemble est aussi une question de survie : une personne isolée est une personne invisible. C’est ainsi qu’ils ont décidé de se rassembler, en dépit de la répression policière.{{}}

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Migration forcée vers la halle Pajol – intensification du mouvement de solidarité

Après l’expulsion du vendredi, une centaine de réfugiés, devenus fugitifs – après avoir fui leur pays, fuyant maintenant la police française – se sont rassemblés devant la halle Pajol, à quelques centaines de mètres de l’église Saint-Bernard. Ils y sont restés trois jours, dormant à même le sol, sans matelas ni couvertures. Des repas ont été distribués par des associations locales et du matériel de première nécessité a été délivré par les habitants du quartier. Samedi après-midi, une délégation de 50 réfugiés a rejoint la manifestation antifasciste de Paris, en hommage à Clément Méric. Les 2000 manifestants les ont accueillis en scandant « Solidarité avec les réfugiés » et contribuant à la caisse de solidarité.

« Valls-Pétain, même combat »

Lundi 8 juin, une nouvelle fois, les migrants ont été dispersés. L’objectif ? Briser les solidarités, restreindre à tout prix l’élan des militants associatifs et politiques et des riverains de plus en plus indignés, montrer, pour le gouvernement, ce que sont les valeurs de la République. Ce sont plus de 150 CRS qui ont été envoyés pour déloger les 70 migrants.

Un cordon a été formé autour des réfugiés par les manifestants et les élus locaux des partis de gauche pour tenter d’empêcher l’arrestation des migrants. Aux slogans « Freedom, freedom », « Solidarité avec les réfugiés » et « Valls, Pétain, même combat » les CRS ont répondu avec leurs gaz lacrymogènes. A la banderole des migrants qui réclamait « un logement pour tous », la Préfecture a répondu à coups de matraque. Les cordons humains ont été brisés avec violence, les réfugiés ont été arrachés et entassés dans des cars de police, direction le poste pour une minorité et le centre de rétention pour une cinquantaine d’entre eux. Les habitants se sont rassemblés devant le commissariat pour exiger leur libération. A 20h lundi soir, les réfugiés sont libérés au compte-goutte.

Le rassemblement de solidarité du 9 juin doit être le plus large et unitaire possible !

Dans la foulée, le rassemblement qui s’est tenu à 21h a convenu d’une nouvelle action, pour le mardi 9 juin, à partir de 18h halle Pajol. Face à autant de violence, il est impossible de laisser passer le gouvernement. La question des réfugiés est une question-clé, à la fois en Europe, mais également en France. On sait que Valls a tenu à se démarquer de Bruxelles y compris sur la question des « quotas ». Aujourd’hui, il veut se démarquer non seulement de la droite mais également du FN, en les doublant… à droite. Laisser le gouvernement avancer dans la chasse aux réfugiés signifie le laisser avancer sur tous les autres fronts où il est à l’offensive. Dans le cadre actuel, à partir de demain y compris, la solidarité à l’égard des réfugiés, pour exiger des conditions de relogement collectif et des papiers pour tous, devrait s’étendre à l’ensemble des forces et organisations de gauche, du mouvement ouvrier et de la jeunesse, politiques et syndicales, qui refusent de cautionner les « chiraqueries » de Valls et Hollande.




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