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Mouvement ouvrier

Le gouvernement prêt à déconfiner sans garanties sanitaires : que font les directions syndicales ?

Ces dernières semaines, les nombreuses mobilisations dans les entreprises ont démontré que la pandémie n’avait pas mis fin aux tensions sociales, bien au contraire, et ce en France comme dans le monde. Pourtant, alors que les projets du gouvernement et du MEDEF sont clairs, les directions syndicales continuent de ne proposer aucun programme à la hauteur de la crise.

mercredi 15 avril

Une pandémie qui attise la lutte des classes

Depuis le début de l’épidémie, le confinement mis en place par le gouvernement semble loin d’avoir fait taire la contestation. Contrairement à ceux qui, comme le philosophie italien Giorgio Agamben, voyaient dans la pandémie un instrument de domestication des travailleurs, voués à rejoindre, de gré ou de force, les rangs de l’« union nationale », ce sont des tensions de classe importantes qui ont émaillé les dernières semaines.

Ainsi, la première semaine du confinement a été marquée par de nombreux débrayages, droits de retrait et mobilisations spontanées pour dénoncer le maintien de productions non-essentielles et des conditions de travail qui mettaient en danger les salariés. Souvent partis de la base, dont l’inquiétude et la détermination à arrêter le travail ont surpris les syndicats, ils ont forcé en quelques jours l’arrêt d’une grande partie des entreprises industrielles. « Produire des camions est la seule chose qu’ils ont en tête », « On ne veut pas risquer notre peau pour produire des paquebots », « « Les cadres ont le droit à du télétravail et nous on a le droit de crever » : partout, en France comme dans le monde, c’est le même état d’esprit qui s’est affirmé face à la crise sanitaire, un refus d’être de la « chair à canon » en pleine épidémie pour maintenir les profits des patrons et actionnaires.

Les secteurs essentiels n’ont de leur côté pas été en reste. En première ligne, les soignants ont ainsi exprimé à de nombreuse reprise leur refus de toute unité derrière le gouvernement. Dans leurs communiqués, les collectifs Inter-Hôpitaux et Inter-Urgences ont mis en cause de façon répétée la gestion catastrophique du gouvernement, tandis que depuis le terrain, les soignants popularisaient le hashtag #OnNoublieraPas et multipliaient les photos revendicatives, pour rappeler au gouvernement que leur engagement dans la lutte contre la pandémie n’avait rien à voir avec une confiance accordée au gouvernement.

Finalement, les semaines qui se sont écoulées n’ont en rien épuisé la combativité ouvrière, dopée par l’immense coup de projecteur qu’a mis le coronavirus sur le rôle essentiel de tous ceux qui, habitués à être traiter comme tel, avaient parfois fini par croire qu’ils n’étaient « rien ». La semaine dernière, des grèves revendiquant le droit à la prime « coronavirus » dans des secteurs essentiels se sont ainsi développées comme chez les éboueurs de Poitiers ou les ouvriers de Allard Emballages, exprimant la volonté des salariés de revendiquer la valeur de leur travail dans le cadre de la crise. De même, les accords de crise en cours de négociation dans différentes entreprises, qui visent à imposer aux salariés des attaques contre leurs droits, continuent d’alimenter la contestation.

Ainsi partout en France, comme dans le monde, les luttes attisées par la pandémie reflètent le refus des travailleurs de payer le coût de la crise que veulent leur faire assumer les gouvernements. Si lundi Emmanuel Macron a dissimulé ses projets derrière de ronflantes formules gaulliennes, ses généraux commencent à dévoiler leur projet, aligné avec les exigences du MEDF, comme le souligne Lilian Alemagna dans Libération :

« Pour l’instant, les deux argentiers du gouvernement, Bruno Le Maire (Economie et Finances) et Gérald Darmanin (Action et Comptes publics) se gardent bien, eux aussi, de dire qui paiera (et comment) la facture de cette crise hors norme. Le premier a simplement affirmé vendredi qu’« à la sortie de cette crise il faudra faire des efforts ». « Le redressement sera long et il passera par le désendettement du pays », a insisté Le Maire. En revanche, sa secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher est allée plus loin dans le « comment » en affirmant samedi qu’« il faudra probablement travailler plus que nous ne l’avons fait avant. Il faudra mettre les bouchées doubles pour créer de la richesse collective ». Une sortie gouvernementale dans la droite ligne de celle du patron du Medef. « Il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire », a déclaré Geoffroy Roux de Bézieux ce week-end dans le Figaro. »

Or, face aux attaques qui se préparent du côté de la bourgeoisie, et face aux luttes ouvrières qui se multiplient depuis un mois, les directions syndicales ne dessinent toujours aucune perspective claire, quand elles ne trahissent pas carrément les travailleurs en assumant une ligne de conciliation totale, main dans la main avec le patronat. Une attitude dans la crise sur laquelle il convient de revenir.

Une politique conciliatrice assumée du côté de FO et de la CFDT

Si les travailleurs ont démontré par la lutte leur refus de la ligne d’« union nationale » et leur défiance vis-à-vis du gouvernement, l’attitude des directions syndicales a en revanche oscillé entre la conciliation totale et des formes plus ambiguës d’adaptation à l’unité nationale.

Dès le 19 mars, et alors que les luttes pour imposer l’arrêt de la production s’étendaient dans le pays, l’ensemble des confédérations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC) affichaient leur adhésion à l’unité nationale en acceptant de signer un texte commun avec les organisations patronales (MEDEF, CPME, U2P), affirmant : « le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective" pour apporter des réponses à la crise sanitaire actuelle ».

Dans la continuité de ce texte et la droite ligne de son attitude ces dernières années, la CFDT s’est rapidement rangée derrière le gouvernement et le patronat dans les semaines suivantes. La semaine dernière, Laurent Berger avalisait ainsi l’offensive menée dans le cadre des accords de gestion de crise sous couvert de « dialogue social » avant de finir par esquisser, plus récemment, quelques réactions face à la violence des attaques du MEDEF. Dimanche, le dirigeant de la CFDT a ainsi jugé « « indignes » et « indécents » les propos de Geoffroy Roux de Bézieux appelant à une reprise immédiate et à « travailler plus » pour compenser les effets de la crise.

Derrière un discours a priori un peu plus contestataire, Force Ouvrière a également assumé une ligne de conciliation de classe. Le 23 mars, FO Métaux, aux côtés de la CFDT et de la CFE-CGC Métallurgie, n’a ainsi pas hésité à signer un communiqué commun avec le patronat industriel de l’UIMM, affirmant la nécessité que « la vie économique et sociale de la Nation, durement impactée par cette crise sanitaire, puisse être progressivement restaurée ».. Une position coupable que n’ont pas réussi à faire oublier les timides déclarations suivantes de Yves Veyrier, appelant le 24 mars dans les colonnes de Libération à se concentrer sur les « activités strictement essentielles », tout en prenant une position extrêmement timorée sur l’état d’urgence sanitaire voté par le gouvernement.

Au lendemain du passage d’une loi qui donne les mains libres au gouvernement pour étendre par ordonnances l’arbitraire patronal et attaquer les droits des salariés, le dirigeant syndical s’est ainsi contenté d’expliquer : « Il y a des choses positives dans ce texte, comme les aides économiques qui permettront de maintenir l’emploi et le pouvoir d’achat des salariés, le report de l’assurance chômage, même s’il fallait aller plus loin en supprimant aussi les règles en vigueur depuis novembre, les mesures visant à suspendre les procédures de licenciement. Celles visant à déroger aux règles en matière de congés payés et de durée du temps de travail sont en revanche superfétatoires. Ce n’est pas la priorité. ».

La CGT, entre discours contestataire et adaptation à l’unité nationale

Du côté de la CGT, la situation est différente. Suite au tollé provoqué par le texte commun du 19 mars qui a entraîné une fronde en interne de la CGT avec une dissociation publique de la part d’UD (13, 94, 82, 18, 59, 04) et de fédérations (Chimie, Services publics), Philippe Martinez a en effet porté un timide discours contestataire, dénonçant les ordonnances du gouvernement et portant différentes revendications progressistes. Face à la dénonciation par le gouvernement du préavis de grève de la Fédération CGT des services publics, Martinez a soutenu l’initiative, tout en gardant, comme l’a souligné L’Opinion, « un ton très modéré » et en précisant en guise de justification que l’appel « intervenait après l’échec de plusieurs alertes sanitaires émanant des fonctionnaires territoriaux. »

Alors que les sections CGT luttaient localement pour faire fermer leurs entreprises non-essentielles, notamment dans l’industrie où elles se trouvaient aux côtés d’autres syndicats tels que SUD Industrie, les mouvements des salariés ont été très peu revendiqués par la direction de la CGT qui a maintenu un discours très institutionnel, contestataire et conciliant à la fois. Une attitude que la lettre ouverte envoyée à Emmanuel Macron le 7 avril par le dirigeant confédéral résume bien.

Philippe Martinez y joue les conseillers du prince, expliquant à Emmanuel Macron que : « La priorité de votre gouvernement doit être, avant tout, de garantir la stricte protection de tous les salariés qui, assurant des activités essentielles dans le secteur public et privé, doivent continuer à travailler. Ainsi, il est de votre responsabilité de veiller à ce que tout salarié puisse exercer son droit de retrait en l’absence de protection ou face à un danger grave et imminent. » Un appel aux « responsabilités » du gouvernement qui cadre mal avec la réalité d’une gestion de crise ouvertement pro-patronale ! Pire, alors que « Macron démission » a été le leimotiv des dernières mobilisations, et que la gestion du gouvernement a été catastrophique, Philippe Martinez propose au Président de venir compléter ces premiers conseils en organisant des rencontres avec les syndicats pour construire ensemble les politiques à venir : « Il y a un besoin urgent de faire avec les organisations syndicales, un bilan sur les changements radicaux de politique à opérer dans de nombreux domaines économiques et sociaux. » Une perspective qui semble bien loin de l’état d’esprit des travailleurs qui se sont mobilisés pour défendre leurs vies contre la politique du patronat, couvert et appuyé par le gouvernement.

Cette attitude conciliante n’empêche pourtant pas Philippe Martinez de porter un certain nombre de revendications justes. Dans la lettre comme dans ses récentes interviews, le dirigeant confédéral a ainsi insisté sur l’augmentation du SMIC, l’interdiction des licenciements, un chômage partiel à 100% ou l’abrogation des ordonnances coronavirus. De même, Philippe Martinez a pris part, aux côtés de 18 responsables d’organisations telles que ATTAC, Greenpeac, Oxfam à une tribune qui dresse une liste de mesures importantes parmi lesquelles, outre l’interdiction des licenciements, on trouve la « réquisition des logements vacants pour les sans-abris et les très mal logés », un « moratoire sur les factures impayées d’énergie, d’eau, de téléphone et d’internet pour les plus démunis », ou encore un « contrôle des capitaux et interdiction des opérations les plus spéculatives ».

Pourtant, on peine à trouver dans l’inventaire de ces propositions, qui répondent souvent à un besoin réel, un contenu stratégique qui permettrait de savoir comment conquérir de telles mesures. A l’heure où le MEDEF se prépare à faire payer la crise aux salariés, et où le gouvernement s’inscrit dans la même logique, même s’il tempère pour le moment les voix trop explicites à ce sujet, obtenir de telles concessions impliquerait un rapport de force gigantesque. Or, on peinerait à trouver des références aux luttes dans la lettre de Martinez où la tribune des organisations.

Pire, la seule référence aux mobilisations potentielles est expliquée en ces termes dans la tribune : « tout en respectant le plus strictement possible les mesures de confinement, les mobilisations citoyennes doivent dès à présent déployer des solidarités locales avec les plus touché·e·s, empêcher la tentation de ce gouvernement d’imposer des mesures de régression sociale et pousser les pouvoirs publics à une réponse démocratique, sociale et écologique à la crise.  » En clair, c’est une simple stratégie de lobbying « citoyen » à laquelle finit, de facto, par adhérer Philippe Martinez, remisant la grève et la lutte au placard.

La nécessité d’un programme de lutte, pour que les travailleurs ne paient pas la crise

Alors que les luttes nombreuses ont montré la radicalité qui existe au sein du monde du travail, et que les derniers mouvements, des Gilets jaunes à la réforme des retraites, ont dessiné un large arc de forces déterminé à mettre fin à ce système, c’est un véritable programme de lutte dont devrait se doter le mouvement ouvrier.

Un programme qui assume de poser la question de la gestion sanitaire, en revendiquant des moyens à la hauteur de la situation, une campagne massive de tests, la réorientation de la production pour produire masques et respirateurs, une politique à même de briser les chaînes de transmission du virus en réquisitionnant les hôtels pour isoler les malades, mais aussi une transparence totale et un contrôle des soignants sur les mesures en faveur de la santé.

Un programme pour les plus précaires, qui imposent l’embauche des intérimaires, un moratoire sur les factures ou la réquisition des logements vide au profit des mal-logés. Plus généralement, un programme qui refuse que les travailleurs, la jeunesse, les chômeurs ou les retraités ne paient la crise, en imposant l’interdiction des licenciements, l’augmentation des salaires, le partage du temps de travail.

Surtout, à l’heure où les enjeux autour de la reprise resteront liés aux enjeux sanitaires, la question du contrôle des travailleurs sur leurs conditions de travail doit être posée. Si Philippe Martinez continue de demander au gouvernement une liste des productions « essentielles », les travailleurs ont montré la dernière semaine qu’ils étaient les mieux à mêmes de trancher sur ce point, et dans quelles conditions. Cette leçon doit aller de paire avec la mise en œuvre de commissions d’hygiène réellement décisionnaires, composées de syndiqués et de non-syndiqués, qui exercent un droit de veto sur la poursuite de la production.

Un tel programme implique d’assumer la lutte de classe contre la conciliation de classe, qui n’offre absolument aucune perspectives aux travailleurs comme l’ont récemment montré les 3000 licenciements chez Daher.




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