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Kanaky

Le massacre de la grotte d’Ouvéa

A un an du référendum sur l'indépendance de la Kanaky, il est temps de faire un retour sur un épisode tragique de l'histoire de cette colonie, le massacre organisé par l’État français d’indépendantistes kanaks dans la grotte d'Ouvéa qui rappelle ce qu'est un pouvoir coloniale. Et c'est 30 ans après le massacre de la grotte d'Ouvéa que le référendum pour l'indépendance de la Kanaky va avoir lieu.

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En 1853, la Nouvelle-Calédonie est proclamée colonie française. Durant plus de 60 ans, le peuple Kanak s’est rebellé contre le pouvoir colonial français qui, face à l’insubordination du peuple natif a incendié des villages, détruit des plantations, encouragé des vagues d’émigration pour rendre minoritaire les Kanaks et les déposséder, et procédé à de nombreux massacres. En 1878, la répression fait plus de 1 600 morts Kanaks et plus de 1 500 déportés, soit au total, 7 % de la population Kanak qui a subi de plein fouet la répression coloniale. La Première Guerre mondiale obligeant le départ de nombreux Kanaks sur le front, le pillage des richesses pour « l’effort de guerre », la succession de deux cyclones en 1916 et 1917… autant d’événements qui ont poussé les Kanaks à se révolter en 1917. La répression sera une fois encore terrible.

La situation politique dans les années 80.

Fin 1960, un grand mouvement dans la jeunesse a lieu, pour protester contre le racisme et la misère économique dont ils sont victimes. La France appelle une fois de plus à une immigration massive de Français, de métropole et d’Outre-mer, et d’Européens vers la Nouvelle-Calédonie afin que les Kanaks deviennent minoritaires sur leur terre natale, ce qui va effectivement arriver.

En 1981, l’élection de Mitterrand redonne espoir aux indépendantistes Kanaks ce qui se traduit par une augmentation des tensions entre les natifs, désireux d’un changement social, et les colons, que l’on appelle les « caldoches » qui se satisfont de la situation existante, quand ils ne regrettent pas l’époque coloniale pour les plus extrémistes d’entre eux. En 1983, le secrétaire d’État socialiste des Dom-Tom, Georges Lemoine, annonce que la légitimité du peuple Kanak sur sa terre natale et son droit inné à l’indépendance sont reconnus. Son successeur Edgard Pisani ira dans le même sens en instaurant un découpage régional favorable aux Kanaks et en prévoyant un référendum sur l’indépendance et les liens avec la France.

Cependant, en janvier 1985, au cours d’une manifestation, le leader indépendantiste Eloi Machoro est abattu par un sniper du GIGN, venu expressément de France pour l’abattre.

Avec la cohabitation de 1986 et l’arrivée de Chirac au poste de premier ministre, Bernard Pons est nommé au poste de ministre de l’Outre-mer et prend systématiquement le contre-pied des initiatives de ses prédécesseurs : il organise un véritable quadrillage militaire des territoires des tribus Kanaks. Il veut ainsi briser le mouvement indépendantiste.

Les tensions qui s’accroissent de plus en plus vont mener en octobre 1987 à un tournant radical. Des métisses du parti caldoche, le Rassemblement Pour la Calédonie dans la République (RCPR), sont acquittés par la Cour d’assises alors qu’il a été prouvé qu’ils avaient tué 10 militants Kanaks, dont deux frères du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. Ce dernier change radicalement de politique, puisqu’ « il n’y a pas de justice pour les Kanaks, puisqu’on peut les abattre comme des chiens », la justice ne peut s’exercer dorénavant qu’à coups de fusils pour les Kanaks.

8 mois plus tard, c’est la prise d’otage et la tragédie de la grotte d’Ouvéa.

Les faits

En 1988, le ministre l’Outre-mer décide de jumeler les élections présidentielles avec les élections régionales qui doivent déboucher sur l’adoption d’un nouveau statut très défavorable aux indépendantistes. Le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS), le principale parti Kanak, appelle au boycott des élections tandis que le pouvoir envoie des contingents supplémentaires de gendarmes et de militaires préparant ainsi la répression. En réaction, les Kanaks décident d’occuper les gendarmeries. L’opération est prévue deux jours avant les élections, le 22 avril 1988 à Ouvéa dans cette île de 25 km de long, située à 185 km de Nouméa.

En temps normal, seulement 3 gendarmes occupent la gendarmerie mais avec les élections, 28 gendarmes supplémentaires y sont affectés, cela fait plus d’un gendarme par kilomètre.

Les Kanaks veulent séquestrer les gendarmes, un officier résiste, sort son arme et tire sur un Kanak. Les affrontements commencent alors et 4 gendarmes sont tués. Alors que la propagande de l’État français dénonce un massacre à la machette, au sabre et au couteau la réalité est bien différente, c’est par balle qu’ils ont été tués. Cela permet de jouer sur les relents racistes en faisant passer les Kanaks pour des sauvages. Tout était bon pour discréditer les Kanaks et justifier la mise en place d’une véritable mission militaire et le massacre qui va suivre.

Après la tournure que prend l’opération, les Kanaks prennent en otages les gendarmes et raflent toutes les armes et véhicules de la caserne. Ils se séparent en deux équipes, l’une part vers le nord, l’autre vers le sud. Les hommes de ce dernier groupe libèrent rapidement leurs otages alors que le deuxième groupe s’enfonce dans la forêt. Des renforts considérables, dont le GIGN, arrivent sur l’île et le gouvernement Chirac dessaisie la gendarmerie pour donner tous les pouvoirs au Général Vidal qui commande les forces armées en Nouvelle-Calédonie. Ce n’est donc pas une opération de police mais une véritable opération militaire qui se prépare. Cela rappelle les premières expéditions coloniales et la guerre d’Algérie, et toutes leurs exactions.

Ouvéa est déclarée zone militaire et est interdite à la presse pour éviter les témoins gênants. Les militaires savent qu’un groupe s’est dirigé vers le sud où les tribus sont très favorables aux indépendantistes. Ils investissent le territoire avec beaucoup de violence comme les paras l’ont fait en Algérie. L’armée procède à des interrogatoires musclés, à base de tabassage et de torture jusqu’à obtenir des informations : les Kanaks se seraient réfugiés dans une grotte, la grotte des guerriers, lieu sacré où les mélanésiens déposaient les dépouilles des guerriers morts aux combats. Elle est donc inviolable et absolument interdite aux blancs.

Des militaires français surveillent, le 6 mai 1988 à Ouvéa, les armes retrouvées lors de l’assaut de la grotte de Gossanah dans laquelle les militants indépendantistes avaient pris en otage les gendarmes de Fayaoué. AFP

Les preneurs d’otages sont repérés

Un jeune lieutenant et un pisteur s’enfoncent dans la grotte pour faire des repérages et tombent sur les Kanaks qui les prennent en otage. Le GIGN qui a tout observé sait maintenant quelles sont les défenses mises en place par les Kanaks.

Entre temps, les élections ont eu lieu. Elles ont été massivement boycottées par les Kanaks contrairement aux caldoches qui ont largement participé. La forté montée du FN lors de ces élections aura une influence sur la prise d’otage. Chirac qui est premier ministre et candidat a fait un score médiocre et est tenté à l’idée de faire preuve de fermeté dans la prise d’otage pour draguer l’électorat de la droite dure en vue du second tour.

Le substitut Bianconi et le chef du GIGN Legorjus essayent de parlementer avec les ravisseurs. Le substitut s’avance seul, sans arme, vers la grotte pour négocier mais il est rejoint par le chef du GIGN et quelques hommes à lui. Dianou le chef du groupe Kanak menace d’exécuter des otages si Legorjus n’ordonne pas aux hommes qui l’ont accompagné d’entrer à leur tour dans la grotte, ce qui fera huit otage de plus.

Après des échanges entre les deux homme et Dianou, Legorjus et Bianconi constatent que celui-ci est bien embarrassé par cette situation qui lui a complètement échappé. Une solution pacifique est donc envisageable et le chef du GIGN obtient même sa libération.

Celui-ci explique au Général Vidal qu’il peut aller convaincre les chefs du FLNKS de parler à Dianou afin qu’il se rende. Vidal s’en remet au règlement et explique que si on lui donne l’ordre il est prêt à reculer avec ses hommes afin que des négociations puissent se dérouler. Ses officiers par contre ne comprennent pas pourquoi ils le feraient et veulent en découdre pour « casser du Kanak ».

Des négociations, puis le choix de l’assaut

Le représentant du gouvernement sur place est le ministre de l’Outre-mer qui semble être partisan de la négociation, du moins dans un premier temps. La situation se détend et Legorjus fait des allers-retours entre la grotte et l’extérieur. Bianconi peut se déplacer librement dans la grotte et les ravisseurs sont ravitaillés par les habitants de tribus voisines. Tout semble montrer que l’on s’achemine vers une solution pacifique. Entre temps, Chirac décide d’envoyer des contingents supplémentaires, notamment des troupes spéciales : les hommes du commando Hubert formé de nageurs de combat très expérimentés ainsi que des militaires du 11ème régiment de parachutistes de choc, les hommes du service action de la DGSE. Chirac a choisi, ce sera la force.

L’un des leader du FLNKS est contacté pour convaincre Dianou de se rendre. Avant d’accepter, il veut l’accord du bureau politique de son parti et aussitôt Bernard Pons se braque, il est hors de question de donner de la légitimité à un parti qu’il considère comme « terroriste ». Il envisage même de dissoudre le FLNKS. Il fait donc volte face et a choisi la rupture. Il interdit à Legorjus de retourner dans la grotte. A partir de ce moment, il n’y a quasiment plus de contact avec les Kanaks. Pons subissait notamment des pressions de branches extrémistes caldoches, nostalgiques de l’époque coloniale.

Legorjus joue alors une dernière carte et appelle Prouteau, le gendarme de l’Élysée afin que Mitterrand intervienne. C’est grâce à ce coup de fil que Mitterrand a pu savoir ce qu’il se tramait à Ouvéa. Apprenant l’immédiateté de l’intervention militaire, il menace Prouteau de publiciser l’affaire si le gouvernement passe à l’acte. De son côté Chirac décide justement de passer à l’action. Il demande à l’officier Vidal de s’engager par écrit sur les pertes envisageables : « 1 à 2 tués, 6 à 8 blessés minimum » écrit le général.

L’assaut

Legorjus avant de se retirer, et grâce à l’aide de Bianconi qui continuait à se déplacer librement, fait parvenir aux gendarmes retenus en otage deux petites armes de poing et des clefs de menotte. Chirac veut en finir avant le deuxième tour qui a lieu le 8 mai. L’assaut est programmé pour le 4 mai car il pleut violemment, les bruits seront ainsi étouffés et des défenseurs Kanaks ont quitté momentanément la grotte. Au dernier moment, le plan est repoussé.

C’est donc dans la nuit du 5 mai que les trois équipes, le commando Hubert, le 11ème choc et le GIGN progressent silencieusement vers la grotte. A 6 heures du matin tout est prêt. Trois hélicoptères sont envoyés et font leur apparition au-dessus de la grotte afin de faire diversion et d’impressionner les preneurs d’otage pendant que les commandos se ruent à l’assaut et neutralisent les postes de défense installés à l’extérieur de la grotte. Les Kanaks ripostent, les combats sont très violents, deux soldats sont tués, d’autres sont blessés et une douzaine d’indépendantistes trouvent la mort lors de ce premier combat. Un cessez-le-feu est décrété pour parlementer mais les Kanaks après ce violent assaut refusent de se rendre.

En fin de matinée c’est l’assaut final. Les otages réussissent à se libérer et fuient par une cheminée de la grotte. Des indépendantistes sont tués, les autres finissent par se rendre, et parmi eux Alphonse Dianou qui a été blessé aux genoux. Sa vie ne semble pas en danger, pourtant lors de son arrivée à l’aéroport d’Ouloup on constate qu’il est mort, c’est Legorjus qui s’était occupé de sa perfusion. De deux choses l’une, ou bien il a été laissé sans soi, ou bien il a été assassiné. Lors de son arrivé on constate qu’il porte des blessures au visage et qu’il n’a plus de perfusion. Deux autres indépendantistes meurent dans des conditions similaires après les combats. Legorjus a parlé « d’acte contraire à l’honneur », c’est-à-dire, d’exécutions sommaires. En 2011, lors de la censure du film L’ordre et la morale de Mathieu Kassovitz relatant les faits, Legorjus avait défendu le réalisateur.

« Je n’ai pas assisté aux exécutions mais j’ai vu des choses. Par exemple la manière dont Alphonse Dianou a été traité après l’assaut. Il est mort d’un manque de soins. Pour les autres [deux Kanaks], les debriefings ont bien montré qu’il y avait eu exécution. Effectivement »

De jeunes Kanaks qui n’étaient pas dans la grotte mais qui ravitaillaient les occupants ont également défendu cette version. L’un d’eux a été abattu d’une balle dans le dos, ce qui rappelle les « corvées de bois » en Algérie.

Une enquête diligentée par le ministre Chevènement, devenu ministre de la Défense, a prouvé qu’un officier a violemment frappé aux visage les prisonniers. L’opération a été un carnage : 19 Kanaks sont morts ainsi que deux soldats français, alors même que les négociations en cours présageait une issue pacifique.

Mitterrand avait le pouvoir nécessaire, en tant que chef des armées pour faire interdire l’opération. D’un coté, il a mené une opération sécrète à travers son représentant sur place, Edgard Pisani, pour trouver une solution pacifique. Pisani avait obtenu de Tjibaou que les otages soient libérés et que les Kanaks puissent embarquer dans un avion pour rejoindre la métropole où ils auraient été emprisonnés jusqu’à leur procès. Tout était prévu et le plan devait être effectif à partir du 9 mai, au lendemain de l’élection présidentielle. Même des places dans des maisons d’arrêt avaient été retenues, mais Mitterrand a donné un autre feu vert, celui de l’attaque. Il n’approuvait pas mais a laissé faire selon un calcul froid, afin que Chirac porte seul la responsabilité du massacre. La suite lui a donné raison, qu’importe que cela se fasse au dépend de la vie de jeunes Kanaks avides de liberté, il en allait de l’intérêt de la France et des intérêts personnels de Chirac et Mitterrand.

Arrestation après l’assaut contre la grotte d’Ouvéa © Sipa / HALEY

Photo extraite du documentaire d’Elizabeth Drévillon, "Grotte d’Ouvéa : Autopsie d’un massacre"

prisonniers Kanaks après la fin de l’assaut DR

Dianou encore vivant sur sa civière

Les sépultures de militants indépendantistes tués au cours de l’assaut de la grotte de Gossanah à Ouvéa, le 5 mai 1988 AFP/Archives


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