[Arc-en-ciel partout, justice nulle part !]

Le meurtre de Vanesa Campos et la transphobie d’Etat

Olivia Roger Fiorilli

Le meurtre de Vanesa Campos et la transphobie d’Etat

Olivia Roger Fiorilli

Entretien avec Giovanna Rincon, présidente de l’association Acceptess-T qui lutte contre la discrimination et pour les droits des personnes trans. Il y a presque un ans, en août 2018, Vanesa Campos, femme trans sans papier d’origine péruvienne, travailleuse du sexe au Bois de Boulogne se fait assassiner par une bande d’hommes qui venaient d’agresser son client. Dans cet entretien, Giovanna Rincon, présidente de l’association Acceptess-T qui lutte contre la discrimination et pour les droits des personnes trans, revient sur le meurtre de Vanesa Campos et sur la transphobie d’Etat qui précarise la vie des personnes trans les plus marginalisées.

[Crédit photo : Cyril Zannettacci/Libération] Une veillée en hommage à Vanesa Campos au bois de Boulogne, 23 août 2018

16 août 2018, Paris. Les Gay Games, les « mondiaux de la diversité » viennent de se terminer dans la ville qui aspire à devenir « la capitale mondiale des droits LGBTQI+ et du tourisme LGBTI-friendly »[1]. Loin des passage piétons arc-en-ciel du Marais[2], au Bois de Boulogne – zone traditionnelle du travail du sexe trans et cis à Paris – Vanesa Campos est assassinée par une bande d’hommes pendant qu’elle cherche à défendre un client que ceux-ci voulaient dépouiller. Femme trans, racisée, sans papiers, travailleuse du sexe, la « ville plus friendly au monde »[3] ne l’est pas pour elle. Le meurtre de Vanesa – relégué dans le faits divers par les médias – est tombé dans le silence assourdissant des institutions. Le vandalisme des passages piétons dans le Marais – qui avait suscité l’indignation de la maire Anne Hidalgo et de la ministre Marlène Schiappa à la veille de la Marche des Fiertés – était évidemment un sujet plus intéressant pour l’Etat que l’assassinat d’une femme trans migrante travailleuse du sexe[4]. D’autant plus que ce meurtre remet en question les institutions, comme l’ont dénoncé immédiatement les amies et collègues de Vanesa ainsi que les associations telles que Acceptess-T ou encore le Syndicat du Travail Sexuel (Strass) qui se sont mobilisées pour obtenir « Justice pour Vanesa » organisant des marches[5] ainsi que des initiatives de soutien à sa famille[6]. Loin d’être un événement isolé et contingent, l’assassinat de Vanesa est le résultat des politiques contre les migrant.e.s et les travailleuses-eurs du sexe mises en place par l’Etat et ses organismes qui, tout en s’affichant comme protecteurs des « droits LGBTI », précarisent de fait la vie des personnes les plus marginalisées et invisibilisées à l’intérieur de la « communauté » LGBTI. La loi de 2016 dite « contre le système prostitutionnel » est dans le viseur des assocations et de l’entourage de Vanesa. Censée pénaliser les clients et « sauver » les « prostituées », cette loi « pénalise surtout les travailleuses-eurs du sexe et met en danger les personnes qu’elle prétendait protéger », comme le dénonce un communiqué récent signé par plusieurs associations de terrain qui trace le bilan désastreux de trois ans d’application de cette loi[7]. Une étude récente a montré en effet que non seulement la loi n’offre aucune alternative concrète au travail du sexe, mais en plus elle force les travailleuse-eurs à se cacher et à prendre plus de risques, entraînant la précarisation et la, dégradation des conditions de travail et de santé ainsi que l’augmentation des violences[8]. Pourtant elle n’a pas été remise en cause par les forces politiques, qui continuent à ne pas prendre en compte la parole des premièr.e.s concerné.e.s et à revendiquer plus de répression policière, ce que les travailleuse-eurs du sexe indiquent comme une de causes de la dégradation de leur conditions de vie et travail. Néanmoins, les associations de terrain qui ont conduit un campagne importante en réclamant « justice pour Vanesa » continuent à se battre contre cette loi ainsi que contre les politiques de répression des migrant.e.s et toutes les mesures qui précarisent la vie des personnes trans les plus invisibilisées. En première ligne dans ce combat est Acceptess-T[9], association qui défend les droits sociaux des personnes trans qui sont à la croisée de plusieurs oppressions . Avec Giovanna Rincon, sa fondatrice et présidente, nous sommes revenu.e.s sur l’assassinat de Vanesa Campos. Le meurtre de Vanesa Campos est emblématique de la contradiction des politiques d’inclusion différentielle de la République qui, tout en incorporant la rhétorique de la lutte contre les LGBTIphobies (des « autres ») et des droits LGBT, vulnérabilisent, précarisent et tuent les personnes trans les plus marginalisées. Nous avons a aussi discuté des priorités politiques des mouvements trans aujourd’hui et de comment mettre au centre du combat les conditions matérielles des personnes trans qui vivent dans la précarité. .

Olivia Roger Fiorilli : Pendant les mobilisations que vous avez organisé pour dénoncer le meurtre de Vanesa, vous avez tout de suite affirmé avec force : « Vanesa assassinée, État complice ». Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Giovanna Rincon : L’histoire de Vanesa illustre très clairement que ce sont les appareils législatif et institutionnel qui rendent les personnes trans les plus précaires vulnérables à la violence : c’est pour ça que nous avons tout de suite declaré « Vanesa assassinée, État complice ». Vanesa était une femme trans migrante, sans papiers, pour commencer. Au moment où elle est arrivée en France, la loi de pénalisation des clients venait d’être approuvée. Cette loi a reconfiguré la façon dont s’exerce le travail du sexe y compris au bois de Boulogne : la répression produite par la loi pousse les filles à se cacher et à exercer dans des endroits isolés et éloignés afin d’éviter de s’exposer elles et leurs clients aux contrôles de police.

On a dit « Vanesa assassinée, État complice » parce qu’en effet Vanesa s’est retrouvée avec un groupe d’autres femmes trans à devoir exercer dans un endroit du bois éloigné, sans éclairage, isolée, proche d’un lac. Dans toute l’histoire du bois – y compris la mienne – personne n’avait jamais travaillé dans un coin aussi dangereux. Non seulement Vanesa et ses amies ont été obligées de changer leur méthode de travail, mais elles se sont aussi retrouvées à devoir défendre leur clients, rendus vulnérables eux aussi par la loi : en effet aujourd’hui aussi bien les travailleuses du sexe disent que les clients sont des cibles faciles pour des bandes qui veulent les dépouiller. On a dit « Vanesa assassinée, état complice » parce-que la loi de pénalisation des clients entraîne une négligence de la part de l’État vis-à-vis de la sécurité non seulement des travailleuses mais également des clients, qui sont eux aussi stigmatisé.e.s, alors même qu’ils sont souvent blâmés dans le média pour les crimes contre les travailleuse du sexe.

Vanesa, comme beaucoup d’autres femmes trans migrantes au bois de Boulogne, cumulait beaucoup de stigmates : à la transphobie s’ajoute à la xénophobie envers des femmes trans qui sont sans papiers et travailleuses du sexe et qui ne maitrisent pas la langue. On a dit « Vanesa assassinée, État complice » parce que ces formes de stigmatisation sont à la base de l’absence de secours aux personnes en danger de laquelle les institutions se sont rendues responsables vis-à-vis de Vanesa et ses amies et collègues. Effectivement le groupe de Vanesa avait déjà dénoncé l’existence d’une bande d’hommes qui dérobait et harcelait les travailleuses et les clients, cependant la police n’a pas prêté attention à leurs plaintes. Derrière la mort de Vanesa il y a également l’indifférence à l’égard de personnes trans qui se cristallise dans les institutions et notamment dans la police. Souvent lorsque les filles qui arrivent à dénoncer les agressions qu’elles subissent par des hommes qui prétendent être des clients, les policiers répondent : « Si vous ne souhaitez pas vous faire agresser, pourquoi vous faites ce métier ? ». Les recours à la police entrainent plus souvent la culpabilisation de ces femmes plutôt qu’une aide réelle.

En outre, on a dit « Vanesa assassinée, État complice » parce que les institutions n’ont pas réagi au meurtre de Vanesa. Pour que la ministre Schiappa, prenne enfin la parole il y a fallu une semaine et plusieurs interpellations de notre part. Tout cela démontre à quel point le meurtre d’une femme trans travailleuse du sexe sans papiers précaire qui n’a pas été commis par un client mais bien par les agresseurs d’un client qu’elle essayait de défendre non seulement ne compte pas pour les institutions mais les met dans l’embarras. C’est important de retenir qu’elle défendait un client, puisque en effet elle s’est « substituée » à la responsabilité de l’État et de la police en défendant un concitoyen, elle a donné sa vie pour ça. Si à sa place il y avait eu une mère ou un père de famille, les institutions auraient tout de suite pris la parole. ,Quand Schiappa a finalement décidé de communiquer sur le meurtre de Vanesa, elle a préféré demander plus de répression au lieu de remettre en question les conséquences de la loi de pénalisation des clients.

Enfin on a dit « État complice » parce qu’avant d’approuver une loi sur la prostitution, il fallait réfléchir aux situations multiples du travail du sexe et prendre des mesures adaptées à chaque situation pour pouvoir réellement aider les personnes qui sont dans cette situation. Ça fait désormais trois ans que la loi de pénalisation des clients est en vigueur et on se rend compte que les personnes qui en subissent plus les conséquences sont les personnes trans parce qu’elles sont les plus marginalisées dans la société, dans les luttes sociales, dans les luttes pour la reconnaissance des droits sociaux. Nous avons alerté les institutions, mais nous n’avonsn’a pas été écoutées. À tout ça il faut ajouter qu’à partir de 2016, année de l’approbation de la loi de pénalisation des clients, il y a eu aussi un durcissecement des lois contre l’immigration ainsi qu’une montée des discours répressifs sur les migrant.e.s.

Olivia Roger Fiorilli : Quel a donc été l’impact de ces lois et de ces discours ?

Giovanna Rincon : Le débat sur la répression de l’immigration et la fermeture des frontières a fait augmenter le délit de faciès sur les lieux de prostitution dont les personnes trans sont les premières cibles. Les Rafles et les contrôles d’identité sont en augmentation, les forces de l’ordre se sentent autorisés à exercer toute forme de répression jusqu’à l’utilisation de violence physique , . Le contrôle des frontières et les contrôles de faciès vont de pair. En outre dans tous les dispositifs de la police et les institutions en général il y a une méconnaissance totale des réalités trans. Il y a un grand travail de formation à faire auprès des institutions pour lutter contre la transphobie, mais il n’y a aucune volonté d’écoute.

Olivia Roger Fiorilli : La situation a-t-elle évolué en un an après le meurtre de Vanesa ?

Giovanna Rincon : La mobilisation a eu au moins un effet positif : pour la première fois un collectif est arrivé à politiser la mort d’une de ses membres et à inverser les discours des médias. Pour la première fois notre discours a permis de montrer que le problème n’est pas la prostitution en soi, mais la législation. On a réussi à informer la société civile et les médias – bien que les initiateurs de cette loi aient encore du pouvoir dans les institutions - et il commence à y avoir des divergences même à l’intérieur de la majorité de gouvernement : cette semaine une femme cisgenre travailleuse du sexe roumaine a subi une tentative d’homicide liée au vol de son sac au bois de Boulogne[10] et pour la première fois une députée de la majorité a dit que l’abolition de la prostitution ne peut pas être la seule solution pour aider les gens. En outre on a réussi à renverser la stigmate que les féministes radicales abolitionnistes nous avaient collé dessus : en effet notre association ainsi que le Strass sont accusés d’être de proxénètes, ce qui évidemment est une manipulation. Et bien, aujourd’hui ces féministes abolitionnistes sont décrédibilisées, parce que quand il y a des mortes c’est nous qui nous en occupons, quand les personnes sont agressées c’est nous, les soi-disant proxénètes, qui nous en occupons, quand il faut dénoncer à visage découvert sur la rue c’est nous qui sommes là[11].

Olivia Roger Fiorilli :Quelles sont à ton avis les priorités de lutte pour le mouvement trans aujourd’hui ?

Giovanna Rincon : À 50 ans de Stonewall on se rend compte que le mouvement LGBT a 50 ans de retard et qu’on aurait mieux fait par commencer par les droits de plus vulnérables ! Malheureusement à l’intérieur du mouvement LGBT nous avons reproduit la même indifférence de l’État, la même forme d’oppression et on a crée d’autres normes qui – si on ne fait pas attention – peuvent rapidement entraîner d’autres formes d’oppression.

Aujourd’hui pour le mouvement trans les priorités sont malheureusement multiples. La question de classe est la première puisque les personnes trans, comme autant d’autres populations, sont les plus défavorisés et souvent cumulent plusieurs oppressions. Le changement climatique, les conflits armés, les fascismes qui avancent, toutes ces problématiques les personnes trans les paient en première, parce-que nous les subissons en plus l’indifférence de la société. Il y a forte urgence pour le mouvement trans de travailler autour des publics les plus vulnérables. Rappelons que l’espérance de vie des personnes trans est entre 35 ans et 41 ans, que les personnes trans ont 50 fois plus de probabilité d’ acquérir le VIH que la population générale et se contaminent plus jeunes. 50 après Stonewall c’est le SIDA, la précarité, l’inexistence de solution pour régler les conséquences sociales de la transphobie les choses contre lesquelles il faut se battre. Je pense qu’un enjeu majeur pour le mouvement trans aujourd’hui c’est de continuer à travailler pour l’union, pour la solidarité à l’intérieur de notre propre communauté. En outre, je pense qu’il y a fort besoin que les communautés transgenres dans le monde s’approprient leur mémoire. Aujourd’hui j’ai 50 ans et je me rends compte que la mémoire m’a permis d’avoir une conscience collective et communautaire, de m’engager et de ne pas me laisser porter par l’indifférence du bien-être, qui a envahi les consciences collectives du mouvement LGBT et trans. Effectivement oui, il y a besoin d’agir pour faire évoluer les choses, mais ça ne passera que par l’appropriation de notre mémoire, l’autonomisation de notre travail et la réappropriation de nos savoir-faire et des nos luttes. Enfin je pense qu’il y a l’urgence de travailler sur les représentations que nous produisons. Des discours du type « je suis né.e dans le mauvais corps » sont contreproductifs et liés à la transphobie dominante. Retracer notre mémoire pourra nous permettre aussi de construire un discours plus émancipateur. L’intérêt n’est pas tant de faire « reconnaitre la question trans », mais de montrer à quel point aujourd’hui les personnes trans sont minorisées et invisibilisées. Si le discours continue à se focaliser sur l’état civil, je suis une femme/je suis un homme, on reste dans un débat qui invisibilise les vrais problématiques. Nous devons dénoncer les violences, les discriminations multiples, les oppressions multifactorielles qui rendent des personnes comme Vanesa Campos des victimes faciles, qui meurent dans l’indifférence générale.

[1] https://www.paris.fr/municipalite/action-municipale/paris-capitale-des-droits-lgbtqi-5839[2] https://www.parisvox.info/2018/06/15/paris-aux-couleurs-de-larc-en-ciel/
[3] https://www.parisvox.info/2018/05/31/paris-ville-la-plus-gay-friendly-au-monde/
[4] http://ma.lumiere.rouge.blogs.liberation.fr/2018/08/23/nous-demandons-quhidalgo-paie-pour-les-obseques-de-vanessa/
[5] https://www.facebook.com/acceptess.transgenres/videos/244273112894877/?q=acceptess%20transgenres%20vanesa%20campos&epa=SEARCH_BOX
[6] https://www.facebook.com/events/porte-de-la-muette-m%C3%A9tro-rue-de-la-pompe-ligne-9-puis-prendre-la-direction-porte/collecte-de-fonds-soutien-a-la-famille-de-vanessa-campos/1856584337742312/
[7] https://www.facebook.com/notes/acceptess-transgenres/loi-du-13-avril-2016-contre-le-syst%C3%A8me-prostitutionnel-tout-%C3%A7a-pour-%C3%A7a-/2121688728121522/
[8] https://www.medecinsdumonde.org/sites/default/files/Rapport-prostitution-BD.PDF
[9] https://www.acceptess-t.com/
[10] http://strass-syndicat.org/une-femme-poignardee-en-plein-paris-combien-en-faudra-til/
[11] https://www.facebook.com/notes/acceptess-transgenres/a-propos-dun-communiqu%C3%A9-du-mouvement-du-nid-et-des-r%C3%A9cup%C3%A9rations-du-meurtre-de-v/1999901843633545/

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
MOTS-CLÉS

[marche des fiertés]   /   [LGBTphobie]   /   [LGBT]   /   [LGBTQI]

COMMENTAIRES