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Du Pain et des Roses

Violences de genre

« Le pire, c’est que tout le monde le sait » : Patrick Poivre d’Arvor accusé de viols

La semaine dernière, l'écrivaine Florence Porcel a déposé une plainte pour viols au Parquet de Nanterre à l'encontre du présentateur télé Patrick Poivre d'Arvor. L'affaire a fait remonter à la surface des cas d'agressions et de harcèlements sexuels du journaliste qui étaient connus, mais silenciés, chez TF1.

mardi 23 février

Crédits photo : AFP

Florence Porcel déclenche une vague témoignages contre PPDA

Dans Pandorini, la fiction sortie chez JC Lattès, l’autrice et vulgarisatrice scientifique Florence Porcel raconte la chute d’une figure du cinéma français, d’un « monstre sacré », à travers les yeux d’une femme qui se remémore au fil de souvenirs et d’interviews ses premières années à ses côtés. Désormais, nous savons que cette fiction se base sur des faits réels comme le concède l’autrice dans un post Instagram : « On ne va pas se mentir : c’est mon histoire. Je l’ai transformée en fiction parce que je ne peux pas donner le nom de cette rencontre, pour des raisons évidentes. Mais il me semblait important de sortir du silence. »

Ce nom est révélé quelques semaines plus tard avec la plainte posée par l’écrivaine contre Patrick Poivre d’Arvor, ex-présentateur du JT de 20h sur TF1. Ce dernier est accusé de viols entre 2004 et 2009 et d’avoir abusé de sa position de pouvoir pour asseoir son emprise psychologique durant toute cette période. Une enquête préliminaire pour viols a été ouverte au parquet de Nanterre.

Dans sa plainte, Florence Porcel déclare que l’affaire aurait commencé au moment de ses études universitaires, lorsque la jeune femme aurait contacté Patrick Poivre d’Arvor, alors présentateur du 20h de TF1, au sujet de ses livres. Ce dernier se serait permis des questions envahissantes sur sa vie sexuelle, l’aurait invitée à venir sur le plateau du JT en 2004. Après la journée de tournage, ce dernier l’aurait isolée en l’emmenant dans son bureau, puis agressée sexuellement. Le journal Libération évoque une scène douloureuse décrite en détails par l’autrice de Pandorini. L’autrice parle notamment de « phénomène de sidération et de déni », lors de ce qui était pour elle sa première « relation » sexuelle. Pendant cinq années, l’emprise de Poivre d’Arvor se serait étendue, jusqu’à un second viol en 2009.

« Je n’étais pas prête. Pas dans cet endroit. Pas comme ça. Pourquoi m’as-tu volé ces moments si précieux, si uniques ? De quel droit as-tu fait ça ? De quel droit m’as-tu ruiné mon premier baiser, Jean-Yves, celui que je fantasmais nuit et jour et qui ne serait arrivé qu’après des jours de flirt, de papillons dans le ventre, et d’une main amoureusement croisée à la mienne ? Il est finalement tombé de nulle part, sans que je le désire, dans des conditions impersonnelles, dans un contexte écrasant, qui me dépassaient totalement. » Dans ce passage narré par l’avatar de Florence, elle y décrit sous les traits de Jean-Yves les effets destructeurs que Patrick Poivre d’Arvor aurait eu sur sa jeunesse et sa vie amoureuse.

#Metoo à la télévision : la loi du Silence sur les violences sexuelles

Sur son compte Instagram, l’autrice rappelle que : « Le pire (mais c’est encore une fois tristement banal), c’est que tout le monde sait. Tout le monde sait quel genre d’homme il est. Et pas seulement dans le « Tout-Paris », c’est aussi connu parfois du grand public très éloigné de la capitale. Et moi aussi, désormais, je sais. » Ces informations circulaient tant au sein du milieu journalistique parisien qu’il semble difficile de parler de « libération de la parole », mais plutôt d’une levée de l’omerta.

Un reporter qui a travaillé aux côtés de l’ex-présentateur déclare au journal Le Parisien : « à chaque fois qu’un scandale Metoo éclate, je ne peux m’empêcher de me demander "Pourquoi rien ne sort sur Patrick Poivre d’Arvor ?" ». Dernièremement, Bruno Masure, journaliste de TF1, s’est lui aussi permis un tweet léger au sujet du machisme de PPDA, faisant référence à l’épisode de sa rupture avec Claire Chazal où il aurait uriné sur les canapés de la journaliste après avoir appris qu’elle s’était mis en couple avec un autre homme.

Le journal rappelle que : « À TF1, les anciennes alertent chaque nouvelle recrue ». Les avances répétées, les assauts sur les collègues femmes, les lettres insistantes, constituaient le climat dans lequel évoluaient les femmes qui côtoyaient PPDA dans les locaux de la chaîne nationale. Ce climat sexiste et violent était si profondément installé qu’il existait une règle tacite entre toutes les femmes de TF1, consistant à ne pas se retrouver seule dans un ascenseur avec le présentateur.

Dans une interview datant de 1992, l’actrice Béatrice Dalle pose une question qui en dit long à Poivre D’Arvor : « Et vous, est-ce que vous regrettez certaines lettres que vous m’avez envoyées, que jamais je vous en aurais parlé si vous m’aviez pas posé cette question alors qu’on vous avait demandé avant de vous taire ? »

Grâce au témoignage de Florence Porcel, plusieurs journalistes ont décidé de raconter leurs expériences de harcèlement sur twitter.

Alors que l’affaire semble choquer, la réputation du présentateur télé le précède. Ce dernier était qualifié par ses collègues de « séducteur », d’« homme à femmes », etc. Les derniers témoignages lèvent le voile sur l’impunité ayant eu cours sur les plateaux télé et dans les salles de rédaction du journal à large audience. À l’instar des journalistes qui, comme Masure, estiment qu’il s’agit d’un secret de polichinelle dans le « milieu », la plupart des témoins n’ont joué aucun rôle dans l’accompagnement des victimes ni dans la dénonciation du sexisme de PPDA.

Ce silence partagé montre que les agressions ne sont pas des actes commis par « un monstre médiatique », mais par un individu appuyé par un système capitaliste patriarcal qui ne laisse à la victime que deux choix : se taire et tenter de prévenir dans les coulisses afin d’éviter de nouvelles agressions, ou arrêter le métier. Selon un article de 2017 publié par Challenges, les femmes journalistes sont encore minoritaires par rapport à leurs collègues masculins – en 2016, la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) dénombrait 16,446 femmes contre 18,792 hommes dans la profession. Si les femmes sont nombreuses à commencer dans la profession comme jeunes journalistes, leur nombre s’égrène au fil de l’avancement de carrière.

Dans une vidéo datant de 2016, la vidéaste Marine Périn (de la chaîne Youtube Marinette) raconte son expérience de harcèlement sexuel au travail à l’époque où elle était en stage de pré-sélection chez LCI (chaîne du groupe TF1) et explique ce qui pour elle contribue au silence des victimes de violences : « Le but de cette vidéo, c’est de montrer la réflexion que j’ai eu à ce moment là : comment je me suis bâillonnée moi même, comment je me suis obligée à me taire pour pas compromettre mes chances dans l’entreprise. » Pour avoir un contrat stable dans une profession où la majorité des emplois sont précaires, il s’agit de ne pas faire de vague pour ne pas se « griller dans le milieu ».

De Sciences Po à TF1, une continuité dans les violences de genre

Ces derniers mois, les témoignages de violences sexistes et sexuelles s’accumulent, révélant l’ampleur du phénomène dans différents secteurs de la société. Récemment, on a assisté à la démission d’Olivier Duhamel accusé d’inceste et à celle de son collègue Frédéric Mion dirigeant de Science Po Paris, aussi impliqué dans l’omerta autour des violences sexuelles dans les instituts de science politique en France. Des médias jusqu’au sommet de l’Etat en passant par les institutions de sciences politiques, les différentes vagues de témoignages qui s’inscrivent dans le mouvement #MeToo démontrent qu’il ne s’agit pas d’affaire individuelle mais bien d’un système de « culture du viol » qui impose la loi du silence aux victimes et protègent les agresseurs.

Contre l’idée qu’il faudrait jouer des coudes et se taire au sujet des agressions sexuelles perpétrées au sein des entreprises afin de conserver un emploi, y compris chez TF1, nous devons en systématiser la dénonciation par le biais de commissions d’enquête dont les membres sont désignés démocratiquement depuis nos lieux de travail, en toute indépendance des directions complices qui maintiennent l’omerta et perpétuent ce système. Plus largement, d’autant plus dans un contexte de crise de mondiale dans laquelle les femmes sont en première ligne, nous savons que la lutte contre les violences de genre ne peu être détachée d’une lutte acharnée contre la précarisation, qui favorise ces violences.

Les militantes du collectif Du Pain et Des Roses et de Révolution Permanente seront présentes dans plusieurs villes lors des manifestations du 8 mars pour lutter contre les violences de genre ainsi que pour dénoncer le rôle criminel et prépondérant du capitalisme et du patriarcat dans l’oppression et l’exploitation quotidiens des femmes, des minorités de genre et des LGBTI+. Si tu souhaites t’organiser avec nous, tu peux contacter le collectif sur Instagram, Facebook ou Twitter.




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