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Politique

Violences policières : contre-enquête

Le rapport qui dénonce les violences policières à Toulouse.

Mercredi 17 avril, l'Observatoire des pratiques policières (OPP) présentait un rapport accablant. A partir de 2 années d'observations, il analyse le changement de la stratégie policière, les conclusions sont sans appel : « Il y a une volonté de criminaliser, de blesser, d'insulter les manifestants », le maintien de l'ordre correspond aujourd’hui à une « véritable stratégie de la peur ».

samedi 20 avril

Crédit :AFP Toulouse / Pascal Pavani

Le rapport de 138 pages s’appuie sur l’observation de 47 manifestations en 2 ans (du 1er mai 2017 au 23 avril 2019). Grâce à une équipe de plus de 20 observateurs à Toulouse, chaque manifestation est documentée par des comptes-rendus. Aussi, ils ont pu récolter 4600 photos et 50 heures de vidéos. Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, 31 manifestations ont été suivies par l’Observatoire des pratiques policières.

Le travail présenté permet de revenir sur les comptages douteux du nombre de blessés. Entre les 2 chiffres donnés par les différentes parties, l’écart est flagrant : l’OPP en dénombre 151 sur 5 manifestations (entre l’acte 12 et 16), alors que la préfecture en compte seulement 60 pour l’ensemble des actes. Quant aux équipes d’observateurs, ils ont été pris 13 fois pour cible par les forces de l’ordre. L’un d’entre eux, Jérôme a d’ailleurs été blessé gravement à la tête lors de l’acte 12 (10 points de suture).

Analyse des dispositifs policiers

Le rapport décrit un double dispositif policier : le premier dit « fixe », a pour rôle de bloquer l’accès au centre-ville. Le second, qualifié de « glissant » (composé d’unité CDI – Compagnies Départementales d’Intervention - et BAC -Brigade Anti-Criminel) se divise en 2 groupes qui suivent le cortège et bloquent les petites rues. Reprenant la synthèse du principe de gradation qu’est censé suivre la police, l’OPP fait la démonstration factuelle d’une répression « disproportionné » en dehors du « cadre pré-défini ». Le document passe donc en revue les armes de la police et leur utilisation :
• Armes de contact : « utilisation abusive de la matraque dès que la police se retrouve au contact ». A cela s’ajoute les tasers, gazeuses à main etc...
• Lacrymogènes : « Utilisés de manière très importante ». En janvier, passage de grenades CM6 au CM3 (d’une intensité 6 fois supérieure) au même moment de l’arrivée des nouveaux PGL 65 (lanceur multi-coups, multi-munitions, pouvant tirer 6 grenades en 4 secondes)
• Grenades explosives : « Nous avons retrouvé, plusieurs fois, au sol, des restes de ces grenades ». Notamment des GLI-F4 (qualifiées « d’assourdissantes » avec une détonation de 160 décibels, 26 grammes de TNT). Ils ont aussi constaté la présence de grenades de désencerclement, qui elles, explosent en envoyant à plus de 120 km/h, 18 balles de caoutchouc.
• Lanceurs de balles de défense (LBD) : Arrivée le 1 décembre, c’est en janvier qu’a commencé son « utilisation massive », surtout par les unités « glissantes » de la CDI et de la BAC (les unités les plus violentes) : « 9228 tirs de balles de défense effectués dans le cadre du mouvement des Gilets Jaunes, 1065 par des gendarmes. Les policiers sont donc a l’origine de 8.163 tirs de balles de défense, soit 90 % de l’ensemble. »
• Autres moyens : au-delà des équipements individuels, la police utilise ses canons à eaux, ses blindés, un hélicoptère et des patrouilles de voltigeurs .

Le changement de stratégie

Le document établit une distinction entre deux périodes, correspondant à deux stratégies policières.
La première, de novembre à décembre, est caractérisée par des incidents qui « démarrent très vite, quasiment dès le début de la manifestation. C’est par exemple le cas, nous le rappelons, pour les manifestations des 1er et 8 décembre ». La deuxième période, située après janvier 2019, correspond à un changement de stratégie : « Au fur et à mesure des manifestations Gilets Jaunes, une police de plus en plus discrète avant 16h30 ».

Le maintien de l’ordre serait passé d’une gestion locale à une gestion nationale après décembre 2018. Le rapport établit d’ailleurs une liste de points communs entre ces nouveaux dispositifs :
• Une place spécifique donnée aux CSI (Compagnie de Sécurisation et d’Intervention) et à la BAC (unités les plus agressives)
• L’utilisation d’une grande place centrale ou un grand espace urbain de centralité : le Capitole a Toulouse, la Comédie a Montpellier, le Cours des 50 otages a Nantes, La place Pey-Berland a Bordeaux.
• Une heure fixée par les préfectures pour la dispersion (avec canon à eau) qui s’est unifiée entre 16h30 ou 17h30 dans les quatre villes.
• L’absence quasi-systématique de sommations.
• Des saisines plus ou moins massives lors des fouilles de sacs ou voitures avant les manifestations.

Au vu de cet ensemble de pratique, le rapport dénonce « la mise en place d’une véritable stratégie de la peur visant à dissuader les citoyen.ne.s d’utiliser librement leur droit à manifester ». Les conclusions vont même plus loin en évoquant une nouvelle « théorie du maintien de l’ordre » : « les manifestations des Gilets Jaunes sont aujourd’hui l’occasion de modifier fondamentalement la doctrine française du maintien de l’ordre. La nouvelle loi anti-casseur venant de son côté institutionnaliser les dérives sécuritaires expérimentées depuis plusieurs années dans les quartiers, puis lors de mouvements sociaux, et systématique avec une ampleur sans précédent depuis les manifestations de décembre. En créant la peur, peur de manifester, peur de protester, peur
d’être blessé.e ou mutilé.e, le gouvernement participe à refonder une théorie du maintien de l’ordre qui constitue une nouvelle restriction de nos libertés démocratiques. »

L’acte 22 avait justement pour enjeu la défense du droit à manifester suite à la promulgation de la loi anti-casseur. A Toulouse il a réuni des dizaines de milliers de manifestants. Les violences policières qu’ils ont connu dès le départ du cortège, resteront à jamais gravées dans leur tête, et dans la peau de certains... Aussi, l’acte 23, baptisé « ultimatum 2 » fait entrer le mouvement dans son cinquième mois de contestation, malgré toute la « stratégie de la peur » incarnée par les violences policières.




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