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Notre classe

Du temps où militer à la CGT signifiait subir les agressions physiques du patronat

Le témoignage d’Abdallah, arrivé de Casablanca en 1967 pour travailler à l’usine Simca-PSA à Poissy

Arrivé de Casablanca en 1967, Abdallah Fraygui a travaillé 38 ans à l’usine Peugeot à Poissy, dont 35 ans comme militant syndical CGT. Il est l’un de ces nombreux immigrés qui ont fait la richesse de la famille Peugeot, et qui n’ont reçu en échange qu’humiliations et exploitation patronales. A l’usine Simca-Chrysler, renommée Talbot lors de son rachat par PSA en 1978, aux cadences infernales s’ajoutait l’absence de liberté syndicale… avant que des grèves importantes permettent à la CGT d’organiser massivement les travailleurs. A l’heure de la mobilisation contre la loi « travail » et de la criminalisation des mouvements sociaux, alors que le 31 mars, la direction de PSA Poissy cherchait à empêcher les ouvriers de faire grève en fermant l’usine, Abdallah a souhaité que son témoignage, publié une première fois en 2010 sur le site du Courrier de l’Atlas, parvienne au plus grand nombre.

vendredi 15 avril 2016

L’histoire d’une lutte pour le droit syndical


J’ai travaillé 38 ans chez Peugeot à Poissy (78), dont 35 ans comme militant syndical CGT. En 1975, nous étions 34000 salariés avec 46 nationalités. Le patronat avait son syndicat maison, la CFT / qui est devenue la CSL… des vrais voyous à la solde du patronat. Comme dans les usines de Citroën, les militants de la CGT étaient souvent agressés par les nervis de la CSL. La majorité des syndiqués CGT étaient des syndiqués clandestins. La liberté syndicale n’existait pas. Chaque salarié perd sa citoyenneté une fois qu’il met les pieds dans l’usine. Les élections étaient gagnées d’avance par le syndicat maison. Tous les moyens étaient bon pour nous empêcher de contester : intimidations, insultes, agressions, mises à pied, brimades, licenciements, postes durs pour les militants CGT. Et il y avait une particularité pour les militants CGT de nationalité marocaine : le consulat du Maroc intervenait pour intimider nos militants et adhérents, sans compter les arrestations au Maroc dans les Aéroports de Casablanca, Agadir, Oujda, les ports comme Tanger, etc.

En tant que secrétaire du syndicat et délégué syndical de septembre 1975 à 2000, il n’y avait pas une semaine où on n’avait pas une ou plusieurs réunions avec la direction. A toutes nos propositions, les nervis de la CSL nous répondaient par les insultes. De septembre 1975 à juin 1982, le nombre de nos syndiqués ne dépassait pas 300 salariés, alors qu’aux élections du délégué du personnel ou comité d’entreprise nous obtenions 4000 voix. A partir de juin 1982, après une grève d’un mois du 2 juin au 2 juillet, le nombre de nos adhérents passe de 300 à 4000 ! Comme le disait le directeur du personnel de l’époque, un salarié sur 4 était adhérent à la CGT. C’est à partir de ce moment que les réunions avec la direction sont devenues insupportables. Le patron est un animal qui n’a ni sentiments ni remords, mais par contre très revanchard. Ce petit rappel historique a un but, je l’adresse à madame la ministre.

Arrivé à Paris avec 15 francs en poche, la somme maximale autorisée


(Publié en 2010 sur le site du Courrier de l’Atlas, propos recueillis par Amélie Duhamel)

J’avais 20 ans, en 1967, quand j’ai débarqué le 27 juillet du train depuis Casa avec tout juste 15 francs en poche. Aucun visa n’était nécessaire, mais on n’avait pas le droit d’emporter plus d’argent. Sur le passeport, les autorités apposaient un cachet : "15francs". C’était humiliant, ça montrait qu’on n’avait rien.

Mon père était fonctionnaire au ministère marocain de la Justice -disons plutôt le ministère de l’Injustice - et j’avais besoin d’air. Il faut dire que deux ans auparavant, le 23 mars 1965, l’armée avait tiré sur des manifestants, laissant de nombreux morts sur le pavé. Cet événement m’avait révolté et m’avait donné une grande envie de liberté. Mon idée, c’était juste de gagner de l’argent pendant trois ou quatre ans, puis de rentrer ensuite.

Pendant le trajet jusqu’à Paris, parmi les Marocains présents dans le compartiment, l’un d’entre eux m’a invité à passer la nuit chez lui, à Gennevilliers. C’était le père de Roshdy Zem, qui n’avait pas 2 ans à l’époque. On a débarqué à 8 heures du matin à la gare d’Austerlitz. Il faisait gris, la gare était vieille et triste. Les taxis refusaient les uns après les autres de nous emmener à Gennevilliers jusqu’à ce qu’un policier oblige un chauffeur à nous prendre.

Les premiers jours ont été affreux. Il faut dire qu’on était en pleine guerre des Six-Jours. C’est le soir de notre arrivée qu’on a compris que ça tournait à la déroute pour les armées arabes. Quand on a vu les images à la télé, on a d’abord été stupéfaits, puis révoltés contre les gouvernements arabes qui nous avaient caché la vérité. C’était pour nous une véritable humiliation.

Simca "la marocaine"



Le lendemain, je suis allé à Orly-Ville, chez une cousine, où je suis resté quelques semaines. Au Maroc, j’avais trouvé une annonce pour une formation. Mais j’étais obligé d’attendre septembre. La cité était vide, tout le monde était en vacances. Des gosses jouaient dehors en slip alors que moi, je souffrais du froid. Je ne comprenais pas, j’étais perdu. J’écrivais le lundi à mes parents, et le vendredi, je recevais une réponse. J’attendais le facteur comme le messie.

Enfin est venue l’heure de me présenter à l’adresse indiquée sur l’annonce, rue de la Roquette, près de la Bastille. En fait de centre de formation, j’ai trouvé une blanchisserie qui n’avait jamais entendu parler d’aucun stage. C’était une arnaque. Pour moi, à cet instant, le monde s’est écroulé. Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire avec mon CAP de chaudronnier et les trois sous qu’il me restait ?

Mon cousin m’a alors suggéré d’aller me présenter chez Citroën, porte de Clichy, où il y avait plein de Marocains. Mais à l’embauche, je me suis fait jeter à cause du certificat de scolarité que j’avais laissé dans mon passeport. Ils préféraient ceux qui n’étaient pas allés à l’école, plus faciles à manœuvrer.

Alors je suis allé chez Simca, à Poissy. J’avais 3,10 francs pour payer le trajet aller, mais au retour, j’ai dû faire les 25 km à pied. Deux semaines plus tard, j’ai commencé comme OS. Je montais les jauges d’huile sur les Simca 1000. Je gagnais 3,47 francs de l’heure, le Smig. Ça faisait environ 800 francs par mois. Je travaillais de 7 heures à 17 heures ou de 17 heures à 3h30 du matin selon les semaines.

Le premier soir, j’ai emménagé au foyer Simca, à Poissy, dans les bâtiments construits par l’armée américaine à la Libération. Il y avait 47 nationalités et plus de 30 000 salariés dont 6 000 Marocains. J’ai coutume de dire que Simca était la plus grande entreprise marocaine du monde.

J’ai mis plus de deux mois à m’adapter au travail. Je ne pensais pas que ça pouvait être si dur. Il fallait faire 60 moteurs à l’heure. Au bout de deux heures, j’étais crevé et je débordais sur le boulot du collègue ; on appelait ça couler. J’ai commencé à respirer le jour où le chef d’atelier m’a déchargé d’une opération en la refilant à un collègue.

Il faut dire qu’on s’aidait mutuellement. Malgré le fait que, sur la chaîne, on organisait le barrage des langues en ne nous plaçant jamais à côté de compatriotes, il existait une grande solidarité.

"Pas la peine de faire grève" ? Tu parles !


Puis Mai-68 est arrivé. Je n’ai rien vu venir. Je ne comprenais pas pourquoi les Français voulaient le départ de De Gaulle, que je respectais énormément. A Poissy, la CFT, le syndicat maison, faisait la loi, et on n’a pas fait grève. On passait la tête basse devant l’usine voisine qui était occupée, mais moi, en tout cas, je n’avais pas envie de me joindre au mouvement. On a cessé le travail le jour où on a été en rupture de stock. A la suite des accords de Grenelle, on a vu notre paye augmenter comme les autres. La CFT disait : "Chez Simca, pas la peine de faire grève, pour obtenir des augmentations, il faut juste demander." Tu parles !

Ce n’est qu’en 1972, lors de l’assassinat d’un ouvrier de Renault que j’ai compris en entendant un mot d’ordre : "Français, immigrés, même patron, même combat". Là, ça a fait tilt, et c’est comme ça que je suis devenu militant syndical.



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