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Le vaccin, une « raquette trouée » ? Pourquoi la position de Mélenchon pose problème

Alors que les contaminations explosent en France du fait du variant Omicron, la France Insoumise a choisi d'insister sur les limites du vaccin dans ses récentes prises de position sur le passe vaccinale. Une position qui alimente le discrédit sur la vaccination. Alors que les discours anti-scientifiques ont pignon sur rue, il est pourtant fondamental que les organisations qui se réclament de gauche gardent le cap : lutter contre le passe vaccinal mais maintenir une clarté sur le bienfondé de la vaccination et la nécessité de convaincre largement de celle-ci. Nous souhaitons ici en débattre fraternellement.

samedi 15 janvier

« Emmerder les non-vaccinés », « un irresponsable n’est plus un citoyen » : Emmanuel Macron a lancé une offensive totale contre les non-vaccinés dans le cadre d’une interview au Parisien, allant jusqu’à mettre en cause leur citoyenneté. Une sortie ultra-réactionnaire qui accompagne la stratégie du gouvernement ces dernières semaines : laisser massivement circuler le virus, quitte à saturer les hôpitaux, et faire des non-vaccinés les bouc-émissaires de la vive reprise épidémique. Stratégie dont la mise en place du passe vaccinal, actuellement en discussion au Parlement, doit être le point d’orgue.

La France Insoumise : une opposition juste au passe vaccinal, un discours qui tend à discréditer le vaccin

Face à cette stratégie, la France Insoumise a s’est opposée à juste titre au Parlement contre le nouveau dispositif du gouvernement. A l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon s’est ainsi livré en ouverture des débats à un réquisitoire contre la politique sanitaire du gouvernement, dénonçant l’absence de préparation et les échecs successifs face aux différentes vagues. Tout au long de la semaine, les députés insoumis sont intervenus pour dénoncer la stigmatisation des non-vaccinés, et les conséquences la politique du gouvernement sur la destruction de l’hôpital public.

Une opposition juste au passe vaccinale, dans le cadre de laquelle on peut cependant s’interroger sur certains choix. Dans leur discours, les Insoumis insistent en effet sur les limites du vaccin. A l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a ainsi expliqué : « 91% de la population éligible est vaccinée, et vous en faites un titre de gloire. Mais à quoi ça sert si tout aussitôt il y a 500.000 contaminations par jour, selon monsieur Véran, dans la nouvelle variante du virus ? Autrement dit, la preuve est apportée, que ce vaccin est une raquette trouée, nous ne lui en voulons pas. » Un discours qui part d’un élément objectif, le caractère imparfait du vaccin, mais qui, sous couvert de dénoncer la stratégie « tout-vaccinal » de Macron, tend à mettre en question l’intérêt même de la vaccination.

Simple excès d’un discours mal calibré ? Non. Sur France Inter lundi matin, Jean-Luc Mélenchon remet le couvert. Interpellé par Léa Salamé et Nicolas Demorand qui le somment d’appeler à la vaccination, Mélenchon refuse de se plier à l’injonction, ce qui peut s’entendre, et mobilise deux arguments surprenants. « Si je vous répondais, comme vous avez l’air de le souhaiter, j’aggraverais la pagaille qui existe dans les DOM-TOM, en Guadeloupe, en Martinique, à la Réunion, en Guyane » commence-t-il par expliquer. Par la suite il va plus loin pour justifier son refus : « les gens ne sont pas à la demande d’un papa et d’une maman mais d’arguments rationnels [en faveur de la vaccination] (…) [et] non il n’y en a pas ! (…) Écoutez ce que vous disent les gens : le fait d’être vacciné ne vous empêche pas d’être contaminés, ne vous empêche pas de contaminer les autres (…) ».

En conséquence de ce refus de se positionner jusqu’au bout en faveur de la vaccination, l’autre pilier du discours de Mélenchon dans la période consiste en l’invocation de la « liberté ». « La liberté est la meilleure des protections, la liberté est la meilleure incitation à l’intelligence collective » a ainsi expliqué Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale, avant de réinsister sur France Inter : « je veux restaurer une ambiance de liberté. » Évidemment opposer la « liberté » à la politique autoritaire du gouvernement peut se justifier, mais, lorsqu’il s’agit de la vaccination, la référence à la « liberté vaccinale » revendiquée dans les manifestations contre le pass sanitaire est claire. Or, ce slogan entérine une approche individualiste de la question de la vaccination, à rebours de la logique qui devrait être celle d’une politique de santé publique conséquente.

En prétendant remettre les pendules à l’heure face au discours du gouvernement qui n’a eu de cesse de faire de la vaccination l’alpha et l’oméga de sa politique sanitaire - allant jusqu’à mentir à plusieurs reprises à ce sujet comme lorsque Jean Castex expliquait que le vaccin empêchait toute contamination pour justifier l’abandon de l’obligation de s’isoler pour les cas contacts vaccinés – les Insoumis laissent ainsi finalement planer le doute sur l’intérêt même de la vaccination.

Si cette rhétorique peut résonner avec l’expérience de millions de personnes, « déçues » par les promesses non-tenues du vaccin et lassées de la crise, elle entretient une défiance problématique à l’heure où l’utilité du vaccin contre les formes graves se maintient.

Omicron : quand le discours de LFI jette le vaccin avec l’eau du bain

Cherchant à répondre au gouvernement, la position de LFI tend à tordre la réalité et à attiser les doutes sur l’intérêt de la vaccination. Pour cela il surfe sur des doutes existants sur le vaccin, qui ont été attisés récemment par l’émergence du variant Omicron. Pourtant, celui-ci est loin de remettre en cause l’utilité de la vaccination.

Certes, ce variant dispose d’une capacité d’échappement immunitaire qui limite en partie l’efficacité du vaccin contre les infections. Doublé d’une contagiosité plus importante, ces caractéristiques expliquent la dynamique actuelle, marquée par plusieurs centaines de milliers de contaminations par jour dans une population pourtant largement vaccinée. Or, si plusieurs études montrent une très faible efficacité contre les infections face à Omicron, la vaccination reste fortement efficace contre les formes graves de la maladie. De premières études de l’UK Health Security Agency montrent ainsi qu’après trois doses de vaccins, le risque d’hospitalisation est réduit entre 78 et 93%.

Si la protection offerte est claire, la mise en cause de la virulence du variant Omicron joue à plein pour relativiser l’enjeu. Pour certains, les contaminations massives à Omicron seraient bénines, voire avantageuses pour renforcer l’immunité de la population. Une logique qui sous-tend la politique du gouvernement et le traitement médiatique de la situation sanitaire, car il permet de justifier la politique de laisser massivement circuler le virus. Or, si ce constat s’appuie sur des éléments objectifs, plusieurs études parmi lesquelles une étude américaine menée sur des rongeurs montrant que le virus s’attaquait moins aux poumons, réduisant la gravité des cas, de très fortes incertitudes demeurent. L’Etat de New-York, actuellement frappé par des contaminations massives à Omicron connaît par exemple actuellement une hausse importante des hospitalisations en soins critiques, démentant l’idée d’un variant inoffensif. Face aux discours rassuristes des gouvernements, l’OMS a d’ailleurs insisté la semaine dernière sur le fait que si le variant Omicron était moins virulent que Delta, il était loin d’être « bénin » mild.

Source : The Economist

Aux cas graves qui ne manquent pas de continuer d’exister s’ajoutent par ailleurs des niveaux d’hospitalisations d’enfants jamais atteints depuis le début de la pandémie aux Etats-Unis ou en Angleterre ou encore les risques de Covid longs. Finalement, la contagiosité extrême du variant pourrait lui permettre d’infecter massivement des publics âgés et fragiles risque d’entraîner des hospitalisations et des morts nombreuses. D’autant qu’Omicron continue de cohabiter avec le variant Delta, extrêmement virulent et face auquel le vaccin apporte une protection essentielle pour limiter les nombreuses formes graves.

Dans cette situation d’urgence ou il s’agit de sauver des vies, et en l’attente de développement de vaccin plus efficace pour lutter contre la transmission du virus, loin d’être inutile, la vaccination demeure donc un outil important pour lutter contre l’épidémie et éviter les morts ou les hospitalisations.

Évidemment, la politique du gouvernement consistant à s’en remettre à la seule vaccination pour légitimer l’absence de politique active et de moyens réels pour limiter les contaminations doit être dénoncée, de même que la stigmatisation des non-vaccinés. Mais celui-ci ne peut conduire à faire du vaccin le problème. A ce titre, il faudrait noter que malgré ses offensives autoritaires successives pour imposer la vaccination par la contrainte, ce sont encore plus de 800.000 personnes de plus de 65 ans qui n’ont reçu aucune dose de vaccin d’après Covid Tracker, auxquels s’ajoutent les centaines de milliers de personnes qui n’ont pas encore réalisées leur dose de rappel malgré la menace de retrait du passe sanitaire. En Europe, la France est ainsi derrière l’Espagne ou les Pays-Bas pour le taux de vaccination des plus de 80 ans. Un bilan qui relativise le discours triomphaliste du gouvernement, et qui mériterait d’être soulevé comme argument contre les mesures autoritaires de Macron dont l’inefficacité pour convaincre une partie de ces secteurs de la population à risque est claire.

Une série d’appels du pied à la confusion anti-vaccin

Les ambigüités du discours de LFI ne reposent ainsi sur aucun fondement scientifique. En revanche, les récentes prises de position de différentes figures de l’organisation accréditent l’idée d’appels du pied confusionnistes. En ce sens, le 24 décembre, Jean-Luc Mélenchon repartageait un passage télé de la figure de LFI et conseillère en communication Sophia Chikirou, où celle-ci évoque une pseudo « révélation sur le pass vaccinal prévu par la commission européenne des 2019, avant la pandémie ». Dans cet extrait vidéo, la conseillère en communication affirme en effet que « cette idée de ce passeport vaccinal cache des choses », avant d’expliquer avoir « retrouvé un document de travail de la commission européenne qui date de mars 2019 qui travaille sur l’idée d’un passeport vaccinal communautaire européen », et de conclure « c’est un projet que la commission européenne avait déjà dans ses tiroirs et qu’elle met en œuvre depuis avec pour but d’aboutir en 2022 à ce passeport vaccinal européen ».

Comme l’explique France Inter, cette vidéo n’a rien d’une révélation. Une enquête de l’AFP a en effet démontré depuis que si la Commission européenne avait bien travaillé sur « une carte de vaccination commune », celle-ci n’avait rien à voir avec la mise en place d’un « passeport avec obligation vaccinale pour voyager » mais visait simplement à « harmoniser les programmes de vaccination des pays membres ». Cependant, en évoquant la possibilité que les mesures autoritaires actuelles aient été préparées avant même la pandémie, LFI évoque un discours bien connu des complotistes : l’idée que toute la situation, y compris le virus, aurait été sciemment préparée pour aboutir aux mesures actuelles. L’exemple évoqué par Sophia Chikirou est d’ailleurs issu de ces milieux, et on peut le retrouver mot pour mot dans la bouche d’un militant d’extrême-droite covidosceptique comme Philippe de Villiers. Plus largement, on retrouve fréquemment cette idée d’une préparation de la situation actuelle, comme lorsque la députée covidosceptique Martine Woenner évoque dans le film complotiste Hold-up une loi sur le « confinement » qui aurait été mise en place dès décembre 2019.

Cette publication s’est redoublée de multiples sorties tendancieuses sur les réseaux sociaux de la part de figures de LFI depuis deux semaines. Ainsi, sur Facebook Sophia Chikirou évoque la nécessité de la vaccination en mettant le terme « vaccination » entre guillemets. Sur Twitter, Eric Coquerel relaie complaisamment un tweet de Bruno Gaccio, membre du Parlement de la France Insoumise, qui relaie des contenus ouvertement covidosceptiques, mettant en cause l’impact réel du variant Omicron, etc…

Cet ensemble d’éléments s’apparentent à ce que l’on appelle en anglais du « dog whistling ». Une pratique qui consiste à coder son discours en le parsemant de références et de clins d’œil plus ou moins clairs à des secteurs auxquels on souhaite s’adresser, et dont on sait qu’ils sauront pousser jusqu’au bout ces éléments embryonnaires. Il en va ainsi de ces multiples clins d’œil aux secteurs anti-vaccins et du refus d’appeler ouvertement à la vaccination en insistant sur ses défauts et en minimisant son utilité. Cela n’empêche pas la France Insoumise de défendre çà et là l’utilité du vaccin, mais elle sait multiplier les registres, et minimiser la question lorsqu’elle est appelée à se prononcer de façon trop explicite.

La récurrence des sorties ambiguës dessine finalement une véritable orientation dans la période : profiter de la séquence pour draguer des secteurs de la population défiants envers la vaccination, et que la surenchère de Macron ne peut que tendre à radicaliser. LFI semble chercher ainsi à surfer sur la défiance d’une partie de la population envers le vaccin pour répondre à ses contradictions sur le terrain politique. En difficulté pour élargir son socle électoral, LFI cherche à s’adresser à une partie des classes populaires et à la population non-vaccinée, qui constitue un réservoir non négligeable de près de 5 millions de personnes.

Défendre une stratégie sanitaire alternative, lutter pour convaincre de la vaccination

Un opportunisme électoral dangereux. Si, dans la situation actuelle, marquée par une vive reprise de l’épidémie, mettre au cœur de son discours la responsabilité du gouvernement, à l’origine de la situation actuelle, et dénoncer la surenchère contre les non-vaccinés, cette orientation ne saurait conduire à adhérer au mot d’ordre de « liberté vaccinale » ou à reprendre les discours cherchant à attiser la défiance envers le vaccin. La politique de la France Insoumise constitue une abdication à l’objectif de convaincre du vaccin pour protéger l’ensemble de la population, mais aussi à la lutte politique contre la défiance envers le vaccin entretenue par le gouvernement et par l’extrême-droite complotiste.

A l’inverse il est fondamental de défendre une stratégie sanitaire qui pose la question de l’auto-organisation des travailleurs pour imposer des protocoles sanitaires et arracher des moyens à la hauteur, qui revendique des mesures d’urgence comme la distribution de FFP2, le remboursement des tests pour toutes et tous, revendiquer le maintien de l’isolement dans de bonnes conditions, des cas positifs, et cas contacts, et ce indépendamment du statut vaccinal, qui constitue une des bases à une politique sanitaire qui cherche à limiter la circulation du virus, mais également qui permette de convaincre massivement de la vaccination toutes celles et ceux qui doutent encore, en organisant par en bas une campagne en ce sens.

Une stratégie qui va de pair avec une lecture internationale de la pandémie, insistant sur la nécessité de permettre à l’ensemble des pays d’accéder au vaccin, et ainsi d’empêcher la prolifération de variants qui ne font que prolonger la crise sanitaire mondiale. Un discours qui implique la défense de la levée des brevets vaccinaux mais aussi l’expropriation des grandes entreprises pharmaceutiques au service de l’accès au plus grand nombre aux vaccins. La France Insoumise défend cette levée des brevets, mais en refusant d’affronter ceux qui doutent du vaccin dans la population, elle se refuse à être conséquente sur l’enjeu d’une telle mesure.



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