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Un professeur sur « ma classe à la maison »

Le virus, l’école et le rêve du technocrate

Avec les premières mesures de confinement, le vendredi 13 mars, le ministre de l’Éducation Nationale Jean-Michel Blanquer a popularisé un vocable technicien, proclamant par voie de presse que, malgré la fermeture des écoles, la « continuité pédagogique » serait assurée. Selon le ministre, cette continuité doit s’articuler autour d’une « colonne vertébrale », le dispositif « Ma classe à la maison », une plateforme internet à laquelle les élèves allaient pouvoir se connecter pour rejoindre leur « classe virtuelle », chacun selon son niveau. Aux dires du ministre, tout était prêt pour assurer cette continuité.

mercredi 25 mars

Enseignant en CP dans une école de Montreuil-sous-Bois (93) je n’avais, comme la quasi-totalité de mes collègues, jamais entendu parler de cette plateforme ; aussi je me dépêchai de m’y inscrire pour me préparer à assurer ma classe depuis l’estrade technologique proposée par le ministre. J’y trouvai des « contenus pédagogiques » : toutes sortes d’exercices et activités portant sur le programme de CP. Cependant, il s’agit de « révisions de toutes les notions vues lors de l’année scolaire », c’est-à-dire qu’ils s’adressent à des élèves ayant déjà accompli leur année. Ces contenus sont par conséquent, pour leur quasi-totalité, hors de portée de mes élèves.

Cette plateforme propose aussi l’accès à des « classes virtuelles ». Il s’agit en fait d’un système de visioconférence basé sur le logiciel « Collaborate », développé par l’éditeur étasunien « Blackboard », un des leaders mondiaux des systèmes de gestion de l’apprentissage. La prise en main n’est pas très intuitive et nombre de pages d’aide sont en anglais. Mon impression est qu’on a greffé ce système à la hâte, sans réellement avoir le temps de l’adapter aux besoins de l’Éducation Nationale. Force m’est de constater que la plateforme « Ma classe à la maison », qui prétend répondre à tous les besoins de la maternelle à l’université, est totalement inadaptée à ma classe de CP.

Mais au fait, que faut-il entendre par « continuité pédagogique » ? J’en trouve une définition simple sur le site d’une entreprise dédiée aux solutions d’apprentissage interactives : « La continuité pédagogique regroupe l’ensemble des méthodes et techniques pour que l’élève ou l’étudiant puisse interagir avec le professeur sans qu’il y ait contact physique et simultané entre élève et professeur. »

C’est sans doute aussi de cette façon que l’entend l’administration Blanquer : ainsi l’enseignement est-il conçu comme un simple troc entre un professeur et un élève : l’or de l’attention contre la nourriture du savoir. Selon une telle conception, s’il n’est plus possible que la transmission se fasse dans un lieu physique, on peut y remédier par n’importe quel moyen technique capable de véhiculer le savoir de l’enseignant à l’enseigné (par téléversement s’il le faut).

La réalité vécue dans les classes est toute autre. Il s’y joue une dynamique d’apprentissage beaucoup plus complexe qui implique tous les acteurs dans la classe (enseignant, élèves, personnel accompagnant les élèves en situation de handicap…) et au-delà (parents, réseau d’aide aux enfants en difficulté, intervenants extérieurs). Là, on rivalise, on s’entraide, on se lie, on joue chacun son rôle, on se complète… Ce vécu collectif de la classe constitue, particulièrement à l’école primaire, une condition essentielle de la relation d’apprentissage, qui n’est donc pas de personne à personne entre l’enseignant et l’élève, mais suppose l’existence d’un groupe aux interactions multiples et subtiles. Cette dynamique, à laquelle l’enseignant n’est pas le seul à contribuer, est nécessaire aux apprentissages, parce qu’elle joue un rôle essentiel dans le désir d’apprendre, sans lequel il ne peut y avoir de progrès personnels. Trouver sa place dans cette dynamique, c’est peut-être même cela l’apprentissage premier, l’apprentissage des apprentissages.

S’il doit y avoir une continuité pédagogique, elle doit nécessairement prendre en compte cette dimension collective. Or, s’agissant d’une classe qui existe déjà, il faut prendre en considération le groupe au complet. Ainsi, les méthodes et techniques mises en œuvre ne doivent exclure aucun élève. Dans ma classe de 18 élèves, 3 n’ont aucun accès à un ordinateur et ce sont précisément ceux-là qui sont le plus en difficulté. D’autres n’ont qu’un accès limité, parce que l’ordinateur familial est partagé avec des frères et sœurs, ou avec des parents qui télétravaillent. Que dire enfin de cet élève en situation de handicap, souffrant de troubles du langage, qui ne comprend les consignes que par un patient dialogue et ne s’exprime à l’oral que par monosyllabes ?

Je me vois mal concentrer mes efforts sur une prétendue solution qui excluerait une grande partie de ma classe. « Ma classe à la maison » répond donc très mal aux besoins des enseignants, parents et élèves, et contribue à creuser les inégalités.

Alors que faire ? C’est un leurre de s’imaginer qu’on peut assurer la « continuité pédagogique » avec des solutions toutes faites. Tout au plus peut-on essayer, pour un temps limité, de maintenir la dynamique d’enseignement établie au sein de la classe. Pour ma part, je m’appuie sur le souvenir et l’habitude des pratiques qui étaient mises en œuvre en classe avant le confinement. Pas besoin de systèmes sophistiqués pour les raviver. J’envoie quotidiennement un plan de travail par email, que les élèves sont invités à suivre. Chaque jour, pendant une heure en fin d’après-midi, je m’efforce de faire revivre le groupe classe en visioconférence. Nous revoyons ensemble tout le travail effectué durant la journée. La perspective de ces échanges est très motivante pour tous. J’utilise pour cela le site Télé Récré (https://tele-ecole.net/). Contrairement à l’outil du ministère, c’est une plateforme simple d’utilisation pour les élèves, leurs parents et l’enseignant. Pourtant je dois l’admettre : je n’ai pas de solution satisfaisante pour les élèves qui ne peuvent pas participer aux échanges en ligne.

Toute « continuité pédagogique » n’est qu’un pis-aller. L’enseignement à distance, c’est une évidence, ne peut qu’aggraver les inégalités. Certains parents sont disponibles pour accompagner le travail des enfants, d’autres non, d’autres encore n’ont pas le bagage scolaire nécessaire. Faire croire que les systèmes de gestion des apprentissages seraient une alternative économique à l’enseignement en classe est une grave erreur. L’e-learning constitue aujourd’hui un enjeu économique majeur, des mastodontes ont déjà commencé à s’en disputer les parts de marchés.

L’administration Blanquer, qui fait du « numérique » la panacée aux prétendus maux de l’école publique, voit sans doute d’un bon œil la perspective de substituer aux enseignants de métier des systèmes experts pilotés par des supplétifs précaires. Les enseignants doivent se préparer à résister s’ils ne veulent pas, à moyenne échéance, être transformés en auxiliaires d’éducation au service des managers de la formation et de leur panoplie numérique. Pour le ministre, le confinement offre sans doute l’occasion inespérée de tester l’avenir en grandeur réel. Un rêve de technocrate.