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Léon Trotsky : « Il est bon que Notre-Dame existe. »

Nous publions ici extrait d'un Carnet de Trotsky, rédigé au cours d'un séjour à Paris en 1916, et qui offre une description personnelle de la capitale par le révolutionnaire russe, ainsi qu'un hommage à la cathédrale Notre-Dame, ravagée hier par un incendie.

mardi 16 avril

N’ayant pour ainsi dire pas quitté Paris cet été, j’ai pu observer jour après jour le nouveau train-train de la ville.

(…)

Paris n’est jamais plus triste que la nuit, aux heures où, en temps de paix, il rutile de toutes les lumières de sa fantastique vie nocturne. Pendant les premiers mois, les cafés fermaient à huit heures, plus tard ils purent rester ouverts jusqu’à dix heures et demie. La peur des Zeppelins fait qu’on met des stores aux fenêtres, aux lampes des abat-jour de couleur, si bien que, sur les terrasses, les clients sont assis dans une demi-obscurité. Chez les particuliers, on baisse les stores tous les soirs en dépit de l’atmosphère irrespirable. Le nez en l’air, les policiers en patrouille prennent note des fenêtres allumées, et les concierges montent les escaliers quatre à quatre pour sonner, pleines de terreur, aux portes des locataires contrevenants.

(...)

Les incomparables monuments de Paris n’en demeurent que plus fermes à leur place. Ils sont innombrables et confèrent une inexprimable noblesse à cette vieille cité splendide et sale. L’esprit de liberté s’élance, silhouette reconnaissable, au-dessus de nous, place de la Bastille. La République occupe fermement sa Place. Les pigeons ont laissé sur la tête et la main de Danton des traces, depuis longtemps ineffaçables, de leur intimité avec le tribun révolutionnaire. Auguste Comte, en face de la Sorbonne, est noirci par la poussière et la suie. Charlemagne et ses deux fils se détachent, plus propres que d’autres, sur leur fond de verdure en face de Notre-Dame. Devant le Louvre se dresse le monument à la gloire de Gambetta, d’un style pompeusement compliqué et sans âme, de même que le monument à WaldeckRousseau aux Tuileries, et, d’une manière générale toute la sta tuaire de la Troisième République. Inviolable, Notre-Dame vous remplit d’admiration chaque fois que vous apercevez " par hasard " cette création des mains de l’homme. Marinetti, le braillard futuriste italien, veut débarrasser la surface de la terre de toutes les cathédrales et de tous les musées, afin de préparer la voie aux nouvelles formes d’art de l’avenir. L’artillerie est en train de réaliser une partie de ce programme de démolition. Il ne fait aucun doute qu’après cette liquidation, qui n’est toutefois pas menée selon les principes de l’esthétique futuriste, va commencer un nouveau chapitre de l’histoire humaine, et, par suite, un nouveau chapitre de l’histoire de l’art, l’art n’ayant jamais eu de nouveaux chapitres indépendants. La distance historique qui séparera l’humanité de l’avenir, lorsqu’elle se retournera sur elle-même après la guerre, et ce Moyen Age qui a trouvé une expression si parfaite dans les arches de Notre-Dame, se sera accrue, sans conteste, infiniment. En dépit, ou plutôt à cause de cela, l’humanité, capable de créer de nouvelles formes de vie et d’art, pansera toutes les plaies supportées par les vieilles cathédrales et les vieux musées... Il est bon que Notre-Dame existe.

Pour le texte dans son intégralité voir :Léon Trotsky, Extrait d’un vieux Carnet




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