^

Notre classe

Témoignage

« Les AESH et les enfants en situation de handicap sont les grands oubliés du confinement »

Muriel, AESH en maternelle, nous livre son témoignage autour de sa situation et des élèves en situation de handicap en cette période de confinement et vis-à-vis de la réouverture des écoles. Maman d'une élève en collège, elle explique également pourquoi elle ne souhaite pas renvoyer sa fille à l'école.

jeudi 7 mai

Révolution Permanente : Peux-tu tout d’abord te présenter ?

Muriel : Je travaille dans une école maternelle à Brioude (43). Je suis AESH depuis douze ans, mais j’ai eu des contrats Employé Vie Scolaire (EVS) pendant dix ans. Je faisais un peu tout, je m’occupais de tâches administratives, mais également des enfants en difficulté. Aujourd’hui ces contrats n’existent plus.

RP : Comment se passe le suivi des élèves dont tu es en charge pendant le confinement ? Que penses-tu de la continuité pédagogique ?

Muriel : En temps normal, je suis deux élèves, un enfant trisomique et un autre non voyant, tous les deux frères. J., l’enfant non voyant aurait dû être en CP, mais il effectue actuellement une année de plus en grande section pour pouvoir mieux maîtriser le braille. En temps normal, il vient deux jours par semaine à l’école, les deux autres jours il les effectue à la CRDV, « centre de rééducation pour les déficients visuels », spécialisé dans la prise en charge des élèves non voyants, qui ne dépend pas de l’éducation nationale. Son petit frère atteint de trisomie n’a qu’un an d’écart mais suit les enseignements en petite section. On l’accueille les jours où son frère est à la CRDV. Le reste du temps il va au CAMS, un hôpital de jour où il s’entretient avec des psychologues, travaille la motricité fine…

Pendant le confinement je n’ai pas pu les suivre. C’est très difficile de faire cours à distance à élève non voyant, surtout quand on a pas eu le temps de les préparer en avance. L’élève non voyant a été suivi pendant le confinement par la CRDV. Il avait des échanges par Skype avec un des éducateurs et finit d’apprendre le braille à distance. Heureusement qu’il l’avait assimilé avant, sinon cela aurait été très difficile. L’enfant atteint de trisomie ne pouvait avoir de cours à distance puisqu’il est incapable de faire quoi que ce soit sans aide. Cela aurait impliqué de mettre encore plus la maman en difficulté. Cela a donc été très difficile de les accompagner. Je me suis donc surtout occupée de ma fille qui est en classe de 4ème.

RP : Comment ces deux élèves vivent-ils le confinement ?

Muriel : J’ai eu à plusieurs reprises des nouvelles de leur maman. Son enfant atteint de trisomie ne se rend pas vraiment compte de la situation. Pour son frère, l’apprentissage est difficile, notamment parce que ses parents n’ont pas eu le temps d’apprendre le braille. Ils voulaient commencer cette année, mais avec la situation et le confinement, ils ont dû remettre à plus tard. C’est assez dur également pour la maman de gérer cette situation.

C’est arrivé tellement vite ce confinement, on l’a su le jeudi pour le lundi. Si on l’avait su avant, j’aurais pu faire des fiches en relief pour J. et l’envoyer à sa mère. Mais on a rien pu mettre en place. Ces enfants-là sont les grands oubliés du confinement. Déjà que ça a été difficile pour les élèves qui ne sont pas en situation de handicap.

Quand J. est arrivé à l’école, tout petit, et que j’ai vu qu’il commençait le braille, je l’ai appris. Mais seule, de mon côté, sans aucune aide de l’institution. On n’avait pas de formation pour ça. Et quand j’en ai demandé, on m’a répondu qu’il n’y avait pas assez d’enfants non-voyants dans le département pour que ce soit rentable…

RP : Comment toi et ta fille avez-vous vécu ce confinement et l’école à distance ?

Muriel : La première semaine était très compliquée, car on ne pouvait pas se connecter à l’ENT, seulement à 11h du soir. Pendant 4, 5 jours, je récupérais donc les cours à 11h. On a rencontré quelques difficultés avec les nouvelles leçons. Là où j’ai eu de la chance, c’est que je viens d’un milieu enseignant, on a donc pu pas mal l’aider. Maintenant ça roule. De toute manière elle ne retournera pas au collège.

RP : Tu ne souhaites pas que ta fille retourne au collège ? Pour quelles raisons ?

Muriel : Non je ne veux pas la remettre. Je ne sais pas encore si je vais aller travailler. Si ce n’est pas le cas, je pourrais m’en occuper. Si non, ma fille est en 4ème et peut rester seule une partie de la journée, pendant que je travaille. Puis on ne sait pas encore quand devront rentrer les 4ème. Probablement début juin. Mais les enseignants arrêtent le 22 juin. Ce n’est pas en trois semaines qu’elle va rattraper quoi que ce soit.

Je ne vais pas la remettre à l’école pour si peu de temps et surtout pas dans ces conditions. Tout d’abord les risques sanitaires qu’on va leur faire encourir. De plus, au vu des protocoles, la situation va être très dure pour les élèves : restez à vos tables ne bougez pas… Ma fille veut revoir ses copines, mais elle devra rester à une distance d’un mètre. À la récréation il n’y aura aucun jeu, aucun ballon, ni toboggan… Ce n’est plus une école. Puis ma fille ne veut pas y aller. Elle a peur. J’ai aussi de très bons rapports avec ses enseignants et eux ne veulent pas y retourner. Je ne vais pas rajouter un élève en plus.

RP : Que penses-tu du plan mis en place par le gouvernement pour la réouverture des écoles ?

Muriel : Le déconfinement en l’état c’est du grand n’importe quoi. Il est évident qu’il faudra reprendre une vie normale. Mais il faut que les enfants reviennent à l’école en étant protégés des risques sanitaires et dans des conditions presque normales. Psychologiquement, cette reprise, dans ces conditions, va être difficile pour les enfants. On ne se rend pas compte du mal que ça va leur procurer. Et on ne laisse même pas une semaine aux enseignants et aux maires, à qui on a refilé la responsabilité de gérer et organiser cette réouverture, pour la mettre en place.

Concernant mon établissement, nous avons une petite école, de 52 enfants. Une trentaine mangent à la cantine. Mais, en l’état, au vu des distanciations à respecter, on ne peut en faire manger que huit. Qu’est-ce qu’on fait des autres ? Le maire de la commune réfléchit à transformer la salle polyvalente en cantine. Mais le problème reste présent : le déconfinement n’a pas été préparé. Il aurait fallu le travailler correctement, avec tous les acteurs, et se laisser du temps pour aménager les choses et avoir tout le matériel sanitaire adéquat.

À propos des conditions sanitaires, dans l’école où je travaille, pour les plus grands, il y a deux toilettes filles, deux toilettes garçons. Ils doivent y aller un par un, et aller régulièrement aux toilettes pour se laver les mains, ça va prendre deux heures de tous les accompagner. Puis les petits ne savent pas se laver les mains correctement seuls. À chaque passage aux toilettes il faut les désinfecter. C’est un travail monstre.

RP : Comment s’annonce la réouverture dans ton établissement ?

Muriel : Il y a quelques jours on a eu une réunion avec le maire, les enseignants, tout le personnel. Le personnel de l’établissement et le maire ne souhaitaient pas rouvrir l’école. Mais le préfet a envoyé une lettre pour mettre la pression, avec comme menace la poursuite devant un tribunal. Du coup le maire a dit qu’on essayait et que si c’était impossible à mettre en place dans les faits, il enverrait un courrier au préfet.

Il a également dit qu’on ne ferait revenir les enfants qu’à partir de la grande section. Mais comment vont faire les familles qui ont des enfants en petite et moyenne section ? Sachant que la reprise sur la base du volontariat est une mascarade puisqu’on va leur demander de retourner au travail. Si le patron veut que vous retourniez à l’usine, que vous le vouliez ou pas, que vous soyez inquiet pour votre enfant, vous devrez y retourner… Ça va être très compliqué.

Concernant le personnel, trois enseignantes sur six ont déjà annoncé qu’elles feront valoir leur droit de retrait. Je ne vois donc pas comment cette reprise va se faire. Pour les Atsem et les AESH, ça va être très difficile. Les touts petits ne sont pas encore entièrement autonomes, ne savent pas faire leurs lacets, se moucher seuls, comment les accompagner avec les mesures de distanciation ? Il faudra faire valoir nos droits de retrait. Concernant les AESH, pas un mot n’a été dit, nous concernant. On attend un mail de l’inspection, pour savoir si on doit reprendre. Si les deux enfants que j’ai à charge ne reviennent pas, je n’aurais pas à revenir non plus. Nous n’avons pas le droit de nous occuper d’autres élèves.

RP : Quelles sont les difficultés que tu prévois spécifiquement pour vous, les AESH, concernant la reprise ? Typiquement, la distanciation sociale est très difficile à mettre en place dans votre cas…

Muriel : Tout d’abord, comme je disais, Blanquer n’a pas dis un mot sur les AESH. On ne sait même pas si les enfants dont on s’occupe vont devoir rentrer à l’école. En tout cas il est clair qu’avec les deux élèves que j’accompagne et leur handicap, je ne pourrais pas appliquer les gestes barrières. Et si je ne suis pas constamment à leurs côtés c’est très difficile pour eux. L’élève atteint de trisomie je ne peux pas lui lâcher les mains, sinon la classe est dévastée en 30 secondes.

Même le maire et mes collègues enseignants me disent que je ne peux pas travailler. Le maire m’a dit que si la maman de mes deux élèves les renvoie à l’école, il contactera l’IEN pour expliquer qu’il est impossible d’appliquer les gestes barrières. Dans mon cas, la maman des deux élèves ne travaille pas, elle fera peut-être le choix de ne pas les remettre à l’école. Mais pour les familles où les parents travaillent, comment vont-ils faire ? Blanquer ne dit rien et ces élèves sont encore une fois oubliés.

Je pense que pour toutes les AESH la rentrée est impossible. Dans mon établissement, nous sommes deux AESH. La deuxième a en charge des enfants qui n’ont pas de handicap lourd mais de gros retards scolaires. Elle aussi, si elle n’est pas à côté d’eux, elle ne peut pas les aider. On ne peut pas respecter les gestes barrières. On les aide à écrire, à suivre les leçons. On a notre doigt sur la ligne pour qu’ils suivent la lecture, quand ils ont du mal à écrire on leur écrit leurs textes. De plus, il faut souvent réussir à les canaliser, avec trop de distance physique c’est impossible.

Plus généralement, pour l’ensemble des élèves, toutes ces mesures sont impossibles à mettre en place en maternelle. A leur âge, ils ne savent pas toujours se moucher seuls, déboutonner leurs pantalons, enlever leurs lacets… Comment appliquer les gestes barrières dans ces conditions ? Dans le protocole, ça me fait rire, il est demandé aux parents de mettre aux enfants des vêtements qu’ils savent enlever seuls. Combien de parents vont faire ça et auront les moyens ? Ils pondent des trucs, c’est à croire qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans une école. Et on ne va pas se voiler la face, s’ils font reprendre les touts petits c’est uniquement pour que les parents retournent au travail.

RP : Les AESH, les grandes oubliées du plan de déconfinement comme tu disais. Quelle est ta réaction et comment comprends-tu cela ?

Muriel : Je pense qu’ils ne savent pas comment faire par rapport à nous. Ils ne veulent pas soulever ce lièvre. Ils préfèrent fermer les yeux. Je suis syndiquée FO, en fin de semaine dernière FO a été reçu par Blanquer. J’ai pu voir dans le compte rendu ministériel que deux questions avaient été posées à propos des AESH, les deux fois Blanquer a botté en touche… Nous avons eu plusieurs réunions entre nous, et l’ensemble des AESH disent qu’elles ne pourront pas reprendre le travail dans de bonnes conditions.

RP : Peux-tu dire quelques mots sur tes conditions de travail en temps normal ?

Muriel : Il n’y a pas de réelles difficultés si ce n’est que c’est à la débrouille… Cela fait des années qu’on nous dit d’accueillir les enfants en situation handicap, qu’on est la grande école de l’insertion… Mais il n’y a aucun moyen mis en place pour. Concernant les enfants non voyants, même après avoir effectué des demandes pour, on a aucun jeu pour eux. Aucun matériel spécifique, stylo, peinture qui font du relief. C’est à l’enseignant d’acheter, de se débrouiller. J’ai passé des heures à travailler des choses pour J. pour qu’il puisse peindre une fleur, ou avoir des dés en relief. Il faut accueillir ces enfants mais sans moyens. Les classes ne sont pas aménagées pour eux. Il faut donc s’auto-former, chercher des solutions. Beaucoup de choses reposent sur nous.

Avant, j’accompagnais des enfant dyslexique et dysphasique. J’ai eu une seule formation sur la dyslexie, il y a… 7 ans ! Et encore, c’est parce que j’ai demandé à participer, normalement je ne devais pas, alors que je suivais deux enfants dans cette situation.

RP : Que penses-tu de ton métier ? Comment aimerais-tu l’exercer dans l’idéal ?

Muriel : Ce métier, il faut l’aimer. On est payé au SMIC, avec 24h, on touche 736 euros par mois. Notre métier n’est pas reconnu, on a aucun statut, on est les oubliés de l’éducation nationale. Mais si nous n’étions pas là les enseignants ne pourraient pas travailler. Même les enseignants nous disent qu’au vu du travail qu’on fait, avoir des salaires comme les nôtres est scandaleux. Il faut six ans pour avoir un CDI. Mais il n’y a pas de titularisation, nous ne faisons même pas partie de la fonction publique. Me concernant, mes années d’EVS ne comptent pas, alors que je faisais le même travail. Il faudra donc 17 ans pour que j’obtienne un CDI.

Depuis cette année, avec la loi Blanquer, les AESH ne dépendent plus des établissements, mais d’un PIAL, ce qui est une dégradation supplémentaire de nos conditions de travail et des conditions d’accueil des élèves en situation de handicap. Nous pouvons travailler sur plusieurs sites, et dans des établissements loin les uns des autres. Les frais de déplacements ne sont pas remboursés. Si jamais ça m’arrive, avec 736 euros par mois, je ne pourrais jamais mettre 300 euros d’essence. Il y a également de plus en plus de mutualisation : les enfants peuvent se retrouver avec deux AESH et des heures d’accompagnements en moins, et ce alors qu’ils ont une aide individualisé et un nombre d’heure d’accompagnement donné. Beaucoup ont tout arrêté.

Propos recueillis par Sofia Malone