Légalité ou légitimité ?

« Les avocats doivent aider les travailleurs à relever la tête » : entretien avec Myriam Bregman

« Les avocats doivent aider les travailleurs à relever la tête » : entretien avec Myriam Bregman

Membre du Parti des travailleurs socialistes (PTS) argentin, une des fondatrices du groupe féministe Pan y Rosas, et députée à l’Assemblée nationale, Myriam Bregman est également avocate. Dans cet entretien pour RP Dimanche, elle revient sur la fondation du CEPRODH, collectif de juristes et d’avocats révolutionnaires, sur les grandes batailles au sein desquelles ils sont intervenus, et sur le rôle des avocats dans les luttes.

 
RP : Bonjour Myriam. Tu es avocate au CEPRODH, collectif de juristes et d’avocats révolutionnaires argentins. Peux-tu nous expliquer comment ce groupe s’est formé, et autour de quelles batailles ?
 
Le CEPRODH regroupe en effet des avocats et des juristes révolutionnaires. La plupart de nos avocats sont des militants du PTS, même si nous avons quelques indépendants. Nous intervenons dans plusieurs régions de l’Argentine. Notre militantisme est anticapitaliste, révolutionnaire, et de ce point de vue notre indépendance vis-à-vis de l’État est fondamentale. 
 
Le CEPRODH a été fondé en 1997, avec l’objectif d’avoir une intervention plus profonde dans la classe ouvrière. Surtout, notre but était de lier la lutte juridique en défense des droits de l’homme, qui a une histoire très importante en Argentine à cause de la dictature, et les droits des travailleurs. À une époque où le code du travail argentin subissait des attaques sans précédent, nous voulions casser cette division entre le mouvement ouvrier, dont la défense juridique était surtout entre les mains des syndicats, et la bataille pour les droits démocratiques.
 
Nous avons constaté que la dénonciation du caractère profondément anti-démocratique de l’appareil d’État et toutes les façons que nous pouvions trouver pour l’affaiblir, aidait à renforcer la position des travailleurs dans leurs luttes. À partir de cette analyse, nous avons fait de la politique en intervenant sur la question des crimes de la dictature, en poussant à l’ouverture des procès des « génocidaires », et en pointant également le rôle du patronat au cours de la dictature militaire, complice du massacre de dizaines de milliers de travailleurs. Par exemple, je suis personnellement intervenue dans le procès de l’un des chefs de la police de Buenos Aires, l’un des responsables du génocide, au cours duquel l’un des témoins oculaires, Julio Lopez, a disparu à la veille du procès. 
 
L’objectif n’était pas seulement d’obtenir la condamnation des tortionnaires mais aussi de profiter de cette tribune médiatique pour développer l’analyse qu’avaient les révolutionnaires de cette période. Avant cela, notre discours était totalement absent et c’est à partir de nos interventions que la dénonciation du rôle actif du patronat a gagné beaucoup d’ampleur auprès de l’opinion publique.
 
De plus, au CEPRODH, nous considérons que la lutte pour les droits démocratiques ne s’est pas terminée avec la fin de la dictature et l’avènement de l’ère « constitutionnelle ». C’est aussi ce qui nous différencie d’avocats issus d’autres traditions du mouvement pour les droits humains avec qui nous partageons certaines revendications mais pas la stratégie. En effet, il y a une véritable continuité entre le régime actuel et son passé militaire, malgré quelques condamnations. Certains anciens membres de la dictature ont d’ailleurs intégré le régime d’aujourd’hui et se sont maintenus dans ses institutions. C’est aussi pour cela que nous estimons fondamental de lier les combats démocratiques à l’intervention dans la lutte des classes et de n’entretenir aucune illusion vis-à-vis de l’Etat capitaliste.
 
 
RP : En 2001, tu as été aux côtés des ouvriers de Zanon, l’usine sans patron, à partir du moment où les ouvriers ont décidé de l’occuper pour éviter d’être licenciés. Peux-tu nous dire quelques mots du rôle des avocats du CEPRODH à Zanon ?
 
À partir des années 2000, et notamment après la crise économique de 2001 en Argentine, a émergé un phénomène d’occupation d’usines. C’est-à-dire qu’après la fermeture de plusieurs usines par des patrons, les travailleurs refusaient de les quitter. Ce phénomène s’est étendu sur tout le territoire, et prenait de plus en plus d’ampleur. En tant qu’avocats, nous sommes intervenus dans ces processus, et plus particulièrement dans l’une de ces usines, Zanon (usine de céramique) qui comptait des ouvriers militants trotskystes. 
 
S’est alors posée une question très importante : celle du choix entre la légalité et la légitimité. En effet, d’un point de vue légal, il n’était pas possible de donner un cadre à ces occupations. Le patronat utilisait d’ailleurs l’argument de l’illégalité pour légitimer la répression et tenter briser ces occupations. Mais en tant qu’avocats révolutionnaires, dans cette distinction entre la légalité et la légitimité, nous nous situons du côté de la légitimité. À partir de là, nous nous sommes donné pour défi de trouver quel outil légal pouvait aider les travailleurs, identifier les brèches juridiques qui pouvaient permettre d’approfondir leur combat, tout en sachant qu’ils défiaient la propriété privée. Il fallait se creuser la tête pour trouver les outils juridiques qui permettraient de renforcer leur combat. Finalement, nous avons réussi à faire condamner par une action en référé les patrons de Zanon pour « lockout patronal ». Mais il faut comprendre que cette victoire d’un point de vue légal a été possible uniquement parce qu’il y a eu une énorme mobilisation des travailleurs, et beaucoup de solidarité populaire qui s’est exprimée. Quand on se place du point de vue de la légitimité, il ne faut pas s’arrêter au cadre légal tel qu’il est. Nous ne cherchons pas à défendre que ce que l’on fait est légal, mais à montrer que ce que fait le patron est illégal. 
 
Il faut aussi comprendre que la légalité peut se construire. Par exemple, dans le cas de Zanon, la condamnation du lockout patronal a entrainé un processus législatif contraint d’introduire dans le droit les occupations d’usines. En droit commercial, par exemple, si un certain nombre de travailleurs se réunissent, ils peuvent former une coopérative. Cet exemple montre qu’il y a un espace pour une transformation de la légalité à partir de l’intervention d’avocats révolutionnaires.
 
Un autre aspect qui me semble important, c’est qu’au CEPRODH nous intervenons en fonction de la stratégie qu’ont décidé les travailleurs, et non l’inverse. Nous n’intervenons pas à partir de ce qui est légal ou non, comme le font généralement les avocats. Au contraire, les travailleurs pensent d’abord la stratégie, et à partir de là nous les accompagnons juridiquement, sans a priori légaux.
 
Enfin, j’aimerais vous raconter une anecdote. Paolo, un jeune avocat du CEPRODH, est décédé très jeune dans un accident de voiture. C’était un camarade qui avait joué un rôle important au moment des occupations d’usines. Lors de son enterrement, des travailleurs d’une de ces usines, qui avaient un patron très répressif, se sont mis en grève pour lui rendre hommage, et l’un des ouvriers a affirmé que c’était Paolo qui lui avait appris à relever la tête devant son patron. Selon moi, c’est à ça que doivent servir les avocats révolutionnaires : à aider les travailleurs à relever la tête.
 
 
RP : Comme la plupart des membres du CEPRODH, tu as été étudiante en droit avant d’être avocate. Les études de droit sont très élitistes, souvent réactionnaires, comment t’es-tu confrontée à cette contradiction ?
 
Le travail que nous avons mené avec le CEPRODH n’aurait pas été possible si nous ne nous étions pas d’abord construits dans les facultés de droit, puisque la majorité d’entre nous avons été étudiants militants révolutionnaires avant d’être avocats. 
 
Dans les universités de droit existent des franges d’étudiants qui veulent changer les choses, et aspirent à une société plus juste. Mais il faut voir que les études de droit sont un réel piège pour ce type d’aspirations. D’une part, à l’université, personne n’explique que les droits acquis sont le fruit de luttes sociales. Au contraire, il y a une distinction nette entre la loi « à froid », et les luttes. C’est ce qui crée une illusion énorme sur le fait qu’on pourrait obtenir justice, ou du moins des progrès sur le terrain juridique, sans être des acteurs conscients des luttes. Le poids de la rue, face au poids du tribunal, est totalement minimisé et les droits des femmes, des travailleurs, ou encore des personnes LGBT sont toujours dissociés des luttes qui les ont précédés. 
 
La deuxième difficulté réside dans la spécialisation juridique. À la faculté, on nous demande de choisir une spécialisation juridique de façon pragmatique, lié au fait qu’on nous apprend que ces différents droits auraient des origines distinctes. Pourtant, ils ont tous une source commune : le capitalisme. Au CEPRODH, nous n’avons pas de spécialité. Notre spécialité, c’est la lutte du moment. 
 
Sans comprendre ces logiques, un scepticisme énorme nait chez les étudiants en droit. Les tribunaux font partie des pouvoirs les plus monarchiques qui existent. Ils ne dépendent pas du vote populaire. S’ils veulent systématiquement rendre des décisions constamment favorables au 1 % des plus riches et au patronat, personne ne leur demandera des comptes. Si on ne comprend pas que les luttes de la rue sont liées aux lois, il est évident que cela génère beaucoup de démoralisation chez les étudiants en droit qui veulent changer les choses. Même avec la meilleure stratégie juridique du monde, on pourra obtenir une, deux, trois victoires partielles, mais celles-ci seront noyées dans un océan de défaites. Sans forces sociales mobilisées dans la rue, ces victoires ne pourront rester que partielles et générer une démoralisation dans les secteurs qui se forgent avec l’illusion de rendre la société plus juste. Marx disait, « droit contre droit, c’est la force qui choisit ». C’est pourquoi, au CEPRODH, nous accompagnons systématiquement nos batailles juridiques de campagnes politiques, pour installer une opinion publique et générer une force sociale.

Propos recueillis par Enora Lorita

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