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Les crimes de Rio Tinto

Suzanne Icarie

Les crimes de Rio Tinto

Suzanne Icarie

Dans l’histoire longue du capitalisme, l’État s’est toujours positionné comme un soutien au développement puis au maintien à tout prix de ce mode de production.

À l’heure de l’urgence climatique, la répression policière des mouvements écologiques s’intensifie. Cette situation n’a rien de paradoxal. Dans l’histoire longue du capitalisme, l’État s’est toujours positionné comme un soutien au développement puis au maintien à tout prix de ce mode de production. Si les activités les plus polluantes ont progressivement été implantées dans des États considérés comme « arriérés », jamais la faiblesse supposée des Etats aux marges du capitalisme mondial ne les ont empêchés de servir de bras armé aux entreprises. L’histoire de la multinationale minière de Rio Tinto dont les stratégies prédatrices et destructrices de l’environnement ont été remises en cause par les travailleurs dès les années 1880 démontre que la violence étatique est une des conditions essentielles à l’imposition dans le monde entier de l’ordre capitaliste.

Moins connu que les grandes multinationales pétrolières comme Total, le tout aussi gigantesque groupe minier Rio Tinto a cependant fait parler de lui au cours des deux dernières années. En mai 2020, l’agrandissement d’une de ses mines australiennes a conduit au dynamitage de grottes habitées depuis des dizaines de milliers d’années et considérées comme sacrées par le peuple Puutu Kunti Kurrama, en Australie. Le retentissement international qui en a résulté a conduit à la démission du directeur général du groupe. Face aux protestations des propriétaires traditionnels des terres qu’elle exploite, l’entreprise a promis de renouer les liens « de confiance » qu’elle entretiendrait avec ces communautés autochtones de la région de Pilbara.

Fin 2021, alors même qu’il prenait part au « business hub » de la COP 26 à Glasgow, le groupe minier anglo-australien a de nouveau fait la une de la presse internationale. Son projet d’ouvrir la plus grande mine de lithium d’Europe dans la vallée du Jadar en Serbie a déclenché pendant plusieurs week-ends consécutifs des manifestations de grande ampleur et des blocages de route dans tout le pays. Mi-janvier 2022, Rio Tinto avait annoncé la suspension de ce projet, le temps de convaincre les populations locales qu’il était nécessaire à la transition de l’Europe vers un système économique et énergétique moins polluant. Le mois dernier, un cadre de l’entreprise affirmait que le groupe n’avait pas renoncé à ouvrir la mine et cherchait toujours le moyen de dissiper les peurs des communautés riveraines de la vallée du Jadar.

Sommées de s’exprimer devant le grand public, les équipes du groupe Rio Tinto ont eu beau jeu de présenter le dynamitage australien comme le résultat d’une erreur malencontreuse et la révolte serbe comme la suite d’un malentendu regrettable. Une étude au long cours de la compagnie fournit au contraire des éléments pour établir que, depuis sa fondation en 1873, les destructions environnementales et la violence sont au cœur de la stratégie de développement de Rio Tinto. Il serait trop long de lister les innombrables scandales politiques et environnementaux qui ponctuent son histoire. L’entreprise minière a notamment été accusée de s’être rangée du côté de Franco pendant la guerre d’Espagne et d’avoir matériellement soutenu le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.

Pour démontrer qu’il n’y a rien d’accidentel dans les destructions humaines et environnementales engendrées par le groupe minier, il suffit de se concentrer sur les deux épisodes de violence paroxystique auquel Rio Tinto a activement participé : le massacre du 4 février 1888 de manifestants à Nerva (Andalousie) et la guerre civile de Bougainville (1988 – 1998). Dans les deux cas, la répression n’a pas directement été exercée par l’entreprise mais celle-ci a su mettre au service de ses intérêts économiques les ressources de l’État, y compris son bras armé.

Massacre des origines

Dans le livre De fumées et de sang qu’il a consacré aux « pollutions minières et au massacre de masse » du 4 février 1888, l’historien Gérard Chastagnaret se défend d’être un militant. Il affirme avoir voulu écrire « un livre banal d’historien » afin de répondre à la question suivante : alors que les neuf manifestants fusillés à Fourmies par l’armée française le 1er mai 1891 sont devenus des martyrs du mouvement ouvrier international, pourquoi la mort de quelque 200 manifestants le 4 février 1888 en Andalousie n’a pas déclenché de scandale national ou européen ? Pire encore, comment expliquer que, suite au massacre d’une foule désarmée par l’armée nationale, le gouverneur de la province de Huelva est resté en place et que Rio Tinto a réussi à contourner la loi espagnole censée interdire les pollutions massives contre lesquelles protestent pacifiquement 10 000 personnes le 4 février 1888 ?

Pour comprendre ce qu’il nomme pudiquement une « collusion entre pouvoir et capitalisme », Chastagnaret rappelle quelques vérités matérielles qu’il est bon de garder en tête pour éclairer les liens existants entre les dégâts environnementaux engendrés par le mode de production capitaliste et le recours à une violence étatique extrême.

Tout d’abord, les pollutions et les déchets industriels ne sont pas apparus avec le capitalisme. Il serait donc abstrait et illusoire de considérer que c’est par attachement pour une nature « pure » et préindustrielle que les travailleurs et des habitants de la province de Huelva se mobilisent au début de l’année 1888. Les manifestants ne protestent pas non plus contre le procédé minier de la calcination à l’air libre qui existe depuis des siècles. Ils dénoncent plutôt que, depuis les années 1870, ce procédé est appliqué à une échelle industrielle pour le seul profit du capital étranger qui n’hésite pas à sacrifier les moyens de subsistance de dizaines de villages aux alentours du bassin minier. Leur lutte est donc d’abord dirigée contre l’imposition sur leur territoire d’un mode de production capitaliste détruisant tous les équilibres sociaux et économiques antérieurs.

Du fait de l’immensité des gisements de cuivre, le bassin minier autour de Huelva fait en effet l’objet, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, d’une prédation minière sans équivalent dans le reste du monde. Environ 20 % du cuivre consommé à l’échelle mondiale y est extrait pour le compte d’entreprises étrangères qui ont acheté à l’État espagnol des concessions à bas prix. La transformation sur place des pyrites pour en extraire du cuivre et de l’or continue à se faire selon des modalités archaïques et extrêmement polluantes. Exclusivement tournées vers l’exportation et le marché international, ces activités d’extraction et de transformation menées par les entreprises étrangères dégradent la qualité des sols sur plus de 2 000 kilomètres carrés. Elles ne conduisent même pas à une modernisation de l’industrie minière qui aurait pu profiter au développement de la région. Lorsqu’ils sont embauchés par Rio Tinto, les locaux sont traités de façon discriminatoire et exposés, au mépris de leur santé et de leur vue, à des fumées toxiques, alors même que des technologies moins polluantes sont à l’époque disponibles.

Selon Chastagnaret, le sacrifice de toute une région périphérique pour augmenter le profit d’une entreprise détenue et dirigée par des actionnaires étrangers ainsi que l’exploitation féroce des populations locales font de ce bassin minier andalou la préfiguration de situations courantes au XXe siècle dans les colonies et, plus généralement, dans tous les États où pénètre du capital provenant des États capitalistes les plus avancés. Relativement au traitement des travailleurs espagnols, l’historien affirme qu’il y a incontestablement du « colonialisme […] dans les esprits » des cadres et des dirigeants de Rio Tinto. Il refuse cependant de faire de la province de Huelva un exemple de « colonisation de fait » et affirme que dans le cas du massacre du 4 février 1888, les responsabilité sont partagées entre Rio Tinto et l’État espagnol.

En refusant de négocier pendant plusieurs semaines alors même que la situation lui devenait défavorable sur le plan juridique comme dans le rapport de forces local, Rio Tinto a contribué à exacerber les tensions sociales. En demandant finalement aux autorités d’exercer leurs prérogatives de maintien de l’ordre, elle n’a pas seulement instrumentalisé au service de ses intérêts économiques la puissance publique. Si elle a commandité un massacre, c’est d’abord pour couper court au développement d’un puissant mouvement social. La décision du gouverneur local de céder aux demandes de Rio Tinto et d’envoyer la troupe contre des manifestants pacifiques s’explique elle de différentes façons : par sa corruption plus que probable, par sa volonté de mettre au pas autorités locales plus susceptibles de défendre les populations touchées par les destructions, par la confiance aveugle dans les capacités du capital étranger à développer un État industriellement arriéré. Cent ans plus tard et de l’autre côté du monde, les mêmes mécanismes et le même degré de violence extrême se mettent en œuvre à Bougainville, lorsque les propriétaires traditionnels d’une autre mine de cuivre exploitée par Rio Tinto commencent à militer contre les destructions environnementales dans une perspective clairement anticapitaliste.

Des violences normales sous le capitalisme

En se réclamant ouvertement du marxisme, le criminologue Kristian Laslett s’est intéressé dans son ouvrage State Crime on the Margins of Empire (« Le crime d’État aux marges de l’Empire ») au déclenchement et au déroulement de la guerre civile de Bougainville, conflit dont le bilan humain s’établirait, pour la décennie 1988 – 1998, entre 15 000 et 20 000 morts. Laslett veut démontrer que les crimes commis par l’État de Papouasie-Nouvelle-Guinée à l’égard d’une partie de sa population ne constituent pas une exception monstrueuse en marge de l’histoire mondiale. Il défend au contraire la thèse que la probabilité pour les États de commettre de tels crimes augmente à mesure qu’ils se trouvent intégrés dans le système capitaliste mondial.

Empruntant à L’Histoire de la révolution russe de Trotsky le concept de « développement inégal et combiné », Laslett commence par présenter la voie de développement spécifique que le capitalisme a empruntée en Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’est selon lui une condition pour comprendre comment le capital a été en mesure de discipliner, au service de ses intérêts, l’État et son bras armé.

Plusieurs puissances coloniales ou « mandataires » ont successivement exercé leur pouvoir sur les différents archipels et îles qui forment aujourd’hui l’État de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Avant 1945, Allemands, Britanniques puis Australiens se sont largement appuyés sur les chefs des formations sociales préexistantes pour déployer une administration coloniale limitée, prioritairement le long des côtes et à proximité des endroits où ils cherchaient à installer des plantations commerciales. Lors de cette première phase de colonisation, le pouvoir des chefs de clans des sociétés mélanésiennes, les big men, s’est donc trouvé renforcé sans qu’à l’intérieur des terres, la propriété lignagère et les structures de parenté n’aient été beaucoup modifiées.

Après la Seconde Guerre mondiale, la politique coloniale de l’Australie en faveur du développement capitaliste de la Papouasie-Nouvelle-Guinée est devenue plus vigoureuse. En suivant les conseils de la Banque mondiale, elle a cherché à concentrer ses efforts sur les régions qui possédaient le plus fort « potentiel commercial », comme les enclaves minières. Les autorités australiennes ont donc mené des opérations de prospection qui ont conduit à la découverte de vastes gisements de cuivre et d’or sur l’île de Bougainville, au nord de l’archipel des îles Salomon. La création en 1969 de Bougainville Copper Limited (BCL) pour exploiter ces gisements est considérée par les anthropologues et les historiens spécialistes de la région comme l’événement le plus important dans l’histoire économique de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Par l’intermédiaire de BCL dont elle est restée l’actionnaire majoritaire jusqu’en 2016, Rio Tinto se trouve donc à exploiter à partir de 1972 le site de Panguna, alors la plus grande mine à ciel ouvert dans le monde.

Lorsqu’elle accède à l’indépendance, la Papouasie-Nouvelle-Guinée est très dépendante des ressources minières qui représentent, en valeur, 45 % de ses exportations nationales. Détenteur de 20 % des actions de BCL, l’État central retire de l’exploitation de la mine de Panguna des revenus bien supérieurs à ceux des habitant-e-s de Bougainville. Comme les paysans et les travailleurs de la province de Huelva un siècle auparavant, les Bougainvillais se plaignent de ne pas recevoir de compensation à la hauteur des dégâts engendrés par l’immense quantité de déchets causés par l’extraction minière et par la pollution des cours d’eau avoisinait le site de Panguna.

Dans un contexte de financiarisation de l’économie locale et de forte pression démographique, les propriétaires traditionnels des terres avaient pris l’habitude, avant même l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, de menacer ou de recourir à la force pour obtenir des indemnisations plus substantielles de la part des groupes miniers. En réponse, les autorités coloniales ont appuyé à partir des années 1960 l’évolution de la police locale (la Royal Papua New Guinea Constabulary) vers un modèle de plus en plus paramilitaire.

En 1987, de jeunes leaders anticapitalistes bougainvillais, comme Francis Ona et Pepetua Serero, prennent la tête du mouvement des propriétaires terriens de Bougainville et réorientent ses revendications. Ils demandent désormais l’expropriation sans indemnisation du capital étranger qui exploite le territoire et les habitants de Bougainville. Au cours de l’année 1988, les propriétaires traditionnels s’engagent dans une campagne de désobéissance civile puis de sabotage. Après l’arrestation musclée de certains de ces leaders à la demande de BCL et contre l’avis de l’État central qui tentait de temporiser, une partie des soutiens de Francis Ona forment « l’armée révolutionnaire de Bougainville » (BRA).

Alors que l’agitation contre les entrepreneurs et les travailleurs venus des autres îles s’accroît au début de l’année 1989, la RPNGC se lance dans des opérations de « maintien de l’ordre » conduisant à des exactions : villages et récoltes brûlés, viols, etc. Désormais partisane de la sécession, la BRA obtient à force d’attaques la fermeture de la mine de Panguna en mai 1989. Le pouvoir central déclare alors l’état d’urgence et se voit accorder par BCL et par l’Australie un soutien matériel pour conduire en juillet et en août 1989 une campagne de contre-insurrection contre la BRA. Les autorités de Papouasie-Nouvelle-Guinée ne parviennent néanmoins pas à faire ouvrir de nouveau la mine de Panguna. La mise de l’armée et de la police au service des intérêts économiques de BCL n’a cette fois-ci pas permis la continuation des activités extractives et polluantes de Rio Tinto.

Alors que l’entreprise BCL quitte précipitamment Bougainville en février 1990, un blocus militaire est imposé aux habitants de l’île par leur propre État central. La guerre civile se poursuit jusqu’en 1998 et la paix n’est signée qu’en 2001. Comme Chastagnaret, Laslett prend soin de signaler que, si elle a été encouragée et soutenue matériellement par BCL, la violence extrême déployée à Bougainville relève aussi de la responsabilités d’États qui n’étaient plus colonisés depuis des décennies : la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l’Australie. Selon Laslett, ​​la guerre de Bougainville n’est pas un accident historique s’expliquant par la situation encore « arriérée » ou « précapitaliste » de l’île. Au contraire, c’est l’introduction du mode de production capitaliste qui a installé les conditions conduisant finalement aux violences extrêmes de la guerre civile : accroissement sans précédent des inégalités de richesse, destruction de tous les moyens de subsistance alternatifs à la vente de la force de travail, instrumentalisation au service des grandes entreprises étrangères et du nouvel État central des structures sociales qui assuraient auparavant la redistribution et la solidarité à l’échelle de l’île.

défendre à tout prix le capital

Si la question des pollutions a joué un rôle certain dans la mobilisation sociale à Rio Tinto puis à Bougainville, le recours à la violence extrême par l’Etat central s’explique d’abord par la volonté de défendre à tout prix la persistance du grand capital minier sur des territoires périphériques, sans aucune considération pour la survie économique et biologique de leurs habitants. En 1888 comme en 1987, c’est en effet avant tout contre le mode de production capitaliste, intrinsèquement destructeur des sols et des vies, que se mobilisent les populations locales et c’est cette orientation anticapitaliste qui précipite le déploiement d’une violence extrême de la part de l’État .

Plutôt que de considérer de manière anachronique les 200 morts de Nerva comme des martyrs de la cause environnementale ou de s’appesantir sur les revendications nationalistes de la BRA, il est plus utile de retenir de ces épisodes qu’entre la défense des intérêts du capital et la protection des vies des populations locales, les autorités étatiques dépendantes du mode de production capitaliste ont toujours privilégié la première option, jusqu’à commettre sciemment des crimes restés jusqu’à aujourd’hui impunis et oubliés. Maintenant que les dégâts engendrés par la crise environnementale globale sont de plus en plus manifestes dans les Etats « capitalistes développés » qui se sont longtemps cru protégés, la répression violente de certaines luttes écologiques vient nous rappeler que cette vérité ne s’applique pas seulement « en-deçà des Pyrénées » ou dans les Etats les plus à la marge du système économique mondial. Dans tous les pays du monde, la violence étatique est depuis les origines du capitalisme un des piliers du maintien d’un mode de production de plus en plus meurtrier et destructeur.

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