Palestine

Les échos français de la question de la Palestine. Entretien avec Rafik Chekkat

Julien Anchaing

Mahdi Adi

Les échos français de la question de la Palestine. Entretien avec Rafik Chekkat

Julien Anchaing

Mahdi Adi

Rafik Chekkat, avocat, essayiste et cofondateur d’Action contre l’Islamophobie (stopislamophobie.org) revient sur la continuité entre la politique française de soutien à l’Etat colonial d’Israël et la répression du mouvement pour la libération de la Palestine dans l’hexagone.

RP : Emmanuel Macron a condamné « fermement » les tirs de roquettes du Hamas, mais ne dit pas un mot sur les bombardements israéliens contre la population et locaux de la presse internationale à Gaza. Comment expliquez-vous ce soutien du gouvernement français à l’État colonial israélien ?

RC : Ce soutien n’est pas nouveau. La position d’Emmanuel Macron s’inscrit en droite ligne de celle de ses prédécesseurs. On songe par exemple aux déclarations de François Hollande au lendemain du lancement de la campagne de bombardements israéliens sur Gaza en 2014, condamnant « fermement » les tirs de roquettes depuis Gaza et justifiant le fait qu’Israël puisse « prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces ». La fermeté d’un côté, l’inquiétude ou la préoccupation face aux pertes palestiniennes de l’autre, voilà les éléments de langage principaux sur lesquels s’appuie le discours officiel français.

La France, qui a voté la partition de la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU (résolution 181 du 29 novembre 1947), a toujours considéré Israël comme un partenaire stratégique dans la région et n’a jamais failli dans son soutien au régime israélien, soutien plus marqué encore sous la IVe République. Si la diplomatie française s’est toujours évertuée à sauver les apparences en tenant un discours de façade plus équilibré, ponctué de quelques gestes symboliques (l’envoi par Mitterrand de la Légion étrangère pour sauver Arafat en 1982, l’accueil du leader du FPLP Georges Habache dans un hôpital parisien, l’altercation de Chirac avec les forces de police israéliennes à Jérusalem…), aux plans politique, économique et militaire, la France a toujours été aux côtés d’Israël.

Pour ce qui est d’E. Macron, son soutien à Israël est tout sauf une surprise. Avant même son accession à l’Elysée, il avait affiché la couleur en déclarant le 9 avril 2017 sur les ondes de Radio J : « Nous sommes les amis de l’Etat d’Israël et des partenaires pour la sécurité d’Israël. Nous resterons toujours dans ce camp. […] A l’égard des risques géopolitiques qui existent dans la région et au-delà, la France sera toujours aux côtés d’Israël. » Quelques semaines plus tard, lors du débat de l’entre-deux tours de la présidentielle, il précisait ce que recouvrait cette formule vague et alambiquée de « risques géopolitiques », affirmant que sa priorité en matière de politique étrangère était « la lutte contre le terrorisme islamiste ». Dès lors que la résistance palestinienne est assimilée dans son ensemble au terrorisme, Macron ne peut que condamner les roquettes et afficher un soutien indéfectible à Israël.

Sitôt élu, le président et ses conseillers se sont empressés de retirer leurs investitures aux législatives aux candidat•es ayant pris des positions sur la Palestine non conformes à cet alignement pro-israélien. Macron s’est dit dans le même sens opposé à l’idée de reconnaitre un Etat palestinien. Si nombre de Palestiniens sont opposés à la reconnaissance d’un Etat minuscule et fantoche, les arguments avancés par E. Macron interrogent : « Reconnaitre l’Etat de Palestine de manière unilatérale, aujourd’hui, dans le contexte, c’est faire le choix d’un camp, et c’est complètement se couper avec l’autre » (entretien à Mediapart, 5 mai 2017). Nous serons toujours dans le camp d’Israël tout en n’étant dans aucun camp, le fameux « en même temps » cher au président.

RP : Alors que des manifestations de solidarité avec le peuple palestinien ont eu lieu dans le monde entier, Gérald Darmanin a interdit celle prévue à Paris. A votre avis pourquoi ?

RC : Répondre à cette question nécessite de rompre avec un certain discours qui fait de la France un pays soumis à Israël, ce qui expliquerait l’interdiction de manifester. La répression du mouvement de solidarité avec la Palestine (que ce soient les entraves au BDS ou l’interdiction de manifester) répondent avant tout à des enjeux internes. Sinon comment expliquer que de gigantesques défilés aient eu lieu ces derniers jours à Londres (180 000 personnes), New York (100 000) ou encore Detroit (150 000). Pense-t-on sérieusement que les groupes de pression pro-israéliens sont plus puissants en France qu’aux Etats-Unis ? Ca ne tient pas.

La répression française – un cas unique parmi les démocraties occidentales, rappelons-le – s’inscrit pleinement dans les attaques grandissantes contre les droits et libertés, qui visent en particulier (mais pas seulement) les minorités raciales : chasse aux personnes exilées et criminalisation de la solidarité, punitions collectives après chaque tuerie imputée au « terrorisme islamiste », vote de la « loi sécurité globale » adoption en cours de celle sur le « séparatisme », etc. Les assauts contre les libertés d’expression (dont celle de manifester), d’association, de religion, etc., témoignent d’une rationalité gouvernementale, même si en apparence c’est la démagogie et des choix à courte vue qui semblent être de mise.

Ces assauts sont dirigés contre des franges de plus en plus larges de la population, mais se déploient avec une plus grande intensité contre les personnes musulmanes. Nous sommes en présence d’une volonté étatique – énoncée de plus en plus clairement – visant à renforcer le contrôle des structures perçues comme religieuses (des écoles aux clubs de sport en passant évidemment par les mosquées), contrôle qui s’accompagne d’un démantèlement d’un certain nombre de ces structures à travers des fermetures, perquisitions et dissolutions. Quand il n’est pas nié, ce racisme est souvent interprété à gauche comme une « diversion », une ruse des gouvernants pour ne pas aborder les vrais problèmes.

Cet argument inconsistant, qui refuse de prendre au sérieux ce que les gouvernants eux-mêmes proclament et font, participe à sa façon à l’entreprise visant à empêcher (ou à tout le moins retarder) l’émergence d’une subjectivité musulmane, d’une politisation croissante des musulman˖es, en particulier la jeunesse. La multiplication des interdictions autour du foulard islamique, la charte des imams proscrivant la référence à une islamophobie d’Etat, les dénégations dont fait l’objet ce concept, la pression autour des listes dites « communautaires », les interdictions de manifester, tout cela fait partie de l’arsenal qui permet d’évincer les personnes musulmanes de l’espace politique. Cette question, que ne peux aborder ici que de façon succincte, mériterait évidemment de plus amples développements.

RP : Pour justifier l’interdiction de la manifestation, la préfecture de police de Paris explique qu’il ne faudrait pas que « les affrontements entre Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes, […] ne se transportent sur le territoire national ». A gauche, Alexis Corbière a de son côté appelé à « ne pas exporter le conflit israélo-palestinien ». Quel est votre avis sur cette question ?

L’arrêté de la Préfecture de police portant interdiction de la manifestation du 15 mai 2021 – sur demande expresse du ministre de l’Intérieur – est significatif de la rhétorique macronienne et sa manière d’escamoter les contradictions à travers son fameux « en même temps » dont on a déjà parlé. Au-delà de l’invocation devenue systématique de risques de « troubles à l’ordre public » pour justifier l’interdiction, ce qui frappe ce sont les références historiques et religieuses contenues dans l’arrêté, chose assez rare dans ce type de texte administratif.

L’arrêté motive l’interdiction par le fait que la manifestation projetée intervient dans un « contexte international particulièrement sensible, du fait des affrontements actuels très violents opposant les Palestiniens aux forces de sécurité israéliennes depuis le 7 mai 2021 ». Exciper du « contexte sensible » pour justifier l’interdiction d’une manifestation projetée en réponse justement à ce contexte (même si les manifestants n’ont pas la même lecture des événements en cours que la préfecture), est pour le moins contradictoire. L’arrêté poursuit en rappelant la date anniversaire du 15 mai et la proclamation unilatérale de l’Etat d’Israël et en faisant une référence explicite à la nakba et à l’ « exode » des Palestinien•nes (alors qu’il s’est agi en réalité d’expulsion et de nettoyage ethnique par les troupes de la Haganah).
En évoquant ensuite des fêtes religieuses juives et musulmanes qui rendraient le contexte particulièrement « sensible », puis les risques d’affrontements en France entre « partisans de l’une ou l’autre des parties au conflit » et ceux d’atteintes à des « lieux de culte israélites » (sic), l’arrêté construit de toutes pièces une « communautarisation » de l’opposition à laquelle l’interdiction de manifester répondrait.

La rhétorique de l’ « importation » s’appuie sur une racialisation des parties prenantes. Il ne s’agit plus d’une guerre coloniale mettant aux prises une force d’occupation et des populations indigènes qui lui résistent, mais de l’opposition séculaire (présentée comme étrangère à l’Europe et à la France) entre juifs et musulmans. Cette dépolitisation à travers une racialisation par le haut, permet de justifier des mesures attentatoires aux libertés au nom de l’ordre républicain, qui lui serait indifférent aux particularismes. C’est le sens de la suite du propos d’Alexis Corbière que vous évoquez.

Pour être tout à fait précis, des facteurs religieux, linguistiques et culturels interviennent dans la construction des subjectivités politiques à l’œuvre et l’identification aux Palestiniens sous occupation ou aux Israéliens. Une telle perspective religieuse n’épuise pas le sujet Palestine et le soutien à la résistance ou la justification de l’occupation. Mais on ne peut rien comprendre sans prise en compte à un moment ou à un autre de l’analyse de ces subjectivités, de la centralité religieuse de la Palestine.

Ces subjectivations par le bas sont le contraire de la racialisation par le haut. Quand en France des musulman•es s’appuient sur des valeurs islamiques de justice pour dénoncer le régime d’apartheid israélien qui étouffe l’existence palestinienne ainsi que les attaques contre al-Aqsa, troisième Lieu saint de l’islam et historiquement première qibla (lieu vers lequel on se tourne pour accomplir la prière), cela ne saurait être réduit à un conflit religieux opposant juifs et musulmans, réduction qui oblitère l’opposition passée et actuelle de millions de juifs à travers le monde au projet sioniste et sa matérialisation dans l’Etat d’Israël. La rhétorique du conflit et celle de l’importation masquent la dimension coloniale de la question de Palestine.
Pour ce qui est enfin de la manière dont l’injonction à ne pas « importer le conflit » en France, qui concerne moins le modèle sécuritaire israélien que les résistances qui s’organisent face à lui, je me permets de renvoyer vers l’article que j’ai récemment publié sur Middle East Eye.

RP : C’est la deuxième fois depuis le début de la pandémie que les classes populaires et en particulier la jeunesse descendent dans les rues un peu partout dans le monde autour de mots d’ordre antiracistes (BLM) et anticoloniaux (Palestine). Qu’est-ce qui a changé depuis les dernières mobilisations pro-palestiniennes, notamment de 2014 ?

Le meurtre de George Floyd a entrainé une vague de protestations à travers le monde autour du mot d’ordre Black Lives Matter. Sur ce mouvement, l’essai de Keeanga-Yamahtta Taylor constitue une formidable mise en perspective historique et fournit des pistes de compréhension et d’action très utiles. Les révoltes et manifestations se sont accompagnées aux Etats-Unis de discussions et revendications autour de la place de la police dans la société, qui sont allées de l’abolition de la police à la réduction de ses effectifs et moyens (le mot d’ordre « defund the police »), en passant par la question de sa militarisation, etc.

Il est sans doute trop tôt pour tirer un bilan définitif de cette séquence aux Etats-Unis, mais il est frappant de voir à quel point la politique française est à contre-courant sur ces enjeux. Si des manifestations ont bien eu lieu l’été dernier en France et continuent d’être régulièrement organisées autour de comités vérités et justice créés à la suite de crimes policiers ou pénitentiaires ; si l’abolitionnisme pénal fait une entrée tardive dans certains espaces politiques, l’exécutif a quant à lui choisi de poursuivre sa fuite en avant répressive et d’accroitre les effectifs et moyens alloués à la police. « Chaque Français verra plus de bleu sur le terrain en 2022 qu’en 2017 », promettait ainsi le président en avril dernier.

Quand on évalue les changements survenus depuis 2014 en France, on est frappé de voir à quel point l’arsenal répressif s’est renforcé. Le corps policier croit constamment en effectifs, en moyens, en influence politique. Il bénéficie d’outils juridiques taillés sur mesure par les majorités successives (dont la loi « sécurité globale » est la dernière expression). L’un des faits marquants de ces dernières années a aussi été l’ampleur de la répression politique, policière et judiciaire contre les gilets jaunes, ampleur que l’on sous-estime encore à ce jour.

La manifestation policière du 19 mai 2021 traduit cette tendance, lourde, qui travaille les institutions : la montée en puissance du ministère de l’Intérieur, au détriment d’autres ministères, ceux de la justice, de la santé et de l’éducation, en particulier. Quand un responsable PS déclarait lors de la manifestation que « la police devait avoir un droit de regard sur ce que fait la justice », il exprimait seulement le déséquilibre des forces de plus en plus marqué au sein de ce champ stratégique qu’est l’Etat (Poulantzas).

Le détournement de la procédure de la GAV dans la traque aux personnes exilées, les ponts désormais solides établis entre l’école et le commissariat (dont ont témoigné les centaines de signalements dans les écoles après le meurtre de Samuel Paty), l’extension des dispositifs antiterroristes aux techniques de maintien de l’ordre, la disparition progressive de la liberté de manifester, la multiplication des procédures contournant le recours au juge judiciaire – garant en principe des libertés –, tout cela, et bien d’autres choses, participe du vent mauvais qui souffle sur les droits et libertés. Cela n’augure rien de bon et nul ne sait comment ces outils seront utilisés à l’avenir. Seule certitude, les luttes continuent et par leur existence même, en appellent d’autres. La seule chose que l’on peut prévoir, après tout, c’est la lutte.

Crédit photo : EFE/EPA/MOHAMMED SABER

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