Géographie sociale du virus

Covid. Les quartiers populaires en première ligne ?

Alter Carto

Covid. Les quartiers populaires en première ligne ?

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Qu’en est-il de l’impact du Covid-19 sur les banlieues françaises ? Une étude d’Alter Carto, collectif de sociologues et géographes, illustre les effets de la pandémie sur les populations les plus socialement vulnérables.

Qu’en est-il de l’impact du Covid-19 sur les banlieues françaises ?

Au-delà des problème que pose la « réponse tardive » de l’État, la question des vulnérabilités, semble avoir été laissée de côté. Il en résulte une réponse indifférente à la condition de catégories de populations entières, notamment celles qui habitent les quartiers populaires.

C’est ce que révèle une étude réalisée par Alter Carto, un collectif de sociologues et géographes et dont nous publions la synthèse.

La réponse « universelle » qu’est l’organisation actuelle d’un confinement essentiellement basé sur la prévention de la saturation de l’appareil de santé peut-elle faire face aux défis d’une prise en charge ciblée des personnes « à risque » ?

On pense ici aux personnes abondamment signalées comme particulièrement vulnérables au coronavirus : les personnes touchées par des affections pulmonaires, les personnes diabétiques, les personnes vieillissantes, les personnes présentant des pathologies multiples...

Mais ces vulnérabilités sont-elles uniformément réparties dans les différents milieux de la société française ?

Rien n’est moins sûr si l’on se base sur la géographie socio-urbaine des traitements médicaux pris en charge en temps normal par l’assurance maladie [1]. C’est en tout cas ce que montre notre étude [2] dans l’agglomération lyonnaise.

Il y a bien une géographie sociale des vulnérabilités sur les critères précités comme le montrent nos cartes et notre étude sur l’agglomération lyonnaise qui figure dans sa version intégrale sur notre site.

Bien d’autres indicateurs pourraient traduire cette vulnérabilité concentrée sur les quartiers populaires, notamment les inégalités d’accès aux soins pour raisons économiques et aussi en raison de la carence d’une médecine de proximité.

Le mépris de la situation et ses conséquences malthusiennes

L’une des conséquences parmi d’autres est que les populations socialement vulnérables sont déjà « portées à l’urgence » en temps normal. Or le recours aux urgences est précisément le problème aujourd’hui tant elles sont saturées.

C’est non seulement une double pénalité qui se répète pour les populations socialement vulnérables et reléguées dans les banlieues, mais plus encore, si la pandémie n’est pas contrôlée dans ces milieux sociaux, c’est une politique publique malthusienne qui semble devoir s’installer sans mots pour le dire.

Cela du fait qu’il n’est pris aucune mesure de mobilisation préventive ni curative adaptée au risque accru pour ces populations.

Confiné dans un habitat surpeuplé

Ceci d’autant plus que dans un milieu d’habitat HLM concentré avec une part importante de la population en bas âge cohabitant avec une population vieillissante socialement fragile, l’autoconfinement est une épreuve considérable.

Ce constat vaut aussi pour d’autres populations vulnérables : les personnes âgées dans les foyers, les populations sans abri, etc..

Les soldats de l’ombre viennent d’abord de ces quartiers...

Il faut cependant ajouter, facteur aggravant, que les actifs occupés des banlieues constituent le gros du corps des « soldats de l’ombre » de la République aujourd’hui au front de « l’état de guerre » déclaré au virus et ses réquisitions : éboueurs, chauffeurs livreurs, conducteurs et agents de maintenance des transports en commun, ouvriers et employés des entreprises logistiques et d’approvisionnement, personnels de front office (aides-soignants, aides à domicile...) et de backoffice des services sanitaires et d’hygiène ; intérim, CDD, ubérisés ou sous contrats courts étant des statuts récurrents.

Toutes professions particulièrement exposées aux risques professionnels, et aujourd’hui face au coronavirus, et qui n’ont droit ni au confinement, ni au travail à distance, ni même aux protections minimum.

L’urgence publique, c’est l’intervention préventive et curative en direction de ces populations vulnérables

Pour ce qui concerne ces populations, il nous semble qu’il est plus qu’impératif de mobiliser des moyens humains, techniques et médicaux à la mesure des vulnérabilités spécifiques (isolées ou concentrées) et cumulées.

Ceci d’autant plus que rien ne permet de dire que la pandémie se réduira à court terme, comme le reconnaissent implicitement les autorités politiques et de santé, en expliquant que l’enjeu principal est d’éviter la saturation hospitalière en ralentissant la croissance exponentielle. Quitte à ce que le scénario se prolonge dans le temps ?

Une politique sanitaire discriminante et injuste

Nous en appelons à la mobilisation de moyens exceptionnels pour ne pas attendre l’urgence morbide dans les milieux fragilisés : ce peut-être par exemple la généralisation du testing dans les situations ciblées, la mise en place de permanences médicales (médecins, infirmiers, aides-soignants, relais sociaux et visiteurs de prévention, y compris recrutés dans les quartiers ou les associations) équipées pour se protéger dans leurs missions...

Nous ne sommes pas des spécialistes, mais il suffit de regarder ce qui s’est fait en Corée du Sud pour constater qu’on peut réaliser des interventions massives qui limitent la dérive malthusienne d’un unilatéralisme sans distinction et moralisateur.

Politiques répressives et de l’invisibilité

L’absence de telles dispositions traduites à notre sens, une stratégie raisonnée (par défaut ?) d’invisibilité.

Les personnels mobilisés ne portent pas de combinaison, on ne voit que les forces de l’ordre dans la rue et les quartiers, aucun personnel de prévention ou de soin ne frappe aux portes, ni ne propose de permanences protégées du virus.

Cette invisibilité dramatique se remarque aussi dans la communication de crise, qui ne dresse (ou ne publie) aucune carte géographique précise des impacts du covid-19 qui permettraient de confirmer ou non les vulnérabilités et d’agir en conséquence. Ceci alors même que les données sont disponibles.

Cette absence totale de pilotage soucieux des vulnérabilités, dans l’encours de l’action, nous semble traduire une politique d’indifférence que nous dénoncions déjà à travers la campagne que nous tentons d’initier avec l’ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France) sur les inégalités de santé dans les quartiers populaires. [3]

L’accélération due à la pandémie semble devoir rendre visible un processus mortifère qui s’opère en temps normal à bas bruit.

Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Photo : La cité des 4000, La Courneuve [crédit : Luis Tappa]

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1voir statistique des actes de soins et prises en charge comptabiliser par la CNAM cité dans notre site.

[2Données du Métropole du Grand Lyon, basées sur les données 2017 de l’ARS via l’Observatoire régional de Santé (OR) Auvergne Rhône Alpes (AURA). Voir notre article cité précédemment.
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