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Politique

Témoignage d'un ouvrier

« Les usines nucléaires pourraient très vite devenir des clusters du Covid-19 ! »

Gilles Reynaud travaille depuis 32 ans dans la filière nucléaire, actuellement à Orano Démantèlement et services, sous-traitant dans le nucléaire. Président de l'Association Ma Zone Contrôlée et militant sud Energie, ce dernier revient sur la crise sanitaire et ses conséquences pour les travailleurs de l'industrie nucléaire.

lundi 27 avril

Crédits photos : Reuters

Révolution Permanente : Quelle est la situation sanitaire sur les installations nucléaire (EDF-Orano-CE depuis le début de la crise sanitaire ?

Gilles Aujourd’hui la situation sanitaire dans la filière nucléaire est préoccupante dans la mesure où depuis le début de l’épisode Covid-19 nos collègues qui travaillent sur l’ensemble du territoire ne disposent malheureusement pas de moyens de protections. De plus, à l’image de ce qu’il se passe dans le pays, où on n’effectue pas de dépistage des concitoyens, la situation est la même pour les travailleurs. Dans la filière nucléaire, on a beaucoup de salariés qui sont en grands déplacements, venant des 4 coins de France. Ces salariés peuvent être potentiellement porteurs du Covid 19 mais continuent à travailler puisqu’il n’y a pas de mesures de dépistages.

On se retrouve dès lors à travailler dans des zones exiguës et dans lesquelles nous pouvons propager le virus si on est porteur. Ce que je souhaite, c’est qu’il y ait des protections qui soient mises en place rapidement. Mais des protections de bonnes qualités. On ne veut pas des masques en tissu ! On veut des masques FFP3, réellement efficaces pour nous protéger.

RP : Vous avez des masques avant tout adaptés à la radioactivité ? Et en terme de distanciation sociale, des mesures ont été mises en place ?

Gilles : Nous avons des équipements personnels qui sont des masques nous
protégeant du risque de contamination par des radionucléides. Mais nous voulons aussi disposer de moyens pour se protéger face au Covid 19. Concernant la distanciation sociale, elle est quasiment impossible à respecter puisque dans les zones où nous travaillons il y a beaucoup de co activité avec d’autres collègues et d’autres corps de métiers intervenant à nos côtés. Ce sont de véritables nids à microbes ce qui pourrait aboutir au fait que les sites nucléaires deviennent très rapidement des clusters du Covid19. Puisqu’il n’y a pas de dépistages ni de moyens de protections pour nous permettre de faire face à l’épidémie.

RP : On sait que le recours à la sous-traitance permet de faire baisser beaucoup les coûts de production en rognant sur la sécurité. Dans le cas du nucléaire, on parle de 80% des activités organisées par la sous-traitance, quel en est l’impact sur les salaires et les conditions de travail ainsi que sur la sécurité de la population ?

Gilles : Aujourd’hui nous réalisons plus de 80% d’activités de maintenance sur l’ensemble du parc nucléaire, pour les trois donneurs d’ordres que sont Orano EDF et CEA. Nous avons des conventions collectives qui sont mises en place et qui sont inadaptées à nos métiers comme la convention du nettoyage par exemple. Les collègues qui travaillent dans le nucléaire ne font pas du nettoyage, ils font de la décontamination ou de l’assainissement. Ce ne sont pas les mêmes enjeux, les mêmes risques et conditions de travail. On aimerait donc un réajustement par rapport à tout cela.

Dernièrement nous avons appris que la convention collective du transport est appliquée pour nos collègues de Daher en particulier. Mais nos collègues ne font pas du transport, ce sont des magasiniers et magasinières des agents de logistique nucléaire, ils attribuent de l’outillage (certifié, étalonné, conforme) pour réaliser la maintenance sur du matériel important pour la sécurité et la sûreté nucléaire, qu’est-ce que le transport vient faire là-dedans ? La seule chose qui les intéresse c’est réduire les coûts du travail. C’est insupportable, ça se répercute sur nos conditions de travail, de plus en plus dégradées.

Nos métiers, tout comme toutes nos expositions professionnelles (rayonnement ionisants-amiante-produit chimique dangereux-produit cancérigène mutagène et reprotoxique) sont banalisées. Ce n’est pas comme ça, en méprisant les travailleurs, qu’on va améliorer les conditions de sécurité des installations nucléaires. On devient une variable d’ajustement économique pour les appels d’offre, et c’est de ces appels d’offres que dépendent nos emplois qui nous rendent tous précaires.

Puisque nous faisons 80% des activités de maintenance, il faut comprendre que nos collègues ne sont pas sereins sur les chantiers en cours et qu’ils peuvent faire des erreurs. On appelle ça et c’est sûrement la même chose dans l’aéronautique, ce sont des "non-qualité de maintenance". Lorsque nos collègues réalisent leurs gestes, ils peuvent à un moment donné mal le faire étant donné l’effectif insuffisant dans son équipe ou le manque en termes de ressources et compétences.

Concernant les ressources et moyens dont on dispose, si on doit serrer un clapet à deux kilos newton par exemple, il faut impérativement le serrer à deux kilos newton, pas à 20 ni à 0.2. Mais pour cela, le matériel donné et l’outillage doivent être certifiés et conformes. Sinon ça devient du bricolage. Sauf que là nous ne sommes pas dans notre garage. La sécurité nucléaire concerne tout le monde.

Dans l’industrie nucléaire, nous sommes tous formés par rapport à l’exposition radiologique, mais le Covid19 est quelque chose qui s’ajoute en plus et qu’on doit prendre en considération. Sinon les collègues peuvent faire de mauvais gestes qui pouvant avoir des conséquences importantes lorsque l’on remettra en service l’installation. L’anxiété, le stress n’est bon pour personne.

Nous sommes en première ligne évidemment mais la situation sur nos sites peut aussi vite devenir un problème pour les populations.

RP : Y a t-il une représentation syndicale à même de faire face à ces conditions de travail ? (faudrait modifier la tournure de la phrase mais je trouve pas là) Quelle relation entretient elle avec la direction de l’entreprise ?

Gilles : Au niveau des syndicats, 5 syndicats sont reconnus dans la filière nucléaire : la CFDT, la CGT, Force Ouvrière, la CFTC et la CFE-CGC. Chez les trois exploitants nucléaires, EDF, Orano et CEA, le podium est réparti de façon différente. Chez EDF c’est la CGT qui dirige, au CEA c’est la CFE-CGC et du côté d’Orano c’est la CFDT. Au niveau des entreprises sous-traitantes, c’est à dire à peu près 3000 entreprises et plus de 160 000 travailleurs il y a quelques syndicats qui sont en place mais trop peu pour peser dans des choix. Les syndicats des donneurs d’ordre défendent avant tout les salariés statutaires qui les ont élus et non ceux des sous-traitants.

RP : On publiait sur Révolution Permanente il y a quelques semaines un article sur un plan de licenciements qui se prépare dans l’ensemble du groupe Daher [qui regroupe des activités dans l’aéronautique, l’automobile et le nucléaire notamment] concernant 3300 salariés, dont la moitié en intérim. Ce plan semble viser particulièrement l’aéro dont les activités n’ont été arrêtées pendant la crise sanitaire. Quelle a été votre réaction face à cette annonce ?

Gilles : J’ai été scandalisé. C’est encore aujourd’hui les travailleurs les plus précaires qui payent le prix de cette gestion de crise. Au sein de la filière nucléaire, Daher est présent. Nos collègues de cette boîte sont déjà en grande difficulté parce qu’ils sont sous le régime de la convention collective des transports et on appréhende que des sacrifices leurs soient demandés une fois de plus.

Nous ce que nous revendiquons c’est la mise en place de l’article 4 du statut des IEG [convention collective des Industries Électriques et Gazières de France qui couvre en majorité les travailleurs statutaires du secteur] qui dit qu’un salarié permanent sur une installation EDF doit bénéficier du statut des IEG. Avec le syndicat Sud Énergie auquel j’appartiens nous nous sommes adressés à toutes les organisations syndicales représentatives au sein de la filière nucléaire le 29 mars et aujourd’hui nous n’avons toujours pas de retour de ces directions syndicales pour porter cette revendication et évidemment porter des revendications concernant la mise en disposition de tout le matériel nécessaire pour nous protéger du Covid19.

RP : Quelles perspectives voyez-vous actuellement concernant la lutte autour des conditions de travail des salariés du nucléaire et notamment de la sous-traitance ?

Gilles : Nous les travailleurs des sous-traitants allons devoir nous approprier notre avenir et celui des jeunes qui intègrent la filière . Nous réalisons plus de 80% des activités avec différents métiers et nous devons gérer cette situation de travail. Nos donneurs d’ordre, à force de sous-traiter ne savent plus faire le travail que nous faisons et nous sommes aujourd’hui indispensables pour effectuer la maintenance et pour donner de l’électricité à nos maisons, nos hôpitaux et nos EHPAD et partout où on en a besoin.

Les travailleurs sous-traitants doivent se regrouper dans les syndicats qui leurs conviennent ou au sein du collectifs comme Ma Zone Contrôlée pour justement porter ces revendications sociales et pour arrêter avec ce nucléaire low-cost qu’aujourd’hui le système capitaliste impose aux salarié-es et populations. En moins de 48-72H de grève de tous les sous-traitants on peut leur faire changer de ton, mais pour cela l’ensemble des travailleurs doivent se réapproprier leurs outils syndicaux et décider depuis la base pour relever enfin tous la tête et gagner la dignité qu’ils nous ont volés.

Gilles organise avec le collectif Ma Zone Contrôlée un live lundi à 19h depuis la page Facebook de l’association afin de parler des conditions de travail des travailleurs du nucléaire dans le cadre de la crise sanitaire.




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