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Société

Après #MeToo

Ligue du LOL : quand sexisme et omerta règnent en maître dans le milieu de la presse

Groupe Facebook privé constitué de journalistes et intellectuels parisiens influents, la « Ligue du Lol » est depuis plusieurs jours au cœur d’un scandale de harcèlement sexiste et homophobe sur les réseaux sociaux.

mardi 12 février

Crédit photo : Tek image / Science Photo Library

Ces initiés « d’avant-garde » occupant pour la plupart des postes importants dans des médias en vogue, précurseurs dans l’utilisation de Twitter, y ont régné en caïds, se livrant pendant plusieurs années en toute impunité à un harcèlement sexiste et homophobe, ciblant en priorité de jeunes journalistes en début de carrière. Au-delà des réseaux sociaux et d’internet, certaines victimes rapportent que des membres de la Ligue du Lol allaient jusqu’à diffuser les numéros de téléphone et adresses de leurs victimes, jusqu’à les prendre à partie en public.

Sexisme ordinaire dans le milieu du journalisme parisien

Le groupe Facebook La ligue du lola été créé début 2010 par Vincent Glad, journaliste passé par Libération, Slate.fr et le Grand Journal. On y trouvait par exemple Alexandre Hervaud, chef de la rédaction Web de Libération, le podcasteur Henry Michel, le publicitaire Renaud Aledo, le (désormais ex) rédacteur en chef web des Inrocks David Doucet. Le groupe aurait compté entre 20 et 40 membres.

Ce groupe de figures influentes et de faiseurs d’opinion « progressistes » est très éloigné de la conception ordinairement relayée dans les médias du sexisme et du harcèlement en France, volontiers associé aux classes populaires. Sa mise en lumière vient démontrer – si c’était nécessaire – que le sexisme et les mécanismes de domination masculine ne sont pas l’apanage d’une classe ou d’un milieu social, mais se retrouvent bien dans tous les milieux sociaux.
On y retrouvait par exemple… l’ex community manager d’Emmanuel Macron, Mathieu Geniolle, qui s’est empressé de supprimer dimanche pas moins de 393 de ses tweets !

Harcèlement ciblé et omerta

Les faits de harcèlement de la ligue du LOL, tel que décrit par un grand nombre de femmes et d’hommes, se présentent de façon récurrente selon le même schéma. La future victime s’attire d’abord les foudres de l’un des influents membres de la ligue, pour des propos ou une position qui lui déplaît.

La victime est alors désignée sur le groupe Facebook, et quelques attaques ciblées, coordonnées, sont lancées par ses membres les plus virulents, dans le silence complice des autres membres. Elles visent à ridiculiser ou insulter leur cible sur les réseaux sociaux ou leurs blogs personnels. Les invectives sont souvent suivies de photomontages dégradants, à connotation pornographique ou homophobe, voire raciste ou antisémite.

La grande communauté d’abonnés des membres de la ligue leur emboîte alors le pas, et le harcèlement, systématique peut ainsi durer plusieurs mois comme le décrit l’auteur Matthias Jambon-Puillet.

Des témoignages concordants rapportent des cas de harcèlement téléphonique, dont les enregistrements sont ensuite diffusés sur les réseaux sociaux. Florence Porcel, alors jeune journaliste, décrit ces faits, ainsi qu’une situation d’intimidation physique traumatisante, sur son lieu de travail.

Preuve de l’aura de ce groupe dans le petit milieu de la presse, 5 de leurs membres figuraient dans un article du magazine Elle présentant « Les 40 Parisiens les plus sexy »… l’article a depuis été dépublié du site.

De nombreuses auteures telles que Léa Lejeune dans Slate - décrivent aujourd’hui, après des années d’omerta, l’influence de ce harcèlement sur le développement leur carrière, et l’autocensure dans leurs engagements et leurs écrits qui en a découlé. Ce harcèlement, venant d’hommes influents du milieu de la presse, souvent en position de pouvoir ou supériorité hiérarchique, ciblait en effet les prises de positions identifiées comme féministes.

Acculées par le scandale généré autour de ces révélations, de nombreuses rédactions se sont vues forcer à réagir, après avoir couvert dans certains cas ces agissements, passés sous silence durant des années. Depuis cette semaine, la presse est en train de faire le ménage dans ses rangs et de nombreux journalistes impliqués dans la ligue du LoL ou des affaires similaires sont en cours de licenciement. David Doucet (rédacteur en chef) et François-Luc Doyez (rédacteur en chef adjoint) ont été mis à pied par les Inrocks, ainsi que Vincent Glad et Alexandre Hervaud par Libération. Stephen des Aulnois a démissionné du Tag Parfait, et Nouvelles Écoutes a annoncé la fin de sa collaboration avec Guilhem Malissen. Trois journalistes du HuffingtonPost ont été licenciés en décembre pour avoir insulté des collègues femmes dans un groupe privé interne à l’entreprise.

Dans le sillage du mouvement #MeToo, qui a permis de révéler aux yeux de tous la dimension structurelle du sexisme ordinaire et des violences qui l’accompagnent, cette nouvelle affaire met en lumière un autre rouage du mécanisme insidieux du patriarcat. Quand les faiseurs d’opinion et les proches du pouvoir politique (on pensera notamment aux affaires DSK et Denis Baupin) commettent eux-mêmes des agressions et des faits de harcèlements sexistes, il devient évident que la solution pour lutter contre ces violences ne viendra ni de l’État, ni de ses relais. A l’heure où des milliers de femmes sont à l’avant-garde des luttes dans le monde, contre des gouvernements réactionnaires et leurs chiens de garde, le combat contre le patriarcat passera nécessairement par des mobilisations de rue, et la construction d’un véritable rapport de force.




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