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Un p'tit tour et puis s'en va

Liz Truss démissionne après un mandat express : la crise politique au Royaume-Uni s’enracine

La première ministre britannique Liz Truss a démissionné, 45 jours après sa prise de poste. Retour sur six semaines ubuesques.

jeudi 20 octobre 2022

Crédits photo : DANIEL LEAL / AFP

Le spectacle grotesque qui s’est offert à nous de « l’élection » de Liz Truss début septembre à sa démission aujourd’hui nous ferait (presque) oublier les frasques politiques de son prédécesseur, Boris Johnson. Un spectacle médiatique tout d’abord  ; deux jours seulement après son accession au poste de première ministre, la reine d’Angleterre mourait, suscitant un simulacre d’unité nationale autour d’idées réactionnaires et rétrogrades, avec leur cortège de répression de toute opinion vaguement antimonarchiste. Quelques jours après le deuil national imposé, Truss et son nouveau chancelier Kwasi Kwarteng présentaient leur plan pour lutter contre l’inflation galopante dans le pays et la crise énergétique qui ne cesse d’empirer. Ce plan, décrit comme le plus outrageusement néolibéral depuis l’aire Tchatcher, était tellement en contradiction avec toutes les problématiques auxquelles doivent faire face la majorité des Britanniques, touchés par une crise du « coût de la vie », et tellement dépourvu de toute acuité politique que la livre Sterling a immédiatement dérouillé sur les marchés financiers britanniques et mondiaux.

Le plan de Kwarteng – figure de l’aile la plus libérale du parti conservateur – reposait sur la fameuse « théorie du ruissellement », explicitement invoquée pour le justifier  ; une théorie dans laquelle aucun économiste ne croît, ni ne fait plus semblant de croire. La seconde partie du plan se proposait d’alléger la facture énergétique, à l’approche d’un hiver rude sur fond d’explosion des factures énergétiques. En réalité, les mesures auraient essentiellement soulagé les entreprises. Grande surprise. Pourtant, ce n’est bien sûr pas vraiment l’iniquité des mesures envisagées qui a torpillé le cours de la livre, mais plutôt le coût des mesures pour l’État, estimé à plus de 100 milliards de livres ; inacceptable dans un système dans lequel l’austérité structurelle est devenue la norme. Une autre raison pour ce rejet de la politique quasi-libertarienne de Truss est bien sûr à trouver dans le fait que la bourgeoisie britannique est terrifiée que les mouvements de masse contre la vie chère qui ont secoué le pays pendant cet « été du mécontentement », et qui ont repris de plus belle en octobre, ne se transforment en révolte généralisée.

Au-delà des répercussions économiques, ce fiasco a eu des conséquences politiques sévères pour le parti conservateur. Délaissée par ses alliés à la chambre des communes, qui menaçaient de lui faire subir une motion de censure, son seul espoir était de tenir jusqu’à la présentation du plan de son nouveau chancelier de l’échiquier, Jeremy Hunt, le 31 octobre – dans l’hypothèse que celui-ci satisfasse les marchés, ses alliés et l’ensemble des Britanniques.

Une autre conséquence de ce fiasco est le fait que la question de l’indépendance de l’Écosse ait été remise sur le devant de la scène, quelques années après un référendum ayant entériné le statu quo. Déjà évoquée après la mort de la reine, la crise politique que vit la Grande-Bretagne redonne des ailes aux partisans de l’indépendance.

Depuis le limogeage de Kwasi Kwarteng, une série de mesures avaient été implémentées pour rassurer les marchés et les députés conservateurs. Le nouveau chancelier, Jeremy Hunt, un opposant à Truss depuis avant son élection (il avait voté pour Rishi Sunak du parti conservateur), avait abandonné l’ensemble des mesures proposées par son prédécesseur et annoncé des mesures allant dans le sens contraire de celles de Kwarteng, avec comme objectif principal de sauver à tout prix ce qui restait de confiance à l’égard du parti conservateur. Cependant, ces mesures prophylactiques n’ont pas eu l’effet escompté  ; le gouvernement Truss est resté empêtré dans un bourbier inextricable. Les événements des dernières semaines ont entériné le manque de confiance de tous les acteurs politico-économiques à l’égard du gouvernement de Liz Truss.

Il est impossible d’énumérer l’ensemble des déconvenues auxquelles Truss a dû faire faire ces derniers jours. Parmi les plus marquantes, la démission de Suella Braverman, ministre de l’Intérieur et représentante de l’aile la plus à droite du gouvernement. Celle qui disait que son rêve et son obsession étaient de voir un charter expulser des migrants hors du pays n’a pas apprécié la volonté de Truss d’assouplir sa politique anti-immigration. Autre exemple du délabrement du parti conservateur : hier soir, lors d’un vote sur la question de la fracturation hydraulique lancé par les députés du Labour, des députés conservateurs ont été sommés manu militari de voter contre le texte proposé par les travaillistes, en se faisant littéralement pousser dans la salle pour voter.

Quelle va être la suite de cet épisode désastreux pour les tories  ? Plusieurs scénarios émergent, y compris celui d’un retour de Boris Johnson au poste qu’il a lâché si récemment. Si un sondage de YouGov laisse penser que la base électorale du parti conservateur préférerait un retour de Boris Johnson, l’éventualité la plus probable est néanmoins que Rishi Sunak, arrivé en seconde place lors des dernières « élections », la remplace. Jeremy Hunt a d’ores-et-déjà annoncé qu’il ne briguerait pas le mandat.

Le Labour de Keir Starmer en parallèle engrange un lead historiquement haut, malgré ou en raison de sa politique molle et centriste au possible. Starmer multiplie les démonstrations de force, se présentant comme le parangon d’une politique budgétaire raisonnable, dissimulant mal une politique à la New Labour – éminemment libérale. Le recentrage blairiste du parti travailliste à la suite de la chute de Corbyn n’avait pas porté ses fruits ces dernières années, mais avec la déchéance et la médiocrité excessive du parti conservateur, le Labour s’impose par défaut comme la seule force politique à même de redresser la nation.

Quoi qu’il en soit, des élections générales ne sont pas à l’ordre du jour, et le parti conservateur est parti pour rester au pouvoir. Les perspectives sont cependant sombres pour les tories  ; leur crédit politique et économique est quasi-nul, et les prochains mois s’annoncent extrêmement ardus. Les retombées économiques et énergétiques de la guerre en Ukraine ont à peine commencé à affecter le pays, tandis que les effets néfastes du Brexit sont déjà bien présents sur le plan politique, une guerre commerciale pointant son nez entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne, sur fond de désaccords autour du protocole sur l’Irlande du Nord.

Cette crise profonde intervient au milieu d’une vague de grèves de travailleurs, comme on n’en a pas vu depuis des décennies. Confrontés à une inflation historique à deux chiffres et à des augmentations des frais de service, les travailleurs des secteurs stratégiques tels que le transport, les dockers, la logistique, la santé, etc. ont fait grève pour obtenir des augmentations de salaire supérieures à l’inflation. Cet acteur social a déjà fait irruption dans la réalité politique et sociale, et peut donner lieu à un nouvel « hiver du mécontentement » qui fera entendre les revendications des travailleurs et des secteurs populaires au milieu de la crise, une crise qui vient de s’achever avec le dernier premier ministre en poste depuis quelques semaines seulement.



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