^

Politique

Contre l'offensive sécuritaire

Loi Sécurité Globale : éviter le piège des négociations et élargir le mouvement pour obtenir le retrait total

La loi Sécurité Globale a été adoptée en première lecture à l'Assemblée. Mais ce que le parlement fait, la rue peut le défaire. Alors pendant que Darmanin tente de temporiser, il s'agit d'éviter le piège des négociations. A l'inverse, c'est en élargissant le mouvement qu'il sera possible de faire plier le gouvernement.

jeudi 26 novembre 2020

Banderole du NPA Jeunes au rassemblement contre la loi Sécurité Globale, Place du Trocadéro à Paris le 21 novembre 2020. Crédit photo : O Phil des Contrastes

La loi Sécurité Globale a provoqué une large colère contre les attaques anti-démocratiques du gouvernement. Depuis mardi 17 novembre et la présentation du texte de loi à l’assemblée, plusieurs rassemblements ont eu lieu, rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes dans toute la France, et une manifestation est prévue ce samedi, interdite par la préfecture. Cependant, malgré la mobilisation, la loi a été adoptée en première lecture ce mardi à l’assemblée nationale.

A tout ceux qui souhaitent mettre un coup d’arrêt à la politique liberticide du gouvernement, se pose donc la question suivante : comment faire reculer Macron et Darmanin ? Convient-il de revoir les revendications à la baisse en négociant d’abord le retrait des articles les plus polémiques ? Ou s’agit-il au contraire d’élargir les mots d’ordre pour radicaliser le mouvement de contestation ? En s’appuyant notamment sur un front plus large liant les attaques contre les droits de la presse à celles contre le droit de manifester, au renforcement de l’impunité policière, et plus largement à la politique sécuritaire et raciste menée par le gouvernement à l’instar du projet de loi islamophobe « contre le séparatisme » ?

Sous pression, le gouvernement à la manœuvre pour tenter de désamorcer la colère et mieux faire passer son projet liberticide

Depuis la présentation de la loi à l’assemblée nationale, le gouvernement marche sur des œufs. La reculade de Darmanin sur le floutage des images de policiers, la répression à l’encontre des manifestants et journalistes lors des rassemblements du mardi 17 et du samedi 21 novembre qui ont réunis des dizaines de milliers de personnes dans tout le pays, l’évacuation violente des réfugiés Place de la République à Paris, et dernièrement la révélation des images des violences policières subies par Michel, producteur de musique, sont autant de cailloux dans la chaussure de l’exécutif. Ces éléments participent à renforcer la colère contre la politique liberticide du gouvernement, et à dévoiler l’hypocrisie des belles déclarations de Darmanin, Castaner et Castex sur la liberté d’expression et les droits de la presse.

C’est dans ce contexte que la veille de l’adoption de la loi en première lecture à l’assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur a reçu la Coordination contre la loi Sécurité Globale qui réunit des organisations de journalistes et des associations de défense des droits humains. Celle-ci posait comme revendication préalable à l’ouverture des négociations, la présence de Christian Chouviat, père de Cédric Chouviat mort étouffé entre les mains de la police suite à un plaquage ventral, que le ministre avait commencé par remettre en question. En recevant cette délégation, Gérald Darmanin tentait de se parer de l’alibi du dialogue social afin de mieux pouvoir imposer son projet de loi. Le soir même le ministre publiait une vidéo sur Twitter pour revendiquer son « ouverture d’esprit » pour « travailler avec les syndicats de journalistes et associations ».

Une version mise à mal par les représentants de la Coordination qui venaient d’annoncer avoir quitté la table des négociations face au mépris du ministre. En quittant la Place Beauvau, le journaliste Taha Bouhafs, représentant du collectif Reporters en Colère (REC) au sein de la Coordination déclarait ainsi : « on est parti avant la fin de la réunion parce que lorsqu’on a demandé s’il comptait retirer les articles 21, 22, 24 de la loi Sécurité Globale ainsi que le retrait des mesures du nouveau schéma du maintien de l’ordre qui permettent d’interpeler les journalistes après les sommations, le ministre nous a assommé avec des grands discours hors-sol ». Ainsi l’objectif du gouvernement est clair : même face à des revendications minimales, l’exécutif refuse de reculer et veut imposer son projet sécuritaire.

Face à Darmanin et Castex, et à leur caution RSF, il faut refuser le piège des négociations et revendiquer le retrait pur et simple de toutes les lois liberticides et racistes

Car en réalité, pour un pouvoir délégitimé par sa gestion de la crise sanitaire et par la succession de réformes anti-sociales et autoritaires depuis le début du quinquennat, le renforcement de son arsenal répressif pour faire face aux explosions sociales à venir est non négociable. Toutes ces manœuvres n’ont que pour objectif de rendre acceptable ce qui ne le sera jamais. Ainsi en est-il de la réunion qui a eu lieu ce jeudi après-midi entre Jean Castex et le président de Reporter Sans Frontières (RSF), Christophe Deloire.

A Matignon, le premier ministre a répété sa volonté de maintenir l’article 24 du texte de loi – le plus controversé qui prévoit la restriction des images de policiers en intervention – tandis que Christophe Deloire s’est félicité de la promesse de créer une « commission indépendante pour statuer » sur l’article 24. Rien d’étonnant, puisque l’organisation défendait le contenu du texte de loi le 3 novembre dernier sur Twitter.

Lors d’une réunion de présentation du code de la liberté de la presse pour la police en présence des organisations de journalistes, Pauline Ades-Mevel avait expliqué ne pas avoir soutenu le journaliste Taha Bouhafs lorsqu’il avait été victime de violences policières. La porte-parole de RSF, pointait qu’il avait « peut-être eu une attitude sur le terrain » justifiant la répression dont il avait été victime. Une rhétorique qui légitime le tri des journalistes en fonction de leur orientation politique et donne un chèque en blanc à la police pour réprimer ceux qui ne collaborent pas avec le régime. La même logique que celle qui prévaut dans la loi Sécurité Globale concernant les droits de la presse et les journalistes, puisqu’elle vise en premier lieu les médias indépendants et les journalistes couvrant et diffusant les images de violences policières. C’est donc sans surprise qu’après que Taha Bouhafs ou Gaspard Glantz aient dénoncé la tentative de RSF d’évincer les secteurs plus combatifs de la Coordination, le président de cette ONG donne une caution à l’illusion des « négociations » que tente de créer le gouvernement.

En juin dernier, lors du mouvement contre les violences policières et le racisme qui a mobilisé massivement la jeunesse des quartiers populaires, le Comité Adama avait décliné l’invitation de la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, pour « échanger » avec la Garde des Sceaux. Pendant une conférence de presse, Assa Traoré qui réclame justice et vérité pour son frère mort entre les mains de la police en 2016, avait ainsi déclaré : « on ne demande pas des discussions dans un salon de thé à l’Élysée, on demande que les actes judiciaires soient faits ». C’est cette même logique qu’il s’agit d’appliquer aujourd’hui face aux manœuvres du gouvernement, pour revendiquer le retrait pur et simple de la loi Sécurité Globale et de toutes les lois liberticides et racistes à l’instar de la loi séparatisme. Car aucun dialogue n’est possible avec ce gouvernement responsable des mutilations et des blessures des Gilets jaunes, des violences policières contre les migrants, les manifestants et les habitants des quartiers populaires, et de la mort de Zineb Redouane, de Cédric Chouviat, de Sabri Chouhbi et de tant d’autres.

Construire le front le plus large possible pour faire plier le gouvernement

Surtout, la logique qui consisterait à limiter les revendications du mouvement en les restreignant à uniquement au retrait de certains articles de la loi Sécurité Globale ne peut que limiter la construction du rapport de forces le plus important possible. Une telle démarche empêche en effet d’élargir le mouvement à l’ensemble des secteurs menacés par l’offensive sécuritaire en cours, au-delà des journalistes qui sont aujourd’hui en pointe dans la contestation.

A l’instar des musulmans, ou présumés musulmans, stigmatisés dans le cadre de l’offensive islamophobe lancée avec le projet de loi séparatisme, et qui s’est accentuée depuis l’instrumentalisation raciste par le gouvernement du meurtre ignoble de Samuel Paty. Ainsi la dissolution du CCIF et de BarakaCity sont des attaques graves contre les droits démocratiques et la liberté d’association, tandis que la loi séparatisme constitue une attaque liberticide et islamophobe. A ce titre, pour être en mesure de mobiliser les classes populaires issues de la minorité musulmane qui sont aujourd’hui en première ligne face à l’offensive sécuritaire de Macron et Darmanin, le mouvement ne peut faire l’impasse sur l’exigence légitime de l’abandon de ce projet de loi et des attaques contre les associations musulmanes. D’autant plus à l’heure où le durcissement de projet fait émerger de nouvelles mesures liberticides qui pourraient être utilisées comme un véritable « article 24 » bis.

D’autre part, si la loi Sécurité Globale constitue une attaque contre les droits de la presse, son objectif est de renforcer l’impunité policière et ainsi faciliter la répression. En particulier dans les quartiers populaires où la crise sanitaire et économique est susceptible de provoquer des explosions de colère à l’image des révoltes de Villeneuve-la-Garenne pendant le premier confinement. Que ce soit les premiers articles de la loi Sécurité Globale qui prévoient d’étendre les prérogatives de la police municipale ne peuvent que mener à davantage de répression dans les quartiers populaires, ou ceux qui prévoient de restreindre la diffusion d’image de policiers en intervention, ou encore d’équiper les policiers de caméras piétons pour généraliser la reconnaissance faciale, l’ensemble du texte de loi ne peut qu’aboutir à l’augmentation des crimes policiers dans les quartiers populaires.

Enfin, partant du constat que l’offensive sécuritaire n’est que le pendant autoritaire de la politique anti-sociale du gouvernement, le mouvement ouvrier est en première ligne. Car la loi ouvre la voie à de profondes attaques contre le droit de manifester en permettant de généraliser l’usage de drones et la reconnaissance faciale contre les militants politiques et syndicaux. On rappellera à ce sujet la répression des grévistes pendant le mouvement contre la réforme des retraites, lorsque la police intervenait violemment sur les piquets de grève et dans les manifestations. C’est la raison pour laquelle le mouvement ouvrier doit aujourd’hui prendre position et rentrer dans la bataille pour la défense des droits démocratiques. Or depuis le début de l’offensive, les directions syndicales sont restées silencieuses et ne proposent pas le moindre plan de bataille pour mobiliser le monde du travail. Pourtant il n’en faudra pas moins pour faire plier le gouvernement.

En attaquant les droits démocratiques de manière aussi directe, Darmanin s’est aliéné une bonne partie du secteur des journalistes et de l’opinion publique, comme le montrent les réactions qui ont suivi la diffusion des images de violences policières contre Michel à Paris. Et face à la détermination de Macron et Darmanin, la logique des négociations ne pourra satisfaire les revendications contre toutes les lois liberticides. A l’inverse, il faudra construire le front le plus large possible pour construire le rapport de force dans la rue. Une perspective que l’exigence du retrait de l’ensemble des lois liberticides et racistes, sans négociation, est la plus à même de permettre de rendre tangible.




Mots-clés

Loi sécurité globale   /    Mobilisation   /    journalisme   /    impunité policière   /    Violences policières   /    Politique