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Genres et sexualités

Russie

Loi contre la « propagande LGBT » en Russie : la nouvelle offensive réactionnaire de Poutine

Après le discours de Poutine du 30 septembre dernier sur l’annexion des territoires de l’Ukraine qui ciblait explicitement la communauté LGBT, les parlementaires russes ont adopté le 27 octobre en première lecture un projet de loi instituant « l’interdiction totale » de la « propagande LGBT ». Retour sur cette offensive réactionnaire, son histoire et ses enjeux.

vendredi 11 novembre

Le 27 octobre dernier les parlementaires russes ont adopté en première lecture une loi sur l’interdiction totale de « la propagande LGBT ». Un projet législatif qui s’inscrit dans l’agenda réactionnaire de Poutine, visant à opposer une Russie attachée aux traditions à un Occident « progressiste » et « décadent » contre lequel le pays est engagé en guerre en Ukraine.

Un projet qui vient prolonger la loi de 2013

Ce projet de loi n’est pas le premier à porter sur cette thématique. La Gosdouma, le Parlement russe, avait déjà adopté en 2013 une loi interdisant la propagande LGBT auprès des mineurs. Si, en pratique, peu de poursuites ont été engagées sur le fondement de cette loi, elle a joué un rôle profondément réactionnaire en effrayant les militants et les personnes LGBT, les poussant à s’autocensurer et encourageant la censure de ces sujets par les médias et les institutions.

Comme le note dans son blog le président de l’ONG Sphère et expert des questions LGBT en Russie, Igor Kochetkov : « Cette loi était appliquée sélectivement, rarement, et à la fin de 2021 on compte seulement 38 personnes qui ont été condamnées pour "propagande" depuis sa mise en vigueur. Cette loi n’a jamais été conçue pour être une loi de répression de masse mais comme une loi idéologique, les poursuites sont administratives et non pénales ».

Pour donner un exemple de l’application de la loi, suite à l’interview qu’a mené la journaliste Xenia Sobchak avec la tenniswoman lesbienne Daria Kasatkina, la police de Moscou a ouvert début septembre une opération de vérification de sa chaîne youtube pour vérifier si elle contient de « la propagande LGBT s’adressant aux mineurs » et ce malgré le fait que la vidéo contenait une mention « Interdit aux moins de 18 ans ». Après le passage de la loi de « l’interdiction totale », une telle mention offrira encore moins de protection face aux poursuites.

La loi de 2013 était déjà une expression majeure de l’homophobie d’État qui, couplée avec la propagande culturelle homophobe et transphobe a mené à une montée importante des préjugés, de la discrimination et de la violence dans la société russe à l’égard des LGBT. Ainsi, une étude sociologique du centre Levada rapportait qu’en 2015, 2 ans après le passage de la loi, 21% des personnes sondées jugeaient bon « d’éliminer » les gays et les lesbiennes, et 37% jugeaient mieux de les « isoler de la société ». Seulement 9% des enquêtés considéraient que les LGBT méritent du soutien.

Le laboratoire des sexualités rapportait de son côté en 2017 que, d’après son étude de la presse russe menée entre 2011 et 2016, plus de 363 crimes contre les LGBT ont été rapportés par les médias durant cette période. Des meurtres, des attaques sur les bars gay, du chantage, des braquages ou des cambriolages, des violences de rue aux manifestations politiques : plus de 149 personnes sont mortes pendant ces années et c’est sans compter d’autres crimes qui n’ont jamais été recensés.

La propagande LGBT dans Peppa Pig

Dans le texte du nouveau projet de loi qui étend la loi de 2013 « la propagande LGBT » est définie comme toute information « qui fait de la propagande » ou « qui montre » « des relations ou des préférences sexuelles non-traditionnelles » ainsi que celle qui peut « susciter l’envie de changer de sexe ».

La formulation « propagande LGBT » a un caractère volontairement flou difficile à définir. Même si la société russe est traversée de préjugés homophobes et transphobes, comme l’ont montré différentes études sociologiques, il n’en reste pas moins que 86% des russes affirmaient en août 2022 à une étude de l’institut de sondage de l’état VCIOM qu’ils n’ont jamais été confrontés à une telle « propagande LGBT ». Tentant de définir cette fameuse propagande, un des auteurs de la loi, le député Alexandre Khinshtein, a cité en exemple des éléments aussi absurdes que des épisodes de dessins animés comme South Park ou Peppa Pig…

Un flou qui permet finalement de rendre condamnable toute mention aux questions LGBT, le simple fait d’exister publiquement en tant que personne LGBT ou encore d’informer sur les enjeux de santé spécifiques aux différentes personnes LGBT. La « propagande » sera en effet interdite sur les sites d’actualités qui affichent la publicité et qui ont plus d’un million de visiteurs par jour, sur les sites de streaming fréquentés par plus de 100 mille personnes par jour, sur les réseaux sociaux, dans les médias de masse, dans les films qui ne vont plus recevoir d’autorisation de diffusion s’ils contiennent ladite propagande, dans la publicité, sur la télévision sauf entre 23 heures et 4 heures du matin…

Les soi-disant « propagandistes » LGBT encourent de très fortes amendes : jusqu’à 400 000 roubles pour une personne physique (le salaire médian en Russie se chiffre à 35 000 roubles par mois), jusqu’à 800 000 roubles pour les fonctionnaires, jusqu’à 5 millions de roubles pour les personnes morales ainsi qu’une potentielle interdiction d’activité pour une durée de 90 jours. Une personne de nationalité étrangère risque d’être expulsée du pays.

« Satanisme », « perversion »... L’Église orthodoxe et l’État russe main dans la main dans l’offensive anti-LGBT

Cette nouvelle escalade législative homophobe fait suite au discours du 30 septembre de Vladimir Poutine, le président russe, portant sur l’annexion de quatre régions situées dans l’est de l’Ukraine : Donetsk, Lougansk, Kherson et Zaporijjia. Dans ce discours, Poutine notait : « Je m’adresse à tous les citoyens russes. Voulons-nous que dans notre pays, la Russie, au lieu d’avoir un père et une mère, nous ayons un parent n°1 et n°2 et n°2 - mais sont-ils devenus complètement fous là-bas ? Voulons-nous qu’on impose aux enfants dans nos écoles depuis la maternelle des perversions qui mènent à la dégradation et à l’extinction ? Qu’on leur fait rentrer dans la tête que soi-disant il existe d’autres genres à part les hommes et les femmes, qu’on leur propose la chirurgie du changement du sexe ? Voulons-nous de tout cela pour notre pays et pour nos enfants ? Pour nous, tout ça est inacceptable, nous avons un avenir qui est différent. »

Poutine poursuivait ensuite : « Les élites occidentales sont dans la négation radicale des normes morales, de la religion, de la famille. Les dictatures des élites occidentales sont dirigées contre toutes les sociétés et contre leurs propres peuples. C’est un défi à tous. Jésus disait en fustigeant des faux prophètes “vous les reconnaîtrez par leurs propres fruits”. Et on reconnaît déjà ces fruits empoisonnés, non seulement en Russie, mais aussi en Occident : une telle négation de l’être humain et de toutes ses valeurs ressemble à un satanisme ouvert ».

Un discours aussi fébrile qu’ultra-offensif repris par Alexandre Khinshtein, député russe à la tête du groupe parlementaire dédié à la politique d’information et l’un des principaux auteurs de la loi, qui a affirmé à la session parlementaire le 17 octobre que « les LGBT aujourd’hui sont un instrument de la guerre hybride. Dans cette guerre hybride, nous devons protéger nos valeurs, nous devons protéger notre société et nos enfants ».

Les représentants de l’Église orthodoxe jouent également un rôle idéologique important dans la politique russe. Ainsi, à la conférence de la Gosdouma sur le projet de loi contre la propagande LGBT, un prêtre de l’Eglise orthodoxe a lu un discours expliquant : « Une personne moralement pourrie est socialement dangereuse, elle répand l’odeur de sa pourriture bien au-delà de sa chambre. Donc si on vous dit "Qu’il fassent ce qu’ils veulent, qu’ils pêchent autant qu’ils veulent”, ne pensez pas que c’est leurs affaires personnelles, c’est ça l’éthique de Sodome de l’homme nouveau. Tout ce qui protège l’homme moralement est une question cruciale à notre victoire militaire. Les mœurs d’un pays en guerre, c’est la clé pour notre future victoire. Au nom de quoi le soldat doit-il verser le sang, au nom de quoi doit-il devenir handicapé au champ de la bataille ? »

Au printemps déjà, le Patriarche Kirill à la tête de l’Église orthodoxe russe avait avait prêché : « Dans le Donbass (région de l’est de l’Ukraine - ndla), il existe un refus fort des valeurs qui leur sont proposées par ceux qui cherchent maintenant un pouvoir sur le monde entier, l’Occident. Il existe un test de loyauté de ce pouvoir, une sorte de permis pour pouvoir entrer dans ce “monde heureux”, le monde de la consommation excessive, le monde de la “liberté” visible. Et qu’est-ce que c’est que ce test ? Ce test est très simple et en même temps horrible - c’est une parade gay. Les demandes de tenir des parades gay sont un test de loyauté à ce monde puissant et on sait que si des gens ou des pays refusent de telles demandes, ils ne feront pas partie de ce monde ».

Une offensive idéologique contre un ennemi intérieur pour distraire la population de la catastrophe économique et militaire

Ces discours permettent de voir l’idéologie réactionnaire derrière cette loi : ils opposent l’Occident décadent avec ses « parades gay », « les parents 1 et 2 » et « la théorie du genre » aux valeurs traditionnelles russes, à la famille hétérosexuelle russe, à la foi chrétienne orthodoxe. Un moyen de légitimer idéologiquement la guerre en Ukraine et l’escalade dans laquelle est engagée le régime, mais aussi de forger des ennemis intérieurs permettant de rediriger la colère contre un régime affaibli par les difficultés géopolitiques et économiques auxquelles il fait face.

Igor Kochetkov souligne que la loi de “l’interdiction totale” de “la propagande LGBT” est avant tout une loi idéologique qui sert à “montrer l’attitude de l’état à l’égard de personnes LGBT, montrer son approbation à la discrimination et aux violences qui touchent la communauté, nourrir la division entre les personnes hétérosexuelles et cisgenres d’un coté et les personnes homosexuelles et trans de l’autre”.

Cette démarche reposant sur une opposition culturelle avec l’Occident qui serait gangrené par le progressisme n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dès 2013 dans un discours devant le club Valdai, quelques mois après l’adoption de la loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels en France, Poutine fustigeait ainsi « l’Europe qui renonce à ses racines, à son idéologie traditionnelle, culturelle et religieuse, et même sexuelle » et « les conséquences désastreuses » de la « propagation de l’homosexualité par certains États. » Un discours que l’on retrouve chez les alliés d’extrême-droite de Poutine en Europe comme Victor Orbán qui a vu, pour reprendre l’expression du langage poutiniste, « le fruit empoisonné » de l’idéologie progressiste, et a interdit « la propagande LGBT auprès des mineurs » en Hongrie.

Évidemment cette opposition entre un Occident progressiste et une Russie traditionaliste masque la réalité de la situation des LGBT en Occident. Même si des gouvernements libéraux aux Etats-Unis ou en Europe ont accordé quelques droits civiques et reproductifs aux personnes LGBT, pour lesquels elles ont dû lutter sans relâche, cette acceptation de façade cache des discriminations persistantes dans le monde du travail qui relèguent les personnes LGBT aux marges de la classe ouvrière, une transphobie institutionnelle, les mutilations de personnes intersexes et surtout une politique migratoire mortifère pour les réfugiés LGBT. Poutine le sait bien, puisque lui-même s’inspire de l’homophobie et de la transphobie occidentale : la loi « contre la propagande LGBT auprès des personnes mineures » de 2013 est héritière de Section 28, une loi homophobe et transphobe passée par le gouvernement de Margareth Thatcher qui est restée en vigueur pendant plus de 15 ans au Royaume-Uni.

Contre un régime autoritaire et réactionnaire, peut-on faire appel à la « démocratie » ?

Pour protester contre le projet de l’interdiction de « la propagande LGBT », l’ONG Sphère et le mouvement libéral-démocratique Vesna ont proposé d’écrire des lettres aux députés de la Gosdouma pour les interpeller et leur exprimer « une opposition massive à la loi ». Plus de 14000 lettres ont été écrites dans les deux premières semaines après le lancement de l’action. Un site spécial avec un kit d’instructions à suivre a été lancé par Vesna, sur le modèle d’un projet qui avait été conçu au début de la guerre avec l’objectif interpeller les députés de Gosdouma pour leur demander d’enclencher la procédure pour l’impeachment de Vladimir Poutine.

La démarche d’essayer d’interpeller des députés est très populaire aux Etats-Unis dans les groupes militants écolo et féministes. C’est une approche institutionnelle qui part du principe qu’il est possible d’agir sur le modèle des lobbys qui se battent pour chaque politicien : si les groupes religieux et les géants pétroliers peuvent influencer l’agenda législatif, alors les progressistes le pourraient aussi. La stratégie de ces militants repose par ailleurs sur le fait d’opposer la démocratie bourgeoise, ou les traces qu’il peut en rester en Russie, au régime autoritaire de Poutine. Le mouvement libéral-démocratique Vesna fait ainsi appel à la Constitution en expliquant : « Nous considérons que ces lois sont anticonstitutionnelles. L’article 19 de la Constitution stipule que l’état garantit l’égalité des droits et des libertés de l’homme et du citoyen, et la partie 2 de l’article 55 indique qu’en Russie ne peuvent pas être adoptées des lois qui annulent ou réduisent les droits et les libertés de l’homme et du citoyen ».

Seulement, comme l’annonçait dans sa chaîne Telegram Pyotr Tolstoy, vice-président de Gosdouma, le projet de loi a été soutenu dès le départ par 400 députés, dont 60 font partie du groupe parlementaire pour la défense des valeurs chrétiennes. De plus, la Russie n’est ni une démocratie bourgeoise, ni une république parlementaire, mais bien un régime présidentiel autoritaire avec une démocratie fantoche qui ne permet pas la création de partis d’opposition qui ne sont pas subordonnés au pouvoir. Aussi, même s’il existe un travail parlementaire réel sur les lois, la politique en Russie reste très verticale et le Parlement n’est qu’une courroie de transmission de l’exécutif de Poutine. En 2020, une fois que la Constitution ne correspondait plus aux objectifs politiques et idéologiques du régime, elle a été réécrite, définissant le mariage comme une « union entre un homme et une femme » et en permettant à Poutine de se maintenir au pouvoir jusqu’à 2036.

Parallèlement à sa campagne des lettres aux députés, l’ONG Sphère a lancé une pétition en ligne contre la loi sur Change.org récoltant plus de 80 000 signatures Même si de telles pétitions tombent aussi sur la sourde oreille des députés loyaux du régime poutiniste, elles sont utiles pour briser l’illusion de l’adhésion massive à toute initiative réactionnaire que prétend avoir Poutine. Des protestations individuelles ont également eu lieu à Kaliningrad, Kazan, Khabarovsk et d’autres villes russes. Dans le contexte actuel, extrêmement répressif, les groupes militants n’appellent pas aux mobilisations de masse contre la loi, craignant l’incarcération des militants sans résultats.

L’« outing », une stratégie contre la marginalisation des LGBT en Russie ?

D’autres militants LGBT proposent de reprendre une pratique issue des années 70-80s aux Etats-Unis : l’outing par des militants de personnes LGBT au pouvoir. Des militants états-uniens comme Harvey Milk considéraient à l’époque que toute la communauté LGBT pourrait sortir de sa marginalisation si les personnes LGBT dans les lieux de pouvoir culturels, politiques ou religieux et cachant jusqu’alors leur homosexualité “sortaient du placard”, si elles révèlaient au monde leur homosexualité. Et si celles-ci préféraient la taire, alors les militants le feraient de force pour elles. Cette pratique est devenue particulièrement mise en oeuvre dans les années 80, en plein milieu de l’épidémie VIH/SIDA : l’administration du président républicain Ronald Reagan ne prenait pas alors de pas décisifs pour la combattre et était même activement homophobe, et ce alors même que certains responsables politiques Républicains étaient secrètement homosexuels.

Le journaliste gay Renat Davletgildeev propose en ce sens de révéler les noms des personnes LGBT au sein du régime poutiniste, qui mènent une politique homophobe et transphobe. Selon Davletgildeev, « l’ambassadeur » de la loi « de l’interdiction totale » de la propagande LGBT, Vyacheslav Volodin, président de Gosdouma, serait lui-même homosexuel. Davletgildeev insiste que plus de 50 députés de Gosdouma sont homosexuels eux aussi. « Ils gardent tous le silence, le silence est un crime, la loi est devenue possible justement parce qu’on est resté silencieux », justifie de son côté Igor Kochetkov en faveur de la pratique de l’outing.

Les défenseurs de l’outing partent du principe qu’une fois que l’homosexualité des hommes du régime sera révélée au grand jour, cela va créer une contradiction dans les politiques homophobes menées par l’État. La logique qui sous-tend l’outing est aussi d’une certaine façon celle de la vengeance : punir les homosexuels qui participent au pouvoir oppressif et les faire partager les résultats de la marginalisation que cet ordre inflige aux personnes LGBT. Igor Kochetkov insiste que, tout en étant personnellement opposé à l’outing en général, la communauté LGBT russe fait face à une situation exceptionnelle : « la vie privée de nos figures publiques n’est pas juste une affaire privée, la société a le droit de savoir la vie privée de ses représentants politiques, ils sont déjà obligés de déclarer leurs revenus, par exemple. Et si une figure politique ment, si elle n’écoute pas à nos appels au dialogue, nos interpellations, alors elle doit être exposée ».

Or, si la stratégie de l’outing paraît plus combative que le fait d’écrire des lettres aux députés, on peut là aussi émettre des doutes quant à son efficacité. Anton Krasovsky, un homme ouvertement gay, militant associatif contre le VIH/SIDA, est devenu ces dernières années le rédacteur en chef du média d’État RT Russia et un des principaux propagandistes russes. Son identité gay bien connue et révélée volontairement en 2013 ne l’a pas empêchée de se positionner pleinement pour la loi contre la propagande LGBT en 2022 avec un discours très imagé : « Est-ce que nous voulons qu’on raconte dans nos écoles et dans nos crèches que le Prince Ivan s’est marié avec le Prince Lapin ? Est-ce que nous voulons que les garçons de 12 ans se fassent couper les couilles et que les filles de 12 ans prennent de la testostérone pour devenir en quelques années des singes poilues avant de se raviser ? Est-ce que moi je le veux ? J’y ai beaucoup réfléchi et je n’en veux pas. Je veux me réveiller dans ma ville, Moscou, aux sons de cloche de l’église et voir dans les rues une grande foule dans une procession orthodoxe, et là, les gens souriants, les hétéros, les gays et, vous allez rire, même les transgenres ».

En octobre Anton Krasovsky a été démis de ses fonctions au sein de Russia Today, non pas à cause de son identité gay mais suite à ses propos génocidaires qui ont choqué la presse internationale. L’identité gay des hommes de pouvoir n’est pas contradictoire avec des politiques homophobes, car ils sont justement protégés des effets les plus graves de l’homophobie par leur pouvoir. Un constat qui rappelle combien, en Russie comme dans les démocraties bourgeoises occidentales qui utilisent la lutte contre les LGBT-phobies pour se donner un visage humain, il persiste un monde de différence entre les bourgeois et politiciens qui vivent à visage découvert (ou non) leur sexualité, et la majorité des LGBT qui cumule les discriminations quotidiennes et le coût de la vie actuelle avec la crise inflationniste.

Pour une solidarité internationaliste

Finalement, face à cette loi homophobe et transphobe, de nombreuses personnes LGBT - qui n’ont pour certaines plus d’autre choix que de partir, surtout dans le contexte de la mobilisation militaire des hommes cis ainsi que des personnes trans avec un marqueur M dans le passeport - ont choisi d’émigrer, s’appuyant sur des initiatives comme, par exemple, Queer Svit. Une situation qui témoigne du pourrissement du régime de Poutine qui poursuit sa radicalisation réactionnaire.

Dans ce cadre, il y a urgence à défendre une solidarité internationaliste contre les fermetures des frontières aux citoyens russes du simple fait de leur nationalité, en revendiquant l’accueil inconditionnel des réfugiés et l’ouverture des frontières. Alors que les gouvernements occidentaux ont montré qu’ils n’hésitaient pas, comme Poutine, à prendre les populations en otage dans le cadre de la guerre, cette solidarité ne peut se mener qu’en indépendance des États impérialistes, qui entendent profiter de la guerre pour avancer leur propre agenda au détriment de celles et ceux qui sont en première ligne des conséquences de la situation actuelle.

Ce d’autant plus que, loin du discours de Poutine sur le « wokisme » qui évoque celui de larges secteurs de la classe politique en France, l’acceptation de façade des personnes LGBT s’écroule partout en Occident. Aux Etats-Unis, la Cour Suprême est sous le contrôle d’une majorité extrêmement conservatrice qui s’apprête de reverser tous les acquis LGBT des dernières décennies, le Parti Républicain pénétré par les fondamentalistes chrétiens mène une offensive nationale contre les personnes trans. En Europe, que ce soit en Italie et en Hongrie ou en Suède et en Pologne, l’extrême-droite anti-LGBT est déjà au pouvoir.

Pour les membres de la communauté LGBT qui peuvent, veulent ou sont contraints de rester dans le pays, la défense de leurs droits va être plus que jamais un combat. Dans ce cadre, ils vont devoir réfléchir à de nouveaux moyens de diffusion des discours pour les droits LGBT et de l’éducation sexuelle qui échapperaient aux poursuites par la loi, en s’appuyant notamment sur les Russes en exil.

Mais la radicalisation du régime de Poutine et l’impasse des alternatives pro-occidentales soulignent plus largement la nécessité d’une réponse par en bas. Une réponse qui lie l’ensemble des mouvements opposés au régime - le mouvement anti-guerre, le mouvement féministe, les mouvements nationaux des minorités ethniques – à une mobilisation de la classe ouvrière, dont la force sera décisive pour mener le combat contre le régime de Poutine, en toute indépendance des grandes puissances occidentales mais en alliance avec toutes celles et ceux qui luttent contre l’exploitation et l’oppression partout dans le monde.



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