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Analyse

Loi immigration : après le rejet à l’Assemblée, où va la crise politique ?

Le rejet de la loi Immigration à l'Assemblée a ouvert une profonde crise politique. Mais pour l'heure le vent souffle fort dans le dos de la droite et de l’extrême droite qui veulent en profiter pour durcir encore le débat sur l’immigration et capitaliser politiquement. Le mouvement ouvrier doit opposer un plan de lutte !

Joël Malo

12 décembre 2023

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Loi immigration : après le rejet à l'Assemblée, où va la crise politique ?

Le vote de la motion de rejet préalable sur la loi immigration de Darmanin ce lundi a ouvert une crise politique importante pour le gouvernement. Ce mardi 12 décembre, en Conseil des Ministres, Emmanuel Macron a tout de même décidé, après avoir refusé la veille la proposition de démission du ministre de l’Intérieur, de maintenir le texte et de lui faire poursuivre son chemin parlementaire, en convoquant une Commission Mixte Paritaire (CMP). Celle-ci réunit une délégation de 7 députés et de 7 sénateurs pour tenter de trouver un terrain d’entente et d’aboutir à un texte commun. Etant majoritaires au Sénat, les LR vont dominer cette commission et promettent de repartir du projet durci qu’ils avaient voté au Sénat.

Quel avenir pour la loi immigration ?

Darmanin a dû naviguer entre une loi immigration extrêmement durcie par la droite, majoritaire au Sénat, excluant les mesures de régularisation et développant des mesures d’un racisme encore plus décomplexé et un retour à son texte d’origine à l’Assemblée. Pour les éditorialistes bourgeois le vote de l’Assemblée lundi signe le crash du « en même temps » macroniste, cette formule du candidat « ni de gauche ni de droite » qui avait réussi à siphonner et le Parti Socialiste et Les Républicains. Au final, Darmanin et Macron ont fini par recevoir un vote de rejet « en même temps » de la gauche et de la droite parlementaire.

Concrètement, ce vote de rejet pourrait marquer, et c’est bien la crainte du gouvernement, la fin de sa capacité à gouverner en trouvant des alliés à gauche à droite (surtout à droite) pour voter des textes. La volonté de Macron de maintenir le texte pourrait donc être une tentative de sauver les meubles en tentant malgré tout de le faire aboutir et une manière de renvoyer la balle dans le camp des LR. Le passage de la loi en Commission Mixte Paritaire ne reste pas moins un casse-tête insoluble pour le gouvernement. Le plus probable, les LR y étant majoritaires, est qu’un texte plus dur, semblable à celui voté au Sénat en sorte. Dans ces termes, il serait très difficile pour les macronistes d’obtenir une majorité à l’Assemblée pour le voter, les partis de l’ex-NUPES s’y opposant de même… qu’une partie des macronistes. Le risque serait donc même de faire exploser le groupe présidentiel.

Pour éviter pareil scénario, le gouvernement pourrait mobiliser à l’issue de la Commission Mixte Paritaire un énième 49-3 palais Bourbon. Le recours à un nouveau 49-3, hors texte budgétaire, est toutefois contesté par le RN devant le Conseil Constitutionnel. Surtout, le coût politique d’un tel recours serait énorme pour la macronie qui pourrait risquer le vote d’une motion de censure et la dissolution de l’Assemblée nationale. Dès lors, la solution pour Macron serait de parvenir à un accord de gouvernement avec LR, ce que ces derniers négocieraient à un prix très élevé. Alors que Darmanin a tendu de nouvelles perches xénophobes à LR ce mardi matin, en déplacement dans un commissariat, proposant notamment de nouvelles attaques contre l’Aide Médicale d’Etat (AME), Eric Ciotti a déjà écarté toute poursuite de discussion avec le ministre, affirmant ne vouloir parler qu’à Borne.

Une crise politique d’ampleur sur laquelle pourraient capitaliser la droite et l’extrême droite

En résumé, la situation tourne en rond : sans accord avec LR pas d’avancée à l’Assemblée, tandis que ce qui serait gagné avec un accord pourrait être perdu à « gauche » de la macronie. La situation est d’autant plus complexe pour Emmanuel Macron et consorts que dans le même temps le RN n’a évidemment aucun intérêt à sauver le gouvernement de la noyade. Comme l’a souligné une députée macroniste, cette loi immigration servait sur un plateau d’argent ce que les lepénistes demandent depuis 40 ans. Seulement, enflammés par les appels du pied xénophobe du gouvernement et par l’ambiance réactionnaire co-construite ces dernières semaines, le RN s’est dit qu’il pouvait aller plus loin et faire une entorse à sa politique dite « constructive », c’est-à-dire de voter tout élément allant dans le sens de sa politique.

Après le passage des retraites, et grâce à l’attitude particulièrement docile des directions syndicales qui ont choisi ces derniers mois de jouer à fond le jeu du dialogue social, le gouvernement a pu se berner lui-même sur sa capacité à gouverner. Pourtant, au premier texte d’ampleur, une crise politique inédite depuis 25 ans se déclenche. Sauf qu’à la fin des années 1990, le bipartisme disposait de nombreuses roues de secours. Ce n’est plus le cas du macronisme dont tous les fusibles sont cramés et dont même la perspective d’un remaniement est une gageure.

Dans ce contexte, la droite et l’extrême droite espèrent profiter de la crise et marquer le plus de points sur le dos du gouvernement. Soit en l’obligeant à aller plus loin que ce qu’il n’avait prévu initialement sur son projet raciste anti-immigrés, soit en jouant la carte de la surenchère permanente. Une aubaine pour ces deux partis qui doivent essayer de se décoller au maximum du macronisme après avoir maintenu à ses côtés un équilibre très précaire qui avait permis de faire voter de nombreuses attaques à l’image du refus d’augmenter le SMIC, des attaques contre les chômeurs, les allocataires du RSA etc.

Sur fond de la compétition et de la course réactionnaire qu’elle mène avec le gouvernement ces derniers mois, l’extrême droite qui a su imposer ses thèmes à la suite du meurtre de Thomas à Crépol, de l’attaque terroriste à Paris et dans le cadre de l’hystérie impérialiste collective de soutien à la guerre coloniale d’Israël, pourrait être la grande gagnante de la situation. Avec en tête l’objectif des européennes, le RN espère désormais capitaliser sur un macronisme à bout de course pour le rencontrer le plus affaibli possible lors du scrutin du printemps 2024 et faire une démonstration de force électorale. Le RN se sent tellement pousser des ailes que depuis lundi soir Bardella fait le tour des plateaux pour se dire prêt à entrer à Matignon en cohabitation avec Macron.

Renverser la situation

Aussi, les premières réactions de la gauche institutionnelle d’un enthousiasme euphorique suite à la débâcle de Darmanin semblent rater l’essentiel. Aussi profonde soit-elle, la crise politique ouverte par le vote de la motion de rejet est due essentiellement à des éléments de crise par en haut, au sein de la classe dominante elle-même, et surtout à droite toute. Cette dynamique générale profite d’abord évidemment au RN et la défaite des macronistes est pour l’heure loin d’être synonyme de victoire pour les classes populaires et les travailleurs.

La différence fondamentale avec la séquence des retraites est que les éléments de crise prenaient leur origine dans un moment d’activité et de politisation intense du mouvement ouvrier. Aujourd’hui encore, c’est bien la seule chose qui pourrait changer la solution d’ensemble. Dans une situation enfermée entre pire et moindre mal sur la question de l’immigration et du durcissement répressif de l’Etat, la seule issue progressiste ne peut commencer que par une dynamique de mobilisation sociale qui balaye les arguments xénophobes de la classe dominante.

Les derniers mois montrent l’échec flagrant de la politique de conciliation des directions syndicales. Après l’explosion d’un mouvement de millions de personnes au printemps, par lequel elles ont craint d’être débordées, les confédérations se sont réfugiées dans le dialogue social permanent. Un échec sur toute la ligne qui a même permis au gouvernement de repasser à l’offensive sur le chômage des seniors, contre le code du travail, contre la fonction publique et contre le collège unique.

Pourtant, les raisons de la colère sont encore vives sur le terrain social. L’inflation et les salaires sont bien la préoccupation première malgré le matraquage médiatique sur les questions répressives et xénophobes. Un premier pas pour renverser la vapeur serait que le mouvement ouvrier prenne position politiquement contre cette loi immigration pour proposer un front de mobilisation sociale par en bas et un plan de lutte qui fasse la jonction avec la question des salaires, de l’appauvrissement des ménages mais aussi pour la fin du massacre à Gaza et la nécessaire résistance aux attaques décomplexées de l’extrême droite. Seule une telle mobilisation, bien loin de toute illusion dans le parlement, serait en mesure d’imposer un autre agenda et de faire en sorte que la crise politique en cours profite aux travailleurs et non pas aux racistes du RN.


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