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Jeunesse

Privatisation et précarisation

Loi sur la recherche : en pleine crise sanitaire, les universités face à une nouvelle attaque

Le projet de Loi de Programmation Pluriannuelle de Recherche (LPPR) avait fait grand bruit à la sortie de l'hiver dernier et avait provoqué une vague de colère dans l'enseignement supérieur et la recherche, en parallèle de la bataille contre la réforme des retraites.

jeudi 24 septembre

Crédits photo : DNA / Laurent Réa

À partir de janvier dernier, les universités et les laboratoires de recherche avaient largement contesté le projet de loi sur la recherche, initialement censé être votée en février 2020, et annoncée près d’un an auparavant par Édouard Philippe. Une mobilisation qui a connu son apogée le 5 mars 2020, avec d’importantes manifestations dans de de nombreuses villes, où les cortèges de l’enseignement supérieur, menés par les doctorants, occupaient une place centrale. Cette colère contre le projet de loi sur la recherche, et plus en général contre la destruction du service public et de l’université, s’était cristallisée et organisée dès le début du mois de février au travers de la Coordination des Facs et Labos en lutte, rassemblant jusqu’à 750 personnes – essentiellement des enseignants et des chercheurs mais également des travailleurs administratifs des universités et des étudiants.

Cette Coordination revendiquait notamment dans son premier communiqué : « Contre cette vision néolibérale et autoritaire, contre la marchandisation des savoirs, nous voulons un véritable service public d’enseignement et de recherche, intégré à une éducation publique de qualité, de la maternelle à l’université, financé à la hauteur de ses besoins grâce à un plan d’investissement massif jusqu’à 1% du PIB pour la recherche publique. Contre la prolifération des emplois précaires, nous voulons un plan massif de titularisations et de créations d’emplois statutaires »

Le gouvernement part à l’offensive contre l’enseignement supérieur et la recherche

Mais la pandémie est passée par là, et la lutte conte la LPPR s’est retrouvée confinée, tout comme les travailleurs de l’université et les étudiants mobilisés. Malgré quelques tentatives de relancer la mobilisation en juin, force est de constater que le changement de situation politique a fait passer la LPPR au second plan dans les préoccupations des étudiants et des enseignants-chercheurs. Profitant de l’atonie et la désorganisation qui fait suite à des semaines de confinements et de vacances estivales, en pleine période de rentrée universitaire désastreuse dans le contexte de crise sanitaire, le gouvernement a fait passer le projet de loi en première lecture dans le nuit du 23 au 24 septembre, où il a été adopté à une large majorité par les députés. « C’est un vrai moment historique » s’est même réjouie Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur.

Alors que la crise sanitaire révèle le manque de moyens criants à l’université, se traduisant par des amphis bondés, un manque de personnel pour assurer des cours dans le respect des gestes barrières, des clusters qui se développent un peu partout dans les facs, l’argumentaire du gouvernement en défense de la loi, qui passera au Sénat à la fin du mois d’octobre, tient surtout sur un argument budgétaire, qui serait l’injection de 25 milliards d’euros dans la recherche, étalée sur 10 ans. Une projection qui dépasse de loin les prérogatives du gouvernement Macron, d’une part, mais surtout qui, rapportée au budget annuel alloué à la recherche, ne représente en plus que très peu de moyens. À titre d’exemple, le « calendrier d’investissement » prévoit l’injection de 400 millions dans la recherche en 2021, autant dire une goutte d’eau par rapport au budget de la recherche 2020 chiffré à 25,49 milliards d’euros, qui représentait déjà une hausse de 500 millions par rapport à l’année précédente. En d’autres termes, présenter ce plan d’investissement ainsi permet essentiellement de jeter de la poudre aux yeux en annonçant de gros chiffres qui, lorsqu’ils sont rapportés au budget actuel de la recherche et étalés sur une décennie, ne feront pas grande différence.

Pourtant, jamais le manque de moyens à l’université n’a été rendu aussi visible qu’en cette rentrée 2020. Et alors que des milliers de nouveaux étudiants viennent grossir les rangs des universités, ce dont Vidal se réjouit, c’est un budget quasiment constant, et entièrement dédié à certains secteurs très spécifiques de la recherche.

L’approfondissement d’un système d’enseignement et de recherche à deux vitesses

Mais par-delà les chiffres, c’est avant-tout le système de financement et de recrutement que promeut ce projet de loi qui constitue une véritable bombe dans le milieu universitaire. Entre autres mesures, la loi sur la recherche vise à financer les projets et les labos sur la base d’évaluations et d’appels à projet, tout en permettant à la régions et aux laboratoires de s’endetter. Plutôt qu’un système de recherche publique et pérenne, la loi ouvre la recherche à la mise en concurrence et vise à concentrer les moyens qui lui sont alloués dans la seule Agence nationale de la recherche (ANR) qui déterminera ensuite la trajectoire de ces investissements (au détriment d’une hausse des moyens alloués à chaque laboratoire par exemple).

Une logique qui a pour conséquence de pousser à investir dans des projets de recherches rentables plutôt que socialement utiles, et qui place les chercheurs en concurrence les uns avec les autres en accroissant la sélectivité et les compétitivités.

D’autre part, les éléments de la réforme relatifs au recrutement sont une véritable attaque à l’université publique, car ils ouvrent un « parcours de titularisation » parallèle au système universitaire actuel, plus proche d’un modèle à l’américaine (les « tenure tracks ». Enfin, ce projet de loi vise à mettre en place des « CDI de projet », qui sont en réalité de contrats de recherche qui prennent fin lorsque le projet se termine. Autant de mesure qui, sur le long terme, vont considérablement accroître la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, et qui vont tendre à séparer de plus en plus les deux (d’un côté l’enseignement et de l’autre la recherche).

La coordination Facs et Labos en lutte résume ainsi la LPPR : « une loi de précarisation et de privatisation de la recherche ».

En pleine crise sanitaire, une rentrée qui met en lumière le manque de moyens dans les universités

La temporalité choisie par le gouvernement pour faire adopter ce projet de loi n’a rien d’anodin. Ce passage éclair à l’assemblée de la loi sur la recherche intervient alors que la communauté universitaire est en train de faire face à une rentrée catastrophique, alors que la deuxième vague épidémique de coronavirus frappe de plein fouet les établissements. Une situation qui révèle le manque de moyens criant dans les universités, qui sévit depuis des années mais qui devient aujourd’hui pour certains étudiants et personnels une véritable question de vie ou de mort.

En effet, dans les universités où le choix à été fait de maintenir à tout prix les cours en présentiel, à moyens constants, les étudiants sont forcés de s’entasser dans des amphis et des salles de cours bondés, sans pouvoir respecter les gestes barrières. Certains établissements ayant initialement fait le choix du présentiel, comme Sciences Po Paris ou l’INSA à Toulouse ont dû fermer leurs portes en urgence face à un taux de contamination extrêmement élevé. Dans les facs où une solution hybride (mi-présentiel, mi-distanciel) a été choisie, l’organisation complexe des emplois du temps repose entièrement sur les travailleurs administratifs et enseignants, qui voient leurs heures de travail exploser en l’absence de moyens humains et financiers suffisants pour faire face à ce défi organisationnel.

La LPPR n’est en rien une réponse à cette situation dramatique, et vient au contraire renforcer les inégalités et la précarité au sein de l’enseignement supérieur. À rebours total de cette logique de privatisation, de précarisation, de sélection et de la mise en concurrence pour les financements, nous devons nous battre pour une université ouverte à toutes et tous. Cela passe par un investissement massif dans l’Enseignement supérieur, la titularisation de tous les travailleurs précaires et la création de nombreux postes, tant dans l’enseignement et la recherche que chez les travailleurs administratifs. Il s’agit d’une condition essentielle pour assurer des cours dans des conditions décentes. Contre la logique d’élitisation de certains établissements tandis que d’autres sont relégués au rang de « fac poubelle », nous devons revendiquer l’accès à l’enseignement supérieur pour toutes et tous, c’est à dire la suppression des lois instaurant une sélection à l’entrée de l’université (abrogation de la loi ORE et de parcoursup) et la gratuité totale des études. Pour faire face à la crise sanitaire au sein des établissements, nous devons bénéficier de masques gratuits et toute transparence doit être faite sur les cas de contamination et leur gestion, ce qui implique l’installation systématique de centre de dépistage sur les campus.

Face à cette attaque d’ampleur, des membres de la communauté scientifique appellent à se mobiliser de nouveau, et rappellent que c’est grâce au rapport de force imposé en février et mars dernier que les vacataires ont vu inscrire dans la loi la mensualisation de leurs salaires (auparavant payés au lance-pierre, par semestre voire par année).

Sur le site université ouverte, la coordination fac et labos en lutte appelle à « une rencontre nationale dématérialisée pour l’université et la recherche publiques [...] le 1er octobre 2020, de 18h à 20h, ici sur Discord. Ouverte à tou·tes, elle nous permettra de construire la prochaine grande mobilisation, au moment du passage de la loi au Sénat (mi-octobre). »