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Témoignage d'une prof d'Histoire-Géo

« Loin des injonctions, maintenir un lien social et essayer de raccrocher les élèves »

Enseignante en Histoire-Géo dans un collège Rep+ de Seine Saint-Denis, Elise nous raconte son quotidien de prof à distance depuis la fermeture des établissements scolaires le 16 mars dernier. Entre impréparation totale, injonctions absurdes et débrouillardise.

lundi 30 mars

Révolution Permanente : Comment vous êtes-vous organisés depuis l’annonce de la fermeture des établissements scolaires ?

La spécificité est que je suis dans un collège Rep+ de Seine Saint-Denis, donc on est confrontés à des familles précaires. Avec la particularité également d’être un collège numérique : on a à notre dispisition des outils numériques, des plateformes où l’on peut déposer nos cours.

Le premier souci pour nous avec pas mal d’élèves qui peuvent être décrocheurs, c’était pas vraiment la continuité pédagogique en tant que telle mais déjà assurer le service public. Rassurer les familles, essayer de maintenir un lien social avec les familles, c’était la première chose qui nous semblait importante dans cette situation. Dès le vendredi quand on a appris la fermeture on a pris une heure, on s’est réunis pour se mettre d’accord pour utiliser tous ce même outil-là pour ne pas multiplier les moyens de communication.

Comme pour tous les collègues de France ça a été compliqué les premiers jours puisque les ENT ne fonctionnaient pas. Pendant quelques jours ça a été très compliqué de mettre en route la machine. Cela s’est amélioré, on a mis en place des horaires plus ciblés par niveau.

RP : Quelles adaptations cela nécessite-t-il concernant votre enseignement ?

Quand Blanquer nous parle de continuité pédagogique, ce n’est pas possible. Pour moi, l’éducation c’est d’abord une affaire de collectif. C’est la collaboration des élèves dans la classe, nos échanges interpersonnels. Avec la classe à la maison ça ne comble pas ces difficultés-là, l’individualisation du travail ça renforce les inégalités. Tous les élèves ne réagissent pas pareil face au travail.

RP : Cette situation ne crée-t-elle pas des inégalités entre les élèves, pas tous égaux pour suivre les cours à distance ?

La première chose : j’appelle les familles dans la semaine et du coup les élèves. Ce qui ressort c’est qu’on a une moitié des élèves qui arrivent à avoir une connexion plutôt correcte, qui ont un ordinateur ou une tablette et qui ont internet chez eux et qui arrivent assea facilement à aller sur l’ordinateur à leur convenance. Mais il y a pour une grosse moitié pour qui il n’y a que le téléphone avec la 4G, certains n’ont pas internet chez eux.

Par exemple j’ai le cas d’un élève qui va chez sa sœur dans l’immeuble d’à côté pour faire ses devoirs. J’ai le cas d’une maman qui a neuf enfants à la maison et qui fait avec la 4G sans ordinateur et qui disait qu’il fallait bien répartir les horaires entre les enfants. Surtout que certains sont au primaire, d’autres au collège et d’autres au lycée. Elle me racontait que l’entraide se mettait en place entre les parents au sein de l’immeuble parce que certains voisins ne savaient ni lire ni écrire donc c’était très difficile pour eux de suivre la scolarité de leurs enfants. Le tout avec le problème du confinement et de limiter les contacts mais ils font comme ils peuvent. Et enfin il y a des familles qui ne sont pas joignables, et ce sont les élèves les plus en difficulté.

RP : Quelles adaptations cela nécessite-t-il en terme de travail pour les enseignants ?

Comme je disais, on se rend compte qu’on ne peut pas assurer la même chose qu’en classe, c’est très limité ce qu’on peut transmettre. Moi le choix que j’ai fait c’est de consolider les acquis des élèves plutôt pour les petits niveaux et puis pour les Troisième étant donné qu’il y a l’incertitude sur l’examen qui pèse. Pour le moment le Brevet est censé être maintenu mais on ne sait pas avec l’ampleur de la crise s’il va pouvoir se tenir. Moi je serais plutôt partisane de l’annuler et que tout le monde puisse l’avoir. Mais du coup on n’a pas le choix, on avance dans le programme avec les Troisième et donc c’est un travail assez considérable parce qu’on doit réadapter totalement tous nos supports, notre langage. Sur des choses qu’on explique en classe, là quand on donne un travail il faut que tout soit le plus clair possible. On peut s’orienter vers des explications vidéo, etc il faut vraiment adapter tous nos supports. C’est vrai que c’est un gros travail qui n’est pas évident.

RP : Pensez-vous que la situation aurait pu être mieux pensée et mieux gérée ?

Déjà c’est vrai que quand c’est arrivé (la fermeture des établissements scolaires) nous on ne s’y attendait pas du tout. Le matin même de l’annonce Blanquer disait qu’il n’y aurait pas de fermetures d’écoles donc on n’était pas du tout préparés à ça. Quand ensuite il nous a dit que tout était prêt en réalité on s’est vite rendus compte que ce n’était pas le cas.

Beaucoup de choses auraient pu être améliorées et heureusement et je sais que ce n’est pas le cas que pour nous, on n’a pas attendu Blanquer et ses propositions avec « Ma classe à la maison » et le CNED pour commencer à travailler parce que ces outils ne sont pas viables et c’est par nos propres moyens de fonctionner qu’on arrive à travailler. Encore une fois, c’est parce qu’on utilise nos propres moyens et pas ceux donnés par l’institution parce que rien n’est prêt.

Enfin, il y a autre chose par rapport aux injonctions de Blanquer à être productifs, nous les enseignants avons tous réagi aux propos de Sibeth Ndiaye qui disait qu’on ne travaillait pas alors qu’on travaille d’arrache-pied pour continuer à travailler avec nos élèves. Mais ce qui est sûr pour nous c’est que loin de ces injonctions, maintenir un lien social et essayer de raccrocher les élèves c’est vraiment le plus important dans cette période.

Propos recueillis par Jackson Leniwy