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Lyon. Au 115, la situation dramatique des SDF au bout du fil

Jonathan, travailleur social au 115 à Lyon revient sur la situation dramatique des SDF en période d'épidémie et sur la responsabilité du gouvernement dans la dégradation des moyens d'accueil et l'absence de mesures d'urgences à la hauteur.

lundi 23 mars

PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP

Révolution Permanente : En quoi consiste ton travail ?

Jonathan : Le travail au 115 consiste à réceptionner les appels des citoyens qui veulent signaler une situation de vulnérabilité qu’ils ont rencontré dans la rue, ou bien les appels des principaux concernés, c’est-à-dire les personnes en situation de rue qui sont soit isolées soit en famille. Il y a des centres d’hébergement d’urgence rattachés directement au 115, qui proposent de manière générale seulement une nuitée tous les quatre jours en moyenne. Il y a très peu de places par rapport au nombre d’appels, chaque écoutant téléphonique est donc obligé de répondre par la négative à 90% des demandes quotidiennes en moyenne.

Révolution Permanente : Est-ce que ton travail a changé avec la crise du Covid-19 ?

Jonathan : Il y a plein d’éléments qui ont changé. Avant, le travail était très protocolisé, très formalisé. Le nombre d’orientations était pré-déterminé chaque jour, et il existait des horaires fixes de début d’orientation pour chaque profil : femmes seules, couples, hommes seuls. Désormais, il n’y a plus qu’un seul centre d’hébergement ouvert à Lyon, et cette structure a fixé un nombre de places déterminé non pas pour chaque nuit mais pour la durée du confinement, c’est-à-dire jusqu’au 6 avril. Du coup au 115, on a pour mission de cibler les 40/50 profils les plus vulnérables et de les orienter au compte-goutte pour qu’ils soient à l’abri jusqu’au 6 avril. Le taff maintenant c’est ça.

Avant on orientait les gens pour une nuit et il y avait un roulement qui s’opérait chaque jour, de sorte que tout le monde puisse dormir au moins une fois par semaine au chaud plus ou moins. Mais maintenant, on fait juste rentrer ces 50 personnes particulièrement vulnérables, et tous les autres n’auront aucune solution. Il n’y a aucune grille de critère officiels de vulnérabilité, c’est au feeling des écoutants. Donc en général, s’il y a un bébé en très bas âge, si c’est une personne âgée de plus de 65/70 ans, qui a des problèmes de santé et qui la rend plus vulnérable par rapport au virus, on a tendance à la considérer plus vulnérable que les autres et à la privilégier. Du coup on se retrouve à faire du tri dans les profils de vulnérabilité et à sélectionner ceux qui seront éligibles au peu de places dont on dispose.

Révolution Permanente : Est-ce que de nouvelles mesures sont prévues par les pouvoirs publics pour faire face à cette situation ?

Jonathan : Non. Il y a beaucoup de « ouï dire », notamment avec le discours du gouvernement qui disait qu’il allait ouvrir des centres etc. Ça n’a pas été fait à Lyon, du coup c’est la panique et tout le monde nous appelle pour avoir des informations : les personnes sans-abri comme les services sociaux. Nous au 115 pour l’instant, on n’a eu aucune remontée là-dessus.

Le confinement a vraiment bouleversé la vie des personnes à la rue. Par exemple à Lyon, toutes les toilettes publiques ont fermé parce que l’entreprise qui allait nettoyer ces dernières a cessé ses activités dans le cadre de la pandémie. Les sans-abris ont des conditions de vie de plus en plus dégradantes et ils se sentent vraiment considérés comme des chiens. Un sans-abri maintenant n’a même plus le droit de d’aller aux toilettes dans le code de la modernité. Maintenant, t’es un sans-abri tu vas dans un parc et puis tu te torches avec une feuille en gros. Tu as quelques associations qui font encore de l’accueil téléphonique mais c’est hyper restreint, tu as pas mal de maraudes fixes qui ont arrêté la distribution alimentaire, et le pire c’est les contrôles policiers. Là les mots d’ordres qui tournaient ces derniers jours c’était d’interpeller les SDFs, de leur demander pourquoi ils étaient à la rue et d’insister sur le fait qu’ils n’ont rien à faire dehors en temps de confinement. Sauf que quand on est SDF, comment on fait pour ne pas être dehors ?

Ils sont dans une sorte de no-man’s land du droit, où d’un côté on leur refuse le droit à habiter quelque part, et de l’autre côté on leur refuse désormais le droit de rester dehors. C’est une situation très spéciale, et ils en morflent vraiment. Les témoignages au téléphone sont durs à entendre. Les flics disent aux SDF qu’ils doivent rester mobiles. Un m’a dit : « je suis vraiment traité comme une merde ». Un sentiment d’être du bétail. Certains en rient jaune : « Qu’est-ce qu’ils me disent la police, ils me disent de rester mobile mais je suis pas un chameau ». C’est des situations absurdes, où la police réprime les plus vulnérables.

A notre échelle, on fait remonter à la préfecture, en signalant qu’il faut arrêter d’harceler les SDF parce qu’il n’y a aucune solution pour eux, et qu’ils ne sont pas dehors par choix.

Révolution Permanente : Selon toi comment la situation va-t-elle évoluer ?

Jonathan : Ce qui me dégoûte un peu là-dedans c’est le discours officiel sur la création de places pour ne pas que les SDF restent dehors : on attend l’épidémie pour créer de la place … En plus de ça, on reste sur un nombre de lits très limité et loin de correspondre aux besoins. Le confinement créé des angoisses et la panique chez les SDF, ils se rendent bien compte qu’ils ne sont pas du tout protégés. Du coup ils ont l’impression d’être laissés à l’abandon par l’Etat, d’être totalement déconsidérés et que leur vie ne vaut rien. J’ai eu plein de gens, de familles, d’hommes, de femmes seules ou de femmes avec enfants, qui m’appelaient et qui me disaient : « Je ne peux pas rester dehors, le virus il traîne dehors, pourquoi vous ne trouvez aucune solution ? ». Je pense que ça accentue encore plus le sentiment de peur, de vivre dehors. Et si ça dure encore deux semaines de plus, je pense que ça va encore alimenter et renforcer le mal-être psychologique, social et puis physique, s’il y a propagation du virus, chez les personnes en marge, à la rue.

Révolution Permanente : Tu demanderais quoi, si tu avais la possibilité d’émettre des revendications ?

Jonathan : Il y a des choses simples, il y a des lois qui existent, on pourrait tout simplement réquisitionner toutes les résidences qui sont inoccupées. C’est une possibilité qui n’a jamais été utilisée, mais qui permettrait que tout le monde ait un toit. C’est triste de devoir attendre une crise pour en arriver là, mais il faut sauter sur l’occasion. Il faut avancer ce genre de revendications, parce que c’est un besoin urgent toute l’année. Il y a du bâti en France, pourquoi est-ce qu’on n’irait pas l’occuper ? On pourrait faire dormir les gens qui sont à la rue, parce que dormir dehors depuis des semaines, des mois, ou ne serait-ce que 24h, c’est pas normal.

Révolution Permanente : Qu’est-ce que tu penses de Macron qui en appelle aux grandes associations et aux collectivités locales pour aider les plus démunis ?

Jonathan : C’est encore une dé-responsabilisation du gouvernement. Il crée la misère sociale et économie, puis il fait appel à la société civile pour s’occuper de toute cette misère quand elle commence à être médiatisée et qu’elle fait mal aux yeux. C’est même pas un manquement de l’Etat qui ne saurait pas gérer un problème, c’est lui qui est le premier créateur de toute cette détresse. Ce qui me fait rire, c’est le discours qu’il a tenu au début de l’épidémie. Il a re-questionné le modèle de développement actuel, il a défendu la santé gratuite et universelle pour tous qui n’était pas une charge ou un coût mais un bien précieux... Il a de suite adopté un discours responsable et humain, à travers des valeurs de gauche ou d’extrême-gauche qui sont opposées aux siennes, c’est ça qui me dégoûte le plus. Ce genre de stratégie, on l’a vu avec Sarkozy. C’est valable qu’un petit moment, pour se racheter une image, mais on sait très bien ce qu’il va se passer une fois la crise passée, ça va continuer exactement comme avant




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