Mystère pas si Bouffe que ça

Macron, coup de théâtre et irruption des acteurs

Christa Wolfe

Macron, coup de théâtre et irruption des acteurs

Christa Wolfe

Il y a des scènes qui sont de véritables signes : Macron exfiltré par la police du théâtre des Bouffes du Nord à cause d’un rassemblement de grévistes le 17 janvier 2020. Une déconfiture, à proprement parler, et qui vient révéler l’état de décomposition idéologique de la bourgeoisie aujourd’hui aux commandes.

L’accélération, marque de fabrique du macronisme, apparaît dans cette scène grotesque comme une précipitation et une fuite : or, s’il semble bien que la « méthode Macron » obéisse à l’agenda resserré de la classe bourgeoise - une « fuite en avant » dans un train qui délire - l’exfiltration des Bouffes du Nord symbolise aussi qu’elle a produit une accélération dans les consciences exploitées et dominées et un renouveau solide de la lutte des classes. Le Président qui concevait son élection comme un véritablement « avènement », qui a construit son image sur sa prétendue nouveauté et sur la rhétorique de la dissolution des contraires qu’il incarne fait désormais face à un véritable « événement » : le surgissement, dans les faits et dans les consciences, de la classe occultée, l’irruption des acteurs et des actrices qui viennent perturber la mise en scène, contester les choix scéniques, imposer leurs propres didascalies, contester les premiers rôles.

Cette irruption se présente comme un authentique "événement" dans la mesure où notre classe se rend présente là où il n’existe pas encore de lieu pour elle : figure d’un retour du refoulé à l’échelle collective, le « jack in the box » de la classe exploitée se dérobe aux codes et à l’ordre dominant pour se manifester n’importe où et en fonction de ses seuls impératifs. On imagine facilement une intrigue à partir de la scène burlesque des Bouffes du Nord : le Président pourchassé par la foule et qui, dans le moindre placard qui s’ouvre, découvre un ou une gréviste. Et il y a bien quelque chose de révolutionnaire dans cette réappropriation des lieux pour se faire entendre et se montrer - au moins dans la mesure où "dominer" consiste aussi à saturer les lieux d’expression.

Comme par une série d’incrustations depuis l’hiver 2018, l’image volontiers lissée du pouvoir a commencé à faire apparaitre les ressorts de sa fabrication. Non seulement, pour le dire avec les Pinçon-Charlot, « gouvernement des hyper-riches » on les sait marionnettes, mais les fils commencent à se voir et à montrer où se trouvent les véritables décideurs. Par le jeu des chaises musicales, il se trouve que c’est le « beau gosse », soi-disant « jeune premier », plus vieux qu’il ne semble, qui œuvre, sans le vouloir mais par son simple agissement, à la violente mise à jour de l’exploitation capitaliste : manière de dire que, décidément, l’idéologie bourgeoise s’était préparée à son propre décrochage. Mais voilà que les gueules cassées des manifs et les visages fatigués des travailleurs et des travailleuses se sont mis à apparaître dans le paysage. Ce qui se joue ici c’est la lente construction d’un sujet collectif qui peut opposer sa réalité sociale au simulacre bourgeois nommé Macron, désignant quasi-vide et qui continue pourtant d’occuper l’espace social, l’agenda médiatique et le calendrier politique au moyen des forces de répression.

Le pourrissement du capitalisme et la décomposition idéologique de la bourgeoisie produisent des fruits rances. La jeunesse revendiquée de Macron ne change rien : il est passé, dépassé idéologiquement par la séquence ouverte par les Gilets jaunes et qui continue avec la grève cet hiver, en passant par les différents épisodes de contestation et de grèves sur l’ensemble de l’année 2019.

Concrètement, son élection était déjà un coup de poker, sa légitimité hasardeuse. Et tous ses discours sur la légitimité de son pouvoir constituaient d’entrée de jeu des formulations que, probablement, la classe bourgeoise espérait performatives. Mais on ne fait pas l’histoire et la réalité avec des mots : alors que la bourgeoisie a cru pouvoir continuer son bavardage, de tout autres discours se sont mis à s’énoncer, ouvrant l’abîme entre les discours et le réel de notre classe. Plusieurs exemples récents ont bien montré que, décidément, ces gens-là ne savent pas de quoi ils parlent : avec les Gilets jaunes, les médias ont bien été contraints d’entendre des propos sur les conditions de travail inacceptables, sur les revenus insuffisants, sur les difficultés quotidiennes. Un abîme ? Macron qui lance : « je traverse la rue et je t’en trouve, moi, du travail ». Ou encore, la réaction de bêtise crasse de Julie Graziani à propos d’une mère divorcée qui ne s’en sort pas : « Est-ce qu’elle a bien travaillé à l’école ? » Simple effet de la « déconnexion » du pouvoir qui s’exerce ou qui s’exprime ? Mais cette déconnexion se rend de plus en plus sensible parce que, collectivement, nous commençons à nous sentir « branchés » sur autre chose : la réalité sociale de notre classe qui se reconstitue et se construit comme camp social dans une guerre qui n’est plus à bas bruits mais tonne et réprime dans la violence.

Macron exfiltré du théâtre : menacé, chassé. Voilà la bourgeoisie soudainement intranquille, elle qui s’était prise à son propre piège idéologique et qui célébrait la « Fin de l’Histoire ». L’enjeu est bien là : si « toute l’histoire n’est que l’histoire de la lutte des classes », le surgissement de nouveaux acteurs, à la trajectoire aussi persistante que celle de la taupe chez Marx, de la classe exploitée dans la grève et sur les ronds-points, notre classe en voie de reconstitution et qui impose désormais son propre événement vient rebattre les cartes : après la fin de l’histoire, il semble bien que l’histoire recommence.

Il reste que ce pouvoir, qui ne repose que sur une base sociale étroite, n’hésite pas à recourir de manière systématique à la violence légale, à la menace - Blanquer est passé maître en la matière - et à la répression brutale. Il reste également que ce pouvoir, dont la légitimité est fragile et qui a usé jusqu’à la corde des moyens que lui offraient les procédures légales et institutionnelles, se soucie comme d’une guigne des apparences démocratiques : face à une mobilisation d’ampleur cet hiver, le gouvernement reste « droit dans ses bottes » sur sa contre-réforme des retraites. Ce qui signale au moins deux choses : la bourgeoisie est aux abois, d’une part, et, d’autre part, elle est prête à recourir à la force pour maintenir un état plus ou moins stable d’obéissance sociale. Sa paix est à ce prix. Sa mise en scène également. Il faudra donc désormais monter d’un cran dans la lutte des classes qui se reconfigure pour faire face à un pouvoir de plus en plus autoritaire et dont l’agenda paraît étroit. Le moment est puissamment dialectique : se montrant telle qu’en elle-même, la bourgeoisie vient de redonner un visage et un horizon à nos luttes.

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