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Politique

Edito

Macron et la « sobriété énergétique » : une union nationale pour conjurer « le risque social »

Alors qu’une pénurie d’énergie en Europe et en France devient un scénario toujours plus plausible, le gouvernement a opéré un tournant en cette rentrée politique, appelant à la « sobriété énergétique ». Alors que la crise politique est toujours là, Macron cherche à reconstituer une nouvelle union nationale : une « union » derrière le MEDEF qui vise en premier lieu à conjurer le « risque social »

mercredi 31 août

Crédits photo : AFP

Alors que la guerre en Ukraine se poursuit, un différend entre le groupe de gaz russe Gazprom et la multinationale française Engie a ravivé ce mardi les craintes de pénurie de gaz en Europe et en France. À cela vient s’ajouter en France le risque d’une pénurie d’électricité, puisque seuls 24 de ses réacteurs nucléaires sur 56 sont, faute de maintenance, actuellement en fonctionnement. Alors que les risques de pénurie cet hiver, dont la teneur sera déterminé par la météo et la suite de la guerre, sont grandissants et que les prix de l’énergie continuent d’augmenter, Macron cherche à rejouer le film de la crise sanitaire et de l’« union nationale » derrière le gouvernement et le MEDEF, préparant les esprits à ce que ce soit aux travailleurs de payer la crise. Derrière les appels à la « sobriété énergétique », Macron cherche aussi à canaliser la colère latente qui existe au sein du monde du travail, premier frappé par l’inflation qui attaque toujours plus ses conditions d’existence.

Macron tente de construire une nouvelle union nationale derrière lui pour conjurer le « risque social »

Face à une foule de chefs d’entreprise réunis ce lundi à l’hippodrome Paris Longchamp, Élisabeth Borne a mis en garde contre des « prochains mois et années difficiles, exigeants même », évoquant des « menaces de pénurie cet hiver » et n’hésitant pas au passage à instrumentaliser la crise climatique pour exhorter le patronat à « aller plus loin » et à établir dans chaque entreprise un « plan de sobriété » dès septembre. Durcissant le ton, elle a souligné qu’en cas de pénurie, un plan de rationnement ne serait pas à exclure et que « les entreprises seraient les premières touchées » par de potentielles « baisses de consommation » imposées. Un discours que la cheffe du gouvernement a elle-même relativisé dans l’émission Quotidien, affirmant que des coupures d’électricité « [pouvaient] arriver [...] dans certains quartiers », signe que le monde du travail et les classes populaires seront très probablement une nouvelle fois « en première ligne » face à la crise.

Dans le même temps, Macron a décidé de convoquer à nouveau un Conseil de défense, où la question de « l’approvisionnement en gaz et en électricité en vue de l’hiver » sera au cœur de l’ordre du jour. Comme pendant la pandémie, en investissant un cadre qui illustre les traits les plus anti-démocratiques de la Vème République, Macron revêt son habit de chef de guerre. Alors que la crise politique n’est pas résolue, Macron étant toujours minoritaire à l’Assemblée Nationale, cette opération vise à reconstituer une union nationale derrière lui, l’habilitant par là-même à renouer avec l’autoritarisme qui le caractérise. En effet, le conseil de défense, convoqué plus de 40 fois rien qu’entre janvier et novembre 2020, concentre les pouvoirs entre les mains du seul président.

Pour autant, pour Macron II, les conditions de la manœuvre sont bien différentes. Alors que lors de la crise sanitaire inédite, Macron I avait réussi à unifier derrière lui l’opposition politique – jusqu’à LFI qui avait voté des milliards d’euros pour le grand patronat - tout en canalisant la colère sociale par le « quoiqu’il en coûte » du chômage partiel, la situation actuelle est marquée par une importante crise du macronisme dont la crise ouverte par les législatives a constitué le paroxysme. Face à une opposition revivifiée, l’union de la classe politique derrière Macron semble perdue d’avance comme l’illustre le refus de la part de LFI, du RN, de LR, et tout récemment d’EELV, de participer au Conseil National de la Refondation – sensé se tenir le 8 septembre.

Surtout, de nombreux éléments montrent que la population pourrait bien rejeter cette « union national » et ne pas accepter de s’unir une nouvelle fois derrière Macron, comme en témoigne ce sondage de l’institut Elabe relevé par un article de Cécile Cornudet dans Les Echos : « si 58 % des sondés sont prêts à changer leurs comportements, 38 % considèrent avoir déjà fait les efforts nécessaires, soit une hausse de 7 points en deux mois. » C’est en ce sens que le président de l’institut Elabe Bernard Sananès pointe : « le premier risque écologique est social ».

Non à l’« union nationale » du gouvernement pour nous faire payer la crise !

Tout comme il l’a fait pendant la pandémie et les différents confinements, le gouvernement voudrait que la population fasse bloc derrière lui face à la crise énergétique. À l’heure où au Royaume-Uni le spectre d’une grève de masse plane sur la rentrée, Macron et sa clique ont en mémoire les grèves pour les salaires qui ont éclaté en France au début de l’été et voudraient reconstruire le lien entre travailleurs et grand patronat pour calmer la colère latente. Mais en réalité, les appels de Borne à la « sobriété énergétique » adressés aux grandes entreprises ont pour but de mettre en exergue la responsabilité du patronat pour mieux faire payer les conséquences de la crise aux travailleurs.

De fait, ce sont les travailleurs qui paieront les conséquences de la « sobriété énergétique » appelée de ses vœux par le gouvernement. Les appels à la réduction personnelle de chauffage et d’électricité se multiplient, à l’image de Bruno Le Maire qui tweetait ce mardi « Nous devons consommer moins d’énergie chez nous, dans les transports, commerces, entreprises, bureaux. » Plus encore, lors de son interview du 14 juillet, Macron a déjà dessiné la possibilité de mesures similaires à celles prises en Allemagne et qui pèseront en premier lieu sur la population : limitation du chauffage à 19 degrés dans les bâtiments publics, limitation de la vitesse sur l’autoroute, renforcement du télétravail…

Cette « sobriété énergétique » ne semble d’ailleurs déjà pas concerner pour tout le monde, puisque le gouvernement comme le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux se sont exprimés contre l’idée d’interdire les jets privés, des mesures « symboliques ou médiatiques » aux yeux de ce dernier. Selon le gouvernement et le patronat, il faudrait donc continuer de se serrer la ceinture et accepter de baisser le chauffage de quelques degrés pendant que les grands patrons prennent l’avion 4 ou 5 fois par jour.

Même son de cloche sur la question de l’inflation : les prix de gros de l’électricité ont atteint les plus de 1000 euros le mégawattheure ce vendredi contre à peu près 85 euros il y a un an et le très relatif « bouclier tarifaire » mis en place par l’État et qui a surtout été une opération de communication politique quand il n’a pas permis aux multinationales comme Total de prendre de nouveaux marchés suite à des « promo », doit prendre fin en janvier. Alors que Olivier Véran a annoncé le 24 août que le gouvernement n’allait « pas indéfiniment geler les prix », il est clair que les travailleurs sont toujours en première ligne, et verront les factures d’énergie exploser une nouvelle fois dans les mois à venir.

Les conséquences de la guerre en Ukraine et la lutte contre le réchauffement climatique ne peuvent pas reposer sur les travailleurs, qui n’en sont pas responsables. Le gouvernement aura beau se donner des allures écolo pour justifier son « union nationale », et se cacher derrière la crise climatique qui a démontré toute son ampleur cet été, rien ne pourra masquer que les travailleurs seront en première ligne pour payer la crise.

En réalité, la réaction du gouvernement face à la crise énergétique, l’inflation et l’accélération de la crise climatique cet été n’ont fait que démontrer une fois de plus que Macron et son gouvernement n’ont qu’un seul objectif en tête : maintenir au mieux, face à la crise économique et à la concurrence internationale, les profits du grand patronat hexagonal. Leurs intérêts ne sont pas les nôtres. Face à cette nouvelle tentative d’« union nationale » de Macron, il nous faut opposer une alternative, en toute indépendance du gouvernement et du grand patronat, pour que ce ne soit pas aux classes populaires de payer leurs crises et leurs guerres.

Face à cette crise multiforme, il nous faut opposer un réel plan de bataille, qui aille au-delà des journées isolées et qui cherche à unifier les travailleurs autour de revendications d’ordre global, allant de la question de l’indexation des salaires chaque mois sur l’inflation, jusqu’à poser en urgence la nécessité d’une véritable nationalisation du secteur de l’énergie, sous contrôle des travailleurs, le tout sans indemnité ni rachat. Si pour l’heure, il y a bien une journée interprofessionnelle de mobilisation de prévue le 29 septembre prochain, une seule date qui ne suffira pas mais dont il faut se saisir pour développer un vrai plan de bataille qui s’appuie sur les grèves qui ont existé pour commencer à coordonner les différents secteurs en vue d’une mobilisation unitaire.



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