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Goussainville

« Macron veut nous achever ! » : à Goussainville, les travailleuses du nettoyage mobilisées pour les retraites

Au lycée Romain Rolland de Goussainville dans le Val d’Oise (95), les agentes de nettoyage se mobilisent contre la réforme des retraites. A la veille du 8 mars, Gwendoline, Thanina et Valérie, agentes de nettoyage, témoignent de leur détermination à se battre pour leurs retraites et leurs conditions de travail.

Salomé Leïla

6 mars 2023

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« Macron veut nous achever ! » : à Goussainville, les travailleuses du nettoyage mobilisées pour les retraites

Au lycée Romain Rolland de Goussainville, la quasi-totalité des agents de nettoyage, de maintenance et de cantine était en grève le 19 janvier lors du premier jour de mobilisation contre la réforme des retraites. Dans le Val d’Oise comme partout ailleurs en France, de nombreuses cantines et parfois des groupes scolaires entiers ont fermé lors des journées de grève de janvier et février faute d’agents, symbole du taux de mobilisation exceptionnel de ces métiers qui figurent parmi les plus précaires dans l’Éducation nationale.

Cette détermination des travailleurs du nettoyage n’est pas propre à l’éducation : ainsi, dans les gares du réseau de transport francilien, près de 100% des agents de nettoyage d’Onet étaient en grève le 31 janvier. Les travailleuses de ce secteur fortement féminisé et précarisé sont en effet en première ligne face à l’attaque du gouvernement contre les retraites. A la veille du 8 mars, elles sont le symbole d’un combat qui déborde largement la question des retraites et replace les conditions de travail des femmes au cœur de la lutte.

« On ne vit pas, tellement on est fatiguées » : un secteur féminisé en première ligne face à l’attaque du gouvernement contre les retraites

Pour les agentes de nettoyage du lycée Romain Rolland, l’annonce du report de l’âge de départ à la retraite a d’emblée provoqué un rejet unanime : « Je vais avoir 54 ans et j’ai commencé à 17 ans. J’ai 144 trimestres. Quand j’ai entendu qu’ils voulaient me faire travailler encore plus longtemps, je me suis dit c’est non ! C’est révoltant ! On soulève, on nettoie, les trois-quarts du temps on est en sous-effectifs. C’est éprouvant. Le corps commence à faire mal. Parfois on se demande si on va arriver jusqu’à la retraite », témoigne ainsi Gwendoline, agente au lycée depuis vingt ans.

Si la perspective d’un report de l’âge de départ à la retraite est aussi intolérable pour ces travailleuses, c’est bien parce qu’elle met en lumière la pénibilité de leurs conditions de travail au quotidien. Et pour cause, les facteurs de pénibilité ne manquent pas. Les agentes soulignent ainsi la charge de travail à effectuer dans l’établissement qui compte près de 2000 élèves : « Le matin on commence à 6h30 et on a tout un étage à faire avant 8h30. Ils comptent en mètre carrés, chaque agent doit faire tant de mètres carrés, c’est dur de tenir le rythme », nous dit Gwendoline.

Valérie, une autre agente du lycée, pointe les lourds impacts des horaires de travail sur les vies personnelles : « Travailler en horaires décalés, passé un certain âge, on ne peut plus ! Même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas se lever tous les jours à 3h du matin. Ensuite on rentre le soir, on ne fait pas d’autres activités, on s’occupe des enfants pour celles qui en ont, et on se couche directement. On ne vit pas en fait, tellement on est fatiguées ! ». Les horaires décalés, le port de charges, les gestes répétitifs : autant de conditions de travail qui usent les corps des travailleuses du nettoyage. Dans cette profession, l’accident de travail est une épée de Damoclès : « Ça fait trois mois que j’ai mal au bras gauche, et ça ne s’améliore pas », nous confie Gwendoline.

L’opposition à la réforme des retraites cristallise pour ces travailleuses le rejet d’une vie entière d’exploitation au travail : « On a travaillé toute une vie, on a envie d’avoir un peu de temps et d’être un minimum en forme pour pouvoir profiter à la fin de toutes les choses qu’on ne peut pas faire maintenant. Macron veut nous achever ! Il s’en fiche de toutes les personnes qui vont souffrir encore plus longtemps à cause de sa réforme », résume Valérie.

D’autant que le système de retraites tel qu’il existe actuellement, calculé sur les salaires et les annuités, est déjà synonyme d’injustice pour les femmes, moins bien payées et dont les carrières sont plus souvent hachées, et pour les travailleurs immigrés qui commencent à cotiser tardivement. Thanina, agente au lycée depuis une dizaine d’années, explique ainsi : « On a une collègue qui a 60 ans, et même dans le système actuel elle serait obligée d’aller jusqu’à 67 ans parce qu’elle n’a pas son nombre d’annuités. Ça sera mon cas aussi, parce que j’ai commencé à travailler tard lorsque je suis arrivée en France, et que je me suis aussi occupée de mes enfants. Pour moi cette réforme elle ne change rien, je vais devoir travailler jusque très tard, mais je me bats quand même ! Je le fais pour mes enfants, et pour tout le monde ».

Alors que le gouvernement annonçait en janvier une réforme « plus juste » pour les femmes, ce mensonge éhonté n’a pas résisté longtemps à l’analyse. La bataille contre la réforme des retraites remet donc au cœur des débats les inégalités structurelles entre les femmes et les hommes, subies avec encore plus de violence par les femmes racisées et immigrées, et cristallise ainsi une colère beaucoup plus large. Contre la surexploitation que connaissent ces travailleuses précaires, les revendications doivent s’élargir et intégrer des revendications féministes et antiracistes.

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« La surcharge de travail est là, mais le salaire ne suit pas ! » : face à la réforme, il faut élargir les revendications pour toutes et tous

La colère des agentes du lycée est en effet d’autant plus profonde qu’elles déplorent une nette dégradation de leurs conditions de travail depuis quelques années. Thanina décrit ainsi : « La situation est de pire en pire. Avant la région nous envoyait du monde pour remplacer les agents absents, surtout ceux qui sont en congé longue maladie après un accident de travail. Mais maintenant c’est très dur d’avoir des remplaçants. Ils tirent vraiment sur la corde de ceux qui sont présents : c’est nous qui absorbons le travail de la personne qui n’est pas là pendant deux ans ». Sous-effectifs, précarisation du statut des remplaçants (la région fait désormais appel à des intérimaires plutôt que d’embaucher), suppressions de postes… On reconnaît la mélodie grinçante d’une partition déjà bien rodée dans l’Éducation nationale, où le gouvernement a d’ailleurs annoncé en décembre la suppression de 1500 postes d’enseignants pour la rentrée 2023. C’est bien la casse de l’école et du service public que subissent de plein fouet les agents des établissements scolaires.

La crise du covid avait pourtant mis en lumière le caractère essentiel de leur métier, et le fait que ce sont les travailleurs les plus précaires et assignés aux tâches les plus pénibles qui ont continué de faire tourner le pays en se mettant en danger. Thanina se rappelle en effet : « Pendant le covid, on était les premières appelées dès qu’il y avait quelque chose à désinfecter. On allait au travail la peur au ventre au début ». Force est de constater qu’en voulant les faire travailler deux ans de plus tout en multipliant les attaques à leurs conditions de travail, le gouvernement a la mémoire bien courte. « C’est comme les infirmières, maintenant on est complètement passés aux oubliettes », s’indigne Valérie. Une expérience qui a profondément marqué les travailleuses et travailleurs de la première ligne et transformé le rapport au travail de ces secteurs les plus précaires. Derrière le refus de travailler deux ans de plus dans ces conditions, c’est ainsi la question essentielle de l’exploitation qui se pose.

« La surcharge de travail est là, mais le salaire ne suit pas ! La dernière fois qu’on nous a augmenté, c’était une vingtaine d’euros. C’est dérisoire, c’est vraiment insultant », lance Gwendoline. Valérie complète en soulignant le lien étroit entre la question des salaires et celle des retraites : « Les salaires c’est central aussi ! C’est pas comme si on avait un gros salaire qui nous permettrait d’avoir une bonne retraite ou d’économiser pour plus tard. On vit juste juste. C’est très dur de boucler les fins de mois et de payer les études des enfants ». Pour les trois agentes du lycée et leurs collègues, la question des salaires est donc centrale dans leurs revendications et leur détermination à se mobiliser contre la réforme des retraites.

Dans un contexte d’inflation durable et galopante, il apparaît essentiel de lier la question des salaires à celle des retraites et de défendre des revendications plus larges et offensives : contre des salaires de misères, il faut exiger l’augmentation générale des salaires de 400 euros, l’indexation des salaires et pensions sur l’inflation, ainsi que l’égalité salariale pour toutes et tous. Au-delà du retrait total de la réforme des retraites, il faut défendre le retour de l’âge de départ à la retraite à 60 ans, 55 ans pour les métiers pénibles, et sans conditions d’annuités pour en finir avec un système patriarcal et raciste qui précarise toujours plus les femmes et les travailleuses et travailleurs immigrés. Dans l’éducation comme dans tous les services publics, nous devons réclamer l’augmentation massive de moyens pour embaucher du personnel (agents, AESH, AED, enseignants…) et titulariser tous les personnels aux contrats précaires. C’est en se dotant des revendications de tous ces secteurs précaires que l’on pourra penser une généralisation de la grève.

« Une grève reconductible, il n’y a que ça à faire pour gagner ! » : des travailleuses prêtes à durcir le mouvement à partir du 7 et du 8 mars

Car la perspective d’arriver à la fin du mois accable plus encore les travailleurs que celle d’arriver à la fin de leur carrière, il est vital de faire des salaires l’une des revendications organiques du mouvement contre la réforme des retraites pour pouvoir généraliser la mobilisation à partir du 7 mars. Thanina évoque en effet : « Le 19 janvier, on était quasiment tous en grève, mais après on n’était plus que cinq ou six sur la vingtaine d’agents du lycée. La difficulté, c’est les salaires, c’est pour ça que beaucoup d’agents n’ont pas suivi massivement sur toutes les journées de mobilisation ».

Les agentes du lycée voient également se dessiner les limites de la première phase du mouvement de mobilisation contre la réforme, où l’intersyndicale a appelé à des journées suivies massivement mais isolées. Valérie lance ainsi : « Le gouvernement a tellement fait passer des lois en force ces dernières années qu’ils arriveront à obtenir ce qu’ils veulent malgré les millions de personnes dans les rues ». Et Gwendoline de surenchérir : « Une grève reconductible, il n’y a que ça à faire pour gagner ! Quand c’est seulement une journée de grève, ça se calme rapidement après. Tandis que si la grève était reconductible, le gouvernement aurait tellement la pression qu’il serait obligé de plier. Si les raffineurs bloquent le pays comme ils l’ont fait cet automne, ça peut convaincre beaucoup de gens de partir eux aussi en grève ».

Ces travailleuses soulignent ainsi la nécessité de rompre avec la stratégie de l’intersyndicale qui n’appelle toujours pas à la reconduction, et de durcir le ton face au gouvernement par une grève reconductible et large mobilisant l’ensemble des secteurs professionnels. De nombreux secteurs, parmi lesquels les cheminots, les dockers, les éboueurs ou les énergéticiens, appellent en effet à la grève reconductible à partir du 7 mars.

Concernant la mobilisation du secteur de l’éducation, Valérie défend la nécessité de se saisir de la journée du 7 mars pour rendre la grève visible dans les établissements scolaires : « Il faut que les établissements scolaires ferment ! S’il n’y a aucun prof et que la cantine ferme, notre grève sera vraiment plus visible. Il faut que tout le lycée fasse bloc. Les parents se rendraient compte à quel point on est mobilisés aussi, ça va se savoir qu’il n’y pas cantine à cause des grèves ». De telles actions visibilisant la lutte dans les établissements scolaires permettront sans nul doute de commencer à fédérer davantage les travailleurs de l’éducation avec les parents et les élèves, pour batailler ensemble contre Macron et son monde d’exploitation.

Elles doivent aussi permettre de prendre conscience que ces secteurs, eux aussi, contribuer à « mettre le pays à l’arrêt » et construire à la base une grève reconductible massive. Pour ce faire, l’éducation dans son ensemble doit se tourner vers les travailleurs les plus précaires des établissements scolaires : agents, ATSEM, AESH, AED…, ce sont eux qui font le quotidien de nos écoles. Les enseignants doivent se saisir de la responsabilité d’organiser des assemblées générales et de monter des caisses de grève sur leur lieu de travail pour aller chercher tous les travailleurs et permettre aux plus précaires de faire entendre leurs revendications.

Et parce que ces travailleurs les plus précaires de l’éducation et les plus touchés par l’inflation sont bien souvent des travailleuses, la journée de grève interprofessionnelle du 7 mars doit se poursuivre le 8 mars pour défendre un féminisme lutte de classes. La détermination de ces travailleuses précaires est un exemple qui montre la radicalité et la volonté de lutte qui existe parmi les secteurs les plus exploités de la classe. Elle montre aussi l’importance pour les secteurs traditionnellement organisés du mouvement ouvrier de s’adresser consciemment à ces secteurs précaires, seule condition pour généraliser la grève, l’organiser et lui permettre de porter l’ensemble des revendications de notre classe.


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