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Une "place spéciale en enfer" ?

Madeleine Albright. Mort d’une meurtrière au service de l’impérialisme américain

Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’État américaine et ambassadrice des États-Unis à l’ONU, est morte ce 23 mars 2022. La classe politique américaine est unanime dans la célébration de cette figure du parti démocrate, première femme désignée au poste de secrétaire d’État, chantre des sanctions économiques, de l’OTAN et de l’impérialisme des USA.

jeudi 24 mars

Crédit photo : Madeleine Albright (deuxième en partant de la gauche), entourée par les anciens secrétaires d’État Hillary Clinton, Henry Kissinger, John Kerry, John Baker et Colin Powell, inaugurent le National Museum of American Diplomacy. 一 Jonathan Ernst / Reuters

« [...] une force de bonté, de grâce et de décence [...] » ; c’est ainsi que le président Joe Biden a caractérisé Albright dans un long hommage à l’ancienne secrétaire d’État. Le vocabulaire choisi par Biden, à rebours de ce que fut cette femme pour des milliers de victimes de l’impérialisme américain, illustre toute l’hypocrisie de la pin diplomacy 一 référence aux broches qui ornaient toujours la poitrine d’Albright.

La diplomatie exercée par Albright ne s’est en effet pas beaucoup démarquée de celle de ses prédécesseurs, et notamment de celle de Kissinger : tout au long de ses mandats, Albright n’a eu de cesse de prôner l’intervention militaire impérialiste de l’OTAN et des États-Unis, si possible sous l’égide de l’ONU, continuant ainsi à appliquer la Doctrine Reagan. Les États-Unis, en tant que « plus grande démocratie du monde », ont pour obligation d’imposer leur « démocratie » au monde entier, même si les conséquences de cette politique sont la mort de millions de personnes. À ce propos, Albright déclarait en 1998 : « [...] mais si nous avons à employer la force, c’est parce que nous sommes les États-Unis ; nous sommes la nation indispensable. Nous nous tenons la tête haute et voyons plus loin dans le futur que les autres pays, et voyons le danger ici pour chacun de nous. »

Une fille de la bourgeoisie tchèque immigrée aux Etats-Unis

Née à Prague en 1937, Marie Jana Korbelová est la fille d’un important diplomate tchécoslovaque, Josef Korbel, notamment ambassadeur en Yougoslavie. Forcée de fuir l’occupation allemande du pays en raison des liens de Korbel avec le gouvernement en exil d’Edvard Beneš et de la judéité de la famille, la famille s’installe en Grande-Bretagne, avant de retourner au pays à la fin de la guerre. Madeleine reçoit une éducation privée en raison des craintes de son père qu’elle ne soit exposée à des idées marxistes, et change son nom en Madeleine. Les Korbel sont à nouveau contraints de fuir suite au coup d’État communiste de mai 1948, et s’installent à New York. Ici, Madeleine suit des études de science politique et rencontre Joseph Medill Albright, petit-fils du magnat de la presse Joseph Medill Patterson, fondateur du quotidien Daily News.

Un passage à l’ONU marqué par la défense acharnée des sanctions irakiennes

Dans les années 80, elle rejoint la campagne présidentielle de Dukakis comme conseillère en affaires internationales. Son ascension dans les instances du parti démocrate lui vaut d’accéder au prestigieux poste d’ambassadrice des États-Unis à l’ONU en 1993. Ses années à l’ONU seront notamment marquées par le génocide rwandais en 1994. Son principal fait d’arme en lien avec le conflit reste son rôle dans le retrait des forces de l’ONU au Rwanda, pendant les premières semaines du conflit. Pendant longtemps, Albright refusera de parler de génocide prétextant que les preuves ne sont pas suffisantes, ce qui ne l’empêchera pas de déplorer dans ses mémoires l’inaction de la « communauté internationale » face à ce génocide, et de critiquer son adversaire à l’ONU Boutros Boutros-Ghali pour les mêmes raisons.

Mais le moment qui résume le mieux la diplomatie d’Albright à l’ONU reste son soutien indéfectible aux sanctions en Irak. Il n’était pas ignoré que les sanctions mises en place par les États-Unis avaient causé une intense famine en Irak et ce que certains décriront comme un génocide ; plutôt que de lever les sanctions, le gouvernement Clinton mis en place le programme Oil-for-Food, qui permettait à l’Irak de vendre du pétrole sur le marché international en échange de nourriture et d’équipements de première nécessité. Un programme tout bénéfice pour les acheteurs occidentaux du pétrole irakien, et miné par la corruption. En 1996, invitée dans l’émission 60 Minutes sur CBS, Albright est interrogée à ce sujet, à savoir si la mort d’un demi-million d’enfants irakiens était une contrepartie acceptable aux sanctions imposées par les États-Unis. À ceci, Albright répond sans sourciller : “The price is worth it.

Albright secrétaire d’Etat : multiplication des interventions militaires impérialistes et renforcement de l’OTAN

En 1997, Albright accède au poste de secrétaire d’État (l’équivalent du ministère des Affaires étrangères) sous le second gouvernement Clinton. À ce poste, elle s’illustre par sa diplomatie agressive et sa politique de surenchère impérialiste, particulièrement en Yougoslavie et au Moyen-Orient. Le soutien forcené d’Albright au bombardement de la Serbie par l’OTAN, sous prétexte d’ « éviter un génocide » 一 qui aura lieu 一 pousse certains diplomates à surnommer le conflit « guerre de Madeleine ». Lors du sommet de l’OTAN en 1998, Albright soutient la politique expansionniste de l’Organisation, et énonce dans son discours ce qui deviendra une règle informelle pour l’OTAN, les 3D : pas de diminution (de l’expansion et du budget), pas de discrimination (envers les non-membres de l’Union Européenne, donc les Balkans et l’Europe de l’Est), pas de duplication (enrayer la volonté de l’UE de dupliquer les actions de l’OTAN en dehors de l’organisation).

Une « place spéciale en enfer » ?

Depuis la fin de son mandat en 2001, Albright s’était quelque peu retirée de la scène politique, pour écrire ses mémoires ou créer une exposition de ses broches au Museum of Arts and Design de New York. Elle participe tout de même à la campagne présidentielle de son amie Hillary Clinton et, à propos des femmes qui soutiennent son rival Bernie Sanders, elle déclare qu’« il y a une place spéciale en enfer pour les femmes qui ne s’entraident pas ». Une remarque qui, visiblement, ne concerne pas les femmes victimes des sanctions et des bombes américaines.

Les hommages de l’impérialisme américain à l’un de ses porte-drapeau

Mise en berne des drapeaux, hommages de toute la classe politique. Les réactions de l’establishment américain face à la mort d’Albright n’étonneront que peu de personnes. Ce sont les mêmes émois unanimistes que nous avions eu à subir récemment après la mort de Colin Powell, successeur à Albright au poste de secrétaire d’État et architecte de la guerre en Irak sous le faux prétexte de la présence d’Armes de Destruction Massive, ou bien celle de John McCain, ancien candidat Républicain à la présidence.

Ainsi, Bill Clinton dresse un portrait élogieux de son ancienne Secrétaire d’État : « [Madeleine Albright était] une force passionnée pour la liberté, la démocratie et les droits de l’Homme. » L’emploi de ces mots n’est pas anodin : c’est justement au nom de la liberté, de la démocratie et des droits de l’Homme que les États-Unis, que ce soit sous la férule de Kissinger, d’Albright ou de tous leurs successeurs, ont justifié leurs interventions extérieures dans des conflits dont ils sont souvent eux-mêmes les instigateurs.

Des faits d’armes qui résonnent durement avec le contexte de la guerre en Ukraine

Le conflit en Ukraine ne fait que mieux souligner l’hypocrisie de ces hommages. Certains tentent même de dresser un parallèle entre la situation de millions de réfugiés ukrainiens face à l’invasion russe et le statut de réfugiée d’Albright face au progrès de l’avancée de l’URSS dans l’Europe de la guerre froide. Pourtant le lien de Madeleine Albright avec le conflit russo-ukrainien est bien plus direct : une des principales causes du conflit est le rapprochement entre l’Ukraine et l’OTAN, un rapprochement qui a été rendu possible par l’ingérence des États-Unis et l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est, en grande partie appuyé par Albright tout au long de sa carrière. De même, la politique de sanctions menée par l’Occident face à la Russie, et qui touche directement le peuple russe trouve un écho particulier dans le soutien d’Albright aux sanctions meurtrières qui ont touché le peuple Irakien dans les années 1990. Définitivement, la mort de Madeleine ne nous fera pas pleurer.



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