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Mali. Les mobilisations massives contre la CEDEAO renforcent la junte au pouvoir

Les sanctions contre le Mali ont, comme il était prévisible, contribué à légitimer les militaires au pouvoir. On ne peut pas exclure que la pression internationale sur les militaires fonctionne. Mais ce succès pourrait devenir une « victoire à la Pyrrhus ».

samedi 15 janvier

Les manifestations convoquées par la junte au pouvoir contre les sanctions que la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) a imposées au Mali ont été un succès pour les militaires. A Bamako et dans les villes de l’intérieur du pays, du nord au sud en passant par le centre, il est difficile d’estimer la foule. Sans doute des centaines de milliers, peut-être des millions ? Ce qui est certain c’est que la population malienne a exprimé sa colère contre les dures sanctions de la CEDEAO qui mettent de fait le pays sous un embargo. Une réponse qui a de quoi inquiéter la France et ses alliés régionaux qui entendaient faire pression sur les militaires pour qu’ils organisent au plus vite des élections et passent le pouvoir aux « civils ».

En effet, ces sanctions vont asphyxier l’économie malienne. Elles imposent la fermeture des frontières du pays avec les États membres de la CEDEAO, le gel des avoirs de l’État malien détenus par la BCEAO (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest), la suspension du commerce avec le Mali (sauf produits de première nécessité). Les Maliens ont senti leur orgueil national piétiné. Même si la mobilisation ne veut pas dire que tous les participants valident le plan de transition long proposé par la junte (4-5 ans), il est clair que la manifestation a exprimé le soutien aux militaires face aux « partenaires » internationaux. En ce sens, le gouvernement militaire est sans doute aujourd’hui plus légitime qu’il y a une semaine ; il est peut-être même devenu l’un des gouvernements les plus « légitimes » de la région.

Cette évolution était prévisible dès le début car les dures sanctions de la CEDEAO comportaient une composante de risque assez élevée. Ainsi, la réaction populaire est non seulement en train de renforcer les militaires mais aussi d’approfondir le « sentiment anti-français » qui gagnait du terrain depuis quelques années dans le pays. Un autre risque était que ces sanctions fassent augmenter la popularité de puissances étrangères concurrentes de la France dans la région, notamment la Russie mais aussi la Chine. Dans les images des manifestations on peut en effet observer quelques drapeaux russes parmi la foule.

Ainsi, si la décision des militaires maliens de proposer un plan de « transition » de cinq ans était clairement une erreur, il y a maintenant de plus en plus de doutes sur la pertinence de la réponse de la CEDEAO, qui est soutenue par la France, les États-Unis, l’UE et l’ONU.

La colère de la classe ouvrière, de la jeunesse et des secteurs populaires de la population malienne contre les sanctions de la CEDEAO est plus que légitime. Cependant, pour le moment elle est canalisée par les militaires derrière leur politique d’unité nationale. Et pour cela la junte peut compter sur l’aide des directions syndicales, des leaders et organisations religieuses. Il reste à voir combien de temps cette unité pourra tenir face aux contradictions de classe d’une situation économique qui deviendra de plus en plus grave. A moyen terme évidemment elle ne pourra pas tenir avec la même force. Mais tant que les sanctions resteront en place, les militaires pourront s’assurer du soutien d’une partie importante de la société.

En ce sens, il faudra observer si des tendances anti-impérialistes se développent jusqu’au bout au sein des secteurs ouvriers et de la jeunesse, permettant de dépasser le cadre imposé par la junte. En effet, les militaires sont en train d’utiliser le soutien populaire dans une perspective d’améliorer leur rapport de force dans les négociations avec l’impérialisme français et ses alliés, mais pas du tout dans une perspective de rupture avec celui-ci. Cependant, si la junte militaire vient à se trouver la corde au cou d’un point de vue économique et que la pression sociale augmente, certains secteurs, y compris des élites locales, pourraient pousser à une position plus conflictuelle avec la France tout en prônant un éventuel rapprochement avec la Chine et la Russie.

Autrement dit, les relations entre le Mali et la France pourraient se dégrader de façon durable. Et cela même dans le cas où la stratégie adoptée par l’impérialisme français fonctionne. En effet, les sanctions économiques pourraient même réussir à avoir raison des militaires maliens et les obliger à capituler. Mais au sein de la population l’image de la France pourrait subir un coup décisif. Plus encore, ce qui se passe actuellement au Mali est suivi de près par les peuples de la région dont une partie a déjà manifesté son ras-le-bol de la Françafrique. Une forme de sentiment anti-impérialiste, même confus, pourrait s’installer durablement dans la région tout entière.

Or, la France ne peut pas se payer le luxe d’une telle évolution politique dans cette partie du continent. Car c’est son emprise sur cette région de l’Afrique qui est potentiellement mise en danger. En effet, la place de la France en tant que puissance faisant partie des principaux cercles de pouvoir dans le monde dépend en grande partie du contrôle politique, économique et militaire qu’elle exerce en Afrique et dans le bassin méditerranéen.

La colère des travailleurs et travailleuses, de la jeunesse malienne contre la CEDEAO et l’impérialisme français est plus que légitime. Mais ce n’est pas derrière les militaires qu’ils mettront fin à la domination néocoloniale. La classe ouvrière et l’ensemble des exploités et opprimés se trouveront très rapidement dans une impasse s’ils n’arrivent pas à construire leur propre organisation politique, de classe et indépendante des impérialistes mais aussi de l’armée et des différentes fractions de la bourgeoisie nationale, qui a démontré savoir très bien s’entendre avec les différentes puissances étrangères depuis l’indépendance du Mali.



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