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Mali. Massacre dans un village peul, qu’en est-il de la responsabilité française ?

154 personnes, dont des enfants, lâchement massacrés. Des questions sur la responsabilité de l’armée malienne, alliée de la France.

lundi 25 mars

Depuis l’intervention impérialiste en Libye, le Mali n’a cessé de payer les pots cassés. L’intervention française a sauvé le pouvoir d’Ibrahim Boubacar Keïta face à l’offensive des indépendantistes touaregs et des djihadistes. Entre désertion des forces étatiques, changements climatiques et tactiques communautaires de la part des français et des djihadistes, les tensions intercommunautaires prennent de plus en plus un tournant préoccupant comme le montre malheureusement le massacre de 154 Peuls par une milice paramilitaire dogon.

Les violences intercommunautaires au Mali ont coûté la vie à plus de 500 civils en 2018, selon l’ONU. Le massacre du village Ogossagou-Peul a fait 154 morts. C’est le plus grand massacre depuis la fin de l’opération Serval qui a laissé la place à l’opération Barkhane.

Ce massacre était malheureusement annoncé depuis bien longtemps. Depuis la déliquescence de l’Etat malien face aux offensives de groupes touareg et de djihadistes, et la main mise de ces derniers sur une partie du pays, les tensions entre Peuls et les Dogons ont pris des dimensions dangereuses. Pour se défendre et pallier la déroute de l’armée malienne, les différentes ethnies ont créé des groupes d’auto-défense, c’est ainsi qu’a été créé Dan Na Ambassagou.

Les djihadistes ont recruté majoritairement des Peuls. Dans un article de Libération d’aout dernier, un observateur européen installé à Sévaré expliquait que « Les Peuls ont toujours été en retrait de l’Etat, victimes de racket, méprisés. Il est dur pour eux d’accepter la soi-disant neutralité de l’administration ». L’armée malienne avec des exactions répétées ont renforcé la méfiance à l’égard de l’Etat, et « poussent une partie de la jeunesse à se tourner vers la « katiba Macina » d’Amadou Koufa ».

Le 13 juin 2018, face à la présence de djihadistes près de Mopti, l’armée malienne est intervenue dans un village et ont fait des rafles. Seuls les Peuls ont été gardés les autres libérés. Les corps de 23 Peuls ont été retrouvés le lendemain, « certains avaient les yeux bandés, ils ont été tués d’une balle à l’oreille » témoigne Gourro Diallo chef du village de Nantaka, dans Libération.

Six jours plus tard, le gouvernement malien a reconnu « l’existence de fosses communes impliquant certains personnels Fama [Forces armées maliennes] dans des violations graves ayant entraîné mort d’hommes ».

L’observateur européen interrogé par Libération explique que l’aggravation des tensions intercommunautaires au Mali est due à trois facteurs principaux. Tout d’abord le réchauffement climatique qui influe sur les conditions d’élevages alors que les Peuls sont majoritairement éleveurs. Ensuite vient la démographie, qui avec les déplacés vient remettre en question l’occupation et donc la culture de la terre alors que les Dogons sont souvent des cultivateurs. Et pour finir la prolifération des armes. Les Touaregs et les Djihadistes se sont servis dans les stocks libyens après l’intervention impérialiste.

La milice Dan Na Ambassagou accusé d’être responsable du massacre aurait contrairement aux autres Dozo, non pas des armes de chasse mais des armes de guerre. Pour certain, il s’agirait d’armes fournies par le gouvernement qui est proche de la milice. L’administration malienne avait même délivré un récépissé pour reconnaître ce groupe initialement créé pour défendre les Dogons. Le Mali se fournit en armes auprès des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, du Brésil et surtout de la France.

La France joue un rôle important dans les tensions intercommunautaires. Tout d’abord, à cause de l’intervention en Libye, mais également en jouant sur les différents entre tribus, clans et ethnies pour lutter contre les djihadistes. Si cette tactique est utilisée surtout dans le Nord où l’état-major français s’est allié à des groupes armés locaux pour en combattre d’autres, cela a forcément eu des répercussion sur le centre du pays. L’Etat français a également une responsabilité en soutenant le pouvoir d’IBK qui soutient lui-même certaines milices contre d’autres, à l’instar de Dan Na Ambassagou contre les Peuls.

Dans Slate, Aurélien Tobie, chercheur et chargé de mission en faveur de la paix au Mali pour le Stockholm International Peace Research Institute explique qu’« en intervenant, l’armée française a redéfini les conflits locaux. Un conflit pour une lignée de chefferie dans un village à la frontière du Mali et du Niger va devenir un combat entre terroristes et alliés de la France ».

Une réponse du gouvernement qui ne changera rien

IBK a annoncé des mesures après le massacre qu’il veut comme fortes. Il a sur le papier dissout le groupe de chasseurs dogons Dan Na Ambassagou. Mais comme l’explique le chef de cette milice Youssouf Toloba, à Jeune Afrique, « le gouvernement ne peut pas dissoudre Dan Na Ambassagou parce que ce n’est pas lui qui l’a créé. J’ai créé Dan Na Ambassagou parce qu’il y avait des attaques dans le pays dogon, où le gouvernement est absent. Le 27 septembre 2018, nous avons signé un cessez-le-feu et le gouvernement a promis qu’il allait sécuriser le pays dogon, mais jusque-là rien n’a été fait ». De plus, il y a une différence entre signer un décret et le faire respecter, surtout que l’Etat malien semble incapable de reprendre la main dans certaines régions.

Dans un second temps, le gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé le limogeage de hauts gradés comme celui du chef d’état-major général des armées, le général M’Bemba Moussa Keïta, du chef d’état-major de l’armée de terre, le colonel major Abderrahmane Baby, et celui du directeur de la sécurité militaire. Tout cela indique qu’il y a des gros soupçons sur la responsabilité de hauts fonctionnaires de l’armée malienne mêlés dans cette affaire. D’ailleurs, certains rapportent que les méthodes utilisées dans le massacre rappellent les méthodes utilisées par l’armée malienne par le biais des milices qu’elle soutient depuis des décennies contre les ethnies opposantes. En outre, ce massacre se produit deux jours après que des islamistes aient mené un attentat contre l’armée malienne.

Eviter le piège de plus d’intervention militaire française

Face à ce massacre qui a choqué à l’internationale, il serait facile de tomber dans un discours demandant plus d’intervention militaire française afin de contrôler les régions où les tensions ethniques sont à leur comble. En effet, on ne peut pas éteindre un feu en jetant de l’essence dessus. Renforcer l’intervention impérialiste française dans la région ne fera que renforcer les tensions. Il n’y a qu’à regarder le rôle joué par l’armée française dans le génocide rwandais. La déstabilisation du Mali est due, en grande partie, à l’intervention en Libye, aux politiques de clans contre clans menée par l’Etat major français et son allié, l’Etat malien.

De plus, l’armée française lorsqu’elle est déployée, elle n’est pas là pour ramener de l’ordre. Il n’y a qu’à voir les « bavures » à répétition de forces armées comme l’enfant malien de 10 ans tué par « erreur » le 30 novembre 2017. Après avoir été criblé de balles, les militaires français ont tenté de cacher leur crime en l’enterrant. Lorsque l’on voit que des militaires français ont été impliqués dans une affaire de viols d’enfants en Centrafrique (un non lieu a été honteusement prononcé depuis), il n’y a rien à attendre des forces armées impérialistes qui ne sont déployés que pour défendre les intérêts capitalistes français et non pas protéger les populations civiles.

Répartition simplifiée des principaux groupes ethniques au Mali, en nombre et en % de la population source Alternatives économiques




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