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Management et souffrance au travail. Les cas de GES Reliance.

« Cette structure d'insertion véhicule de belles valeurs de solidarité et d'accompagnement aux personnes fragiles, mais nous, salariés, vivons l'envers du décor. »

mardi 3 mai 2016

Le 29 mars dernier avait lieu la grève de plusieurs salariés du GES Reliance (GROUPEMENT D’ÉCONOMIE SOLIDAIRE) pour dénoncer les méthodes de management écœurantes du groupe et pour exprimer leur solidarité à un de leurs collègues mis à pied à Sainte-Tulle (Alpes-de-Haute-Provence). Les GES Reliance réunit les structures Porte Accueil, Ressourcerie de Haute-Provence, Provence-Alpes Formation et l’association Lien Vert pour un total de 72 salariés, dont 40 en insertion. Les dénonciations des salariés du groupe : « Le mode de management au sein de nos structures va à l’encontre (des valeurs de solidarité et d’accompagnement aux personnes fragiles et génère souffrances psychiques et mal-être au travail. Cette situation dure depuis trop longtemps, puisqu’elle a conduit depuis des années de nombreux salariés à quitter la structure. Une partie d’entre eux ont rejoint le collectif que nous avons constitué en septembre pour témoigner de leur vécu lors de leur passage au sein du groupe (…) Nous sommes fragilisés par ce management qui ne nous respecte pas, mais nous avons décidé d’agir pour ne plus subir.  »

Les méthodes de management qui sévissent en France depuis plusieurs années et qui, sous prétexte de planification, rendent le quotidien des salariés inhumain, continuent a faire des ravages comme en témoigne cette énième situation de souffrance au travail. Le management mis en place pour rendre les entreprises plus productives et plus compétitives se fait au détriment des salariés ; et l’apparition de ce qu’on a appelé le burn out n’est pas anodine. 

Nous reproduisons ici la lettre que les employés du GES ont transmis à la présidente de leur CA (Conseil d’Administration) pour témoigner de ces conditions et de leurs difficultés au travail dans un tel climat :

Lettre ouverte à Madame la présidente du Conseil d’Administration du Groupement d’Économie Solidaire Reliance et à Mesdames et messieurs les membres du CA :

« Nous avons, comme vous probablement, écouté sur radio Zinzine vendredi soir l’interview de Dominique Ducarne, un ancien salarié de Porte Accueil qui a témoigné de son vécu de 2004 à 2008. Ce nouveau témoignage, criant de sincérité, nous a touché. Là encore, nous avons entendu une description fidèle à notre vécu. Nos propos étant systématiquement disqualifiés par le CA et la Direction, la démarche courageuse de ces témoins redonne crédit à nos dires et invite à considérer enfin nos propos, tant les descriptions sont concordantes.

Monsieur Ducarne a témoigné de sa passion pour son travail, son implication, le temps donné sans compter, car l’accompagnement humain ne se prête pas à des calculs. Aucun de nous n’est à Porte Accueil par hasard : nous aimons notre travail, beaucoup d’entre nous arrivent en avance, partent en retard, nous sommes généralement adaptables pour palier à des absences, ou autres contraintes, car chacun de nous met au centre l’intérêt des personnes que nous accompagnons. Nous avons d’ailleurs été stupéfaits quand la Direction nous a imposé une badgeuse, incongrue dans le milieu associatif et social, pour des salariés qui ne comptent pas leurs heures. Monsieur Ducarne a également décrit le climat de souffrance et d’intimidation dont des salariés se sont fait l’écho depuis plus de 10 ans, et que le collectif que nous avons constitué dénonce depuis 8 mois. Vous, membres du CA, nous avez « mis en garde » dans votre courrier du 20 novembre dernier quant aux « allégations proférées à l’égard de la direction générale ». Par quel moyen pouvez-vous être aussi sûrs que ce que dénoncent plus de 30 salariés et ex salariés ne sont que des allégations, c’est un mystère... La parole d’un seul homme, fut-il le DG, aurait-elle plus de crédit à vos yeux que celle de dizaines d’autres personnes ? Le témoignage de Monsieur Ducarne valide nos propos, en évoquant des réunions où les salariés se rendent stressés, la peur au ventre. Il décrit la toute puissance du DG, et l’absence de concertation et de dialogue. Il relève que la confiance n’existe pas dans un climat de crainte. Il relate aussi des entretiens individuels dans le bureau avec Messieurs le DG et le président de l’époque, au cours desquels ces derniers se lancent dans des considérations psychologiques qui ne sont pas dans leur compétences, brisant le salarié en face d’eux, finissant pas le convaincre qu’il n’est pas normal, qu’il a un problème. En sortant du bureau, dit-il, on se sent « sale ». C’est édifiant. Ce passage nous a particulièrement ému car il relate le vécu de beaucoup d’entre nous. De nombreux collègues, actuels ou anciens, sont sortis en pleurs du bureau. Attention, pas des personnes fragiles, des personnes très compétentes, reconnues, avec de l’ancienneté, des psychologues, des éducateurs, des encadrants, et d’autres... Mais il semblerait que vous aurez l’occasion de l’entendre dans les prochaines semaines. Monsieur Ducarne a relaté son licenciement pour faute, en 2008. Nous avons sursauté, croyant entendre l’histoire de Monsieur Grassies, mis à pied le 22 mars dernier. Il est instructif de comprendre que cette méthode sidérante n’en était donc pas à son coup d’essai ! Elle avait été utilisée, et malheureusement menée au bout en 2008 pour Monsieur Ducarne :

– mise à pied conservatoire brutale un matin à 8h sans que rien ne permette de s’y attendre, sidération

– accusation de vol, avec un fait reproché datant de plusieurs mois, sans que le problème de la disparition d’une somme d’argent n’ait jamais été signifié auparavant à l’encadrant accusé

– mise à pied conservatoire empêchant dès lors l’encadrant de retourner à son poste, de rechercher des documents, de se défendre, d’échanger avec l’équipe

– entretien préalable l’accusant de vol sans en apporter la preuve

– pour Monsieur Ducarne, licenciement pour faute dans la foulée !

Lorsque nous vous disons que les intentions du DG étaient le licenciement de Monsieur Grassies, clairement évoqué dans le courrier lui signifiant sa mise à pied, ce n’est pas une vue de l’esprit !

Une mesure de mise à pied conservatoire est prévue pour cela, et le DG l’a déjà fait à Monsieur Ducarne ! Alors oui, si nous n’avions pas alerté la presse, les partenaires, les financeurs, les clients et donateurs, Monsieur Grassies serait aujourd’hui licencié, sans motif.
Les dégâts générés par la violence de ces méthodes sont bien décrits par Monsieur Ducarne. La violence de ce qu’il a subi l’a brisé. Il a été sali. Abasourdi, il n’a pas pu se défendre, son estime de soi a été piétinée, ainsi que les plus élémentaires de ses droits. Après un tel licenciement, un salarié estimé par ses collègues et partenaires bascule brutalement dans la précarité, autant psychologiquement, physiquement, que pécuniairement. La santé est impactée très fortement, la confiance en soi aussi. Un membre du CA nous a reproché de ne pas avoir attaqué aux Prud’hommes. Est-ce entendable, venant en plus de notre employeur, lequel est responsable de notre sécurité et de prévenir les risques psychosociaux ? Monsieur Ducarne dit qu’à l’époque, il n’a pas voulu impliquer ses collègues : culpabilisé, il s’est dit « c’est mon problème ». Non, ce n’est pas son problème, c’est notre problème à tous. À nous en tant que salariés, pour protéger les victimes actuelles, aider les anciennes victimes en les reconnaissant, et éviter qu’il y ait de nouvelles victimes à l’avenir. Aux financeurs, partenaires, clients, donateurs, citoyens, qui font fonctionner ce groupement, qui croient en ses valeurs, et qui ne peuvent cautionner des faits d’une telle gravité... Aujourd’hui, avec 8 ans de recul, Monsieur Ducarne le comprend. Il témoigne pour retrouver sa dignité, « se laver », mais aussi et surtout pour aider les autres victimes, pour que cela cesse, et que plus personne n’ait à traverser ce qu’il a vécu. On en sort trop abîmé. Monsieur Ducarne continue de tourner la tête lorsqu’il passe devant Porte Accueil. Comment accepter cela ? Pour l’image de notre groupement, heureusement que nous avons réagi ! Nous avons évité un licenciement abusif supplémentaire, même si vous vous entêtez à donner un avertissement à notre collègue, ce que nous contesterons sans relâche. Heureusement parce que peut-être que les choses vont changer, et qu’un jour, nous pourrons travailler dans des conditions en accord avec les valeurs de notre groupement. En tous cas, nous nous retrouvons enfin notre dignité dans le regard bienveillant et le soutien des citoyens et des syndicats du bassin manosquin. Merci à eux pour leur considération.

Mesdames et Messieurs les membres du CA, nous espérons que le nombre et la concordance des témoignages de salariés changera votre perception des choses. Nous vous avons proposé il y a 8 mois de recevoir les salariés et anciens salariés en entretiens individuels afin de vous faire une opinion de la situation, vous n’avez pas souhaité le faire. C’est donc par d’autres canaux vous êtes amenés à nous entendre. Combien de témoignages factuels et concordants de personnes qui n’ont absolument rien à gagner à parler faudra-t-il pour qu’il ne s’agisse plus pour vous d’ « allégations » ?

En espérant que le CA entendra notre souffrance et notre demande de protection,
Nous vous adressons nos respectueuses salutations ».

Le 1er mai 2016.
Les salariés mobilisés sur les différentes structures du GES-Reliance.



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