Disparition d’une légende

Maradona, le symbole au-delà du football

Philippe Alcoy

Maradona, le symbole au-delà du football

Philippe Alcoy

La disparition de Diego Maradona met en relief le symbole social et politique, contradictoire et polémique, qu’il a incarné bien au-delà du football pour plusieurs générations à travers le monde.

Une fois qu’on a fait l’éloge de l’immense joueur de football qu’a été Diego Armando Maradona, on n’a dit qu’une partie de tout ce que symbolisait, et que continuera à symboliser, l’ex-footballeur argentin. Car Maradona est devenu une figure publique célèbre sur tout le globe, pour ce qu’il faisait sur les terrains de football mais aussi par ses prises de positions, déclarations, pour sa vie privée dont les détails ont parfois inondé les pages de la presse sensationnaliste.

Aujourd’hui l’hommage mondial à son égard est presque unanime. Même si certains n’y mettent que ce qui les intéresse, excluant ou dénigrant les aspects les plus dérangeants de sa personnalité. Ici nous ne prétendons aucunement nier ou occulter les aspects que nous ne partageons pas de l’astre argentin ; nous ne prétendons pas non plus faire le portrait d’une « idole parfaite ». Maradona a à plusieurs reprises exprimé des points de vue machistes, homophobes, et cela de façon parfois très grossière. Ses prises de positions politiques, sur lesquelles nous reviendrons, étaient loin de constituer un tout cohérent. D’autres points critiquables de la vie et de la personnalité de Maradona pourraient sans doute être signalés ; des points qui font partie des contradictions personnelles que toute personne peut avoir mais qui dans le cas de Maradona étaient encore plus exposés et même exacerbés par sa trajectoire sociale.

Cependant, malgré tous ces défauts et polémiques, aujourd’hui toute l’Argentine est en deuil (certains plus que d’autres sans doute) et au-delà de l’Argentine tous ceux et celles qui aiment le football, la beauté de ce jeu-art, à travers le monde. Mais la magie que Maradona déployait sur le terrain n’est pas suffisante pour expliquer tout le phénomène social provoqué par sa mort. Cela nous interroge sur le symbole que représentait et représente encore Maradona pour des millions de personnes à travers le monde au-delà du football.

L’une des premières choses à dire sur Diego Maradona se réfère à ses origines sociales. Car avant de devenir le « Pibe de Oro » (le gamin en or) Maradona était avant tout un pibe du besoin, un gamin des classes populaires très pauvre, vivant littéralement dans une situation de misère, comme il y en a encore tant en Argentine et dans toute l’Amérique latine. Cela n’est pas un détail biographique étant donné que cette origine de classe a imprégné l’astre argentin toute sa vie. En quelque sorte ce « gamin pauvre » représentait ces gamins que la bourgeoisie argentine déteste ; ces gamins qui sont exclus de tout, puis exploités et dont une partie est abusée et assassinée par les forces répressives de l’Etat argentin. Une réalité qui se reproduit dans l’ensemble des pays latino-américains, et au-delà.

Cependant, à la différence de tant d’autres jeunes issus des classes populaires, Maradona grâce au football a pu échapper, au moins partiellement, au destin que cette réalité lui réservait. Le football, comme il a su le dire, a été ce qui lui a permis d’être heureux, de se sentir libre. Son talent dans ce sport lui a en effet permis de devenir une figure mondiale et en même temps de devenir pour beaucoup une sorte de « revanche symbolique de classe » face à la vie, dans ce système barbare qu’est le capitalisme.

En quelque sorte Maradona a profondément incarné l’archétype du jeune pauvre qui arrive à s’en sortir grâce à son talent sportif. C’est pour cela que certains propagandistes et idéologues néolibéraux voudraient ériger cet aspect de sa vie en exemple du « self-made men » mettant en exergue les valeurs individualistes de l’idéologie capitaliste. Or, cet aspect de la trajectoire de Maradona peut au contraire illustrer tout le contraire : qu’en est-il des millions et dizaines de millions de jeunes talentueux des classes populaires qui meurent sans même avoir pu exploiter leurs talents ? Pour un Maradona, combien de jeunes humiliés et écrasés par la misère capitaliste ? Combien de jeunes assassinés par les forces répressives pour le simple fait de venir des rangs du prolétariat ? Au contraire du récit libéral, l’exemple de Maradona, parmi tant d’autres, expose comment le capitalisme prive l’humanité d’avoir plus de Maradona, mais aussi plus de grands écrivains, de grands musiciens, de grands ingénieurs, de grands médecins, de grands penseurs qui enrichiraient notre existence, nos savoirs, notre esprit.

Mais le football n’a pas seulement permis à Maradona de devenir célèbre mondialement, et en quelque sorte d’échapper au destin que ses origines sociales lui offraient. En dehors des terrains de jeu, sa popularité lui a en effet offert une tribune où il exprimait très souvent ses opinions. Car à la différence d’autres stars du football, anciennes et actuelles, Maradona prenait souvent position sur beaucoup de sujets politiques. Justement, ces prises de position n’ont pas manqué d’évoluer et ni de montrer certaines incohérences. Ainsi, dans les années 1990 il n’a pas hésité à prendre la pose avec l’ancien président néolibéral argentin Carlos Menem ou plus tard avec le rival de Menem, mais non moins détesté, Fernando De la Rua, chassé par une révolte populaire en 2001.

Toutefois, si nous devions donner une caractérisation politique de Maradona, nous pourrions affirmer qu’il se rapprochait d’une sorte de populisme tiers-mondiste adoptant souvent une logique « campiste ». Cela l’a amené à avoir des attitudes très cordiales lors d’un évènement organisé pour la Coupe du Monde de 2018 en Russie avec Vladimir Poutine. En 2011 Maradona a participé avec beaucoup d’autres anciennes stars du football international à un match à Grozny, Tchétchénie, organisé par l’ultraréactionnaire Ramzan Kadyrov ; un évènement qui cherchait clairement à légitimer le régime du président tchétchène. Maradona avait aussi été un « ambassadeur » du sport aux Emirats Arabes Unis, où il a travaillé en tant qu’entraîneur.

Parallèlement à ces prises de position problématiques de l’astre argentin, nous pouvons également mentionner d’autres qui expriment le personnage très contradictoire qu’il était. Maradona se revendiquait du « chavisme » et face à l’hostilité de l’impérialisme nord-américain il a souvent défendu le Venezuela. Il en va de même pour Cuba, dont Maradona revendiquait la révolution. Il y a d’ailleurs vécu un temps à la fin des années 1990 pour traiter son addiction aux drogues. En outre, Maradona s’était fait tatouer le Che Guevara. En pleine vague de contre-réformes néolibérales dans les années 1990 en Argentine, il a affiché son soutien aux retraités en lutte. Sur un autre registre, il a fait enfler la polémique à la fin des années 1990 en dénonçant l’hypocrisie du Vatican qui pleure les enfants pauvres dans le monde alors que ses églises sont recouvertes d’or. Les polémiques avec les autorités de la FIFA ont aussi été fortes. Enfin nous pouvons mentionner son soutien au peuple palestinien face au colonialisme israélien, qu’il a revendiqué à plusieurs reprises.

Malgré ce caractère contradictoire, complexe et même incohérent par moments, des positions politiques de Maradona, beaucoup de personnes issues des classes populaires l’identifient à quelqu’un qui non seulement leur offrait un peu de bonheur sur le terrain de jeu mais qui aussi prenait position en faveur des causes populaires. En effet, en dépit de sa célébrité et de sa fortune, Maradona avait conservé certains reflexes de classe qui le rendaient très irrévérent à l’égard du mode de vie bourgeois, des « bonnes manières » et du symbolisme de classe capitaliste. Cet aspect de sa personnalité était détesté par une grande partie des classes dominantes qui auraient préféré faire de lui une icône « inoffensive », vide politiquement, apolitique même, un « ambassadeur de l’ONU ». Le communiqué de l’Elysée suite à sa mort exprime cette répulsion bourgeoise de façon limpide : « ce goût du peuple, Diego Maradona le vivra aussi hors des terrains. Mais ses expéditions auprès de Fidel Castro comme de Hugo Chavez auront le goût d’une défaite amère.

Et si l’on parle d’irrévérence maradonienne, nous ne pouvons pas finir cet article sans évoquer sa plus grande œuvre politico-sportive : le grand match contre l’Angleterre lors de la Coupe du Monde de 1986 au Mexique. Le match affrontant les équipes argentine et anglaise avait lieu seulement 4 ans après que l’impérialisme britannique avait humilié l’Argentine lors de la guerre des Malouines en 1982. Un pays dont la population avait été très durement frappée par les misères économiques mais aussi par 7 ans (1976-1983) d’une dictature atroce et féroce (soutenue par les puissances impérialistes occidentales). Lors de ce match emblématique Maradona a déployé tout son talent et caractère ; il a été l’un des principaux responsables d’une « revanche symbolique » pour les travailleurs et classes populaires argentines après la défaite de Malouines. Ce match, ses buts, n’ont définitivement pas été un détail de l’histoire sportive, sociale et politique de ce pays sud-américain. Ce sentiment est le mieux traduit par l’inoubliable et émouvante narration du deuxième but de Maradona, l’un des plus beaux de l’histoire du football mondial, par le journaliste uruguayen Victor Hugo Morales.

Avec la mort de Maradona, c’est sans aucun doute un grand artiste du football qui part. Mais aussi tout un symbole qui dépassait de loin le seul terrain de jeu. Un personnage très complexe et contradictoire comme nous l’avons déjà dit. Une personne dont la vie personnelle était entachée de misères et de décomposition sociale. Il était très loin d’être un révolutionnaire, un marxiste. Au contraire, il a su se montrer machiste, homophobe à certains moments même. Cependant, il a su aussi prendre des positions pour des causes populaires et dénoncer à sa façon certains puissants de ce monde. Sa figure a également représenté un symbole pour des millions de personnes à travers le monde, celle d’un jeune des classes populaires qui arrive à « conquérir le monde ». Dans cet article nous avons voulu rendre compte de ces aspects de la figure d’un Maradona qui débordait les terrains de jeu, avec ses contradictions personnelles et politiques ; ce qui explique en partie l’énorme phénomène social que sa mort provoque aujourd’hui. Maradona a gagné sa célébrité grâce au football mais ce qu’il a généré sur tant de générations, dans ses aspects négatifs et positifs, a largement dépassé le football.

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