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Politique

Réponse à un édito de Natacha Polony

Marianne attise les flammes de l’islamophobie et découvre que le feu brûle

Suite à l’attentat islamophobe lundi dernier à Bayonne, le journal Marianne nous exhorte à éviter une guerre civile autour de la question de l’islam. Pourtant il s’agit d’un journal qui sait bien alimenter les préjugés islamophobes

jeudi 31 octobre

Suite à l’attaque de la mosquée de Bayonne par un homme animé par la haine des musulmans, qui a grièvement blessé par balle deux fidèles, le journal Marianne a publié un article minimisant l’islamophobie à la française.

Les mots sont importants : à Bayonne, un attentat islamophobe

Lundi 28 octobre, Claude Sinké, 84 ans, ouvre le feu devant la mosquée de Bayonne. Il était en train d’essayer de mettre le feu à la porte du lieu de culte quand deux fidèles de la mosquée le surprennent ; il leur tire dessus, ils seront tous les deux transportés à l’hôpital dans un état grave.

Après son arrestation, des informations sur le suspect commencent à émerger : ancien candidat RN aux élections départementales, l’homme est fan d’Éric Zemmour, et déclare à la police avoir voulu « venger » l’incendie de Notre-Dame, relayant ainsi une théorie complotiste d’extrême-droite.

Et, bien que le code pénal définisse l’acte terroriste comme un acte se rattachant à « une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur », ce dont relève manifestement cette attaque, le parquet anti-terroriste n’est pas saisi. Selon l’avocat d’une des victimes, c’est l’expertise psychiatrique ayant conclu à une « altération partielle [du] discernement » de Claude Sinké qui explique cette décision.

Sur ce point, on ne peut que rejoindre les conclusions de Marianne. Une « altération partielle [du] discernement » n’est pas incompatible avec un projet terroriste : « le passage à l’acte d’une personne fragile et pétrie de ressentiment est bien évidemment lié au contexte qui lui permet de raccrocher son acte à une idéologie, de sorte qu’il n’y a aucun sens à opposer terroriste et déséquilibré ».

Marianne ou l’art de relativiser la haine islamophobe

Mais c’est bien le seul point sur lequel nous serons d’accord. D’entrée de jeu, Natacha Polony écrit : « Pour la première fois sur notre sol, des musulmans sont blessés par balle parce que musulmans. » Comprenez : avant cet acte, les musulmans n’avaient jamais été violemment pris à parti parce que musulmans.

Mais la violence et la haine se mesurent elles au nombre de balles ? L’attentat de Bayonne ne serait-il rien de plus qu’un fait divers, un acte isolé dramatique ? Bien au contraire, il s’inscrit dans la droite lignée d’un discours politique qui stigmatise, encore et toujours, les musulmans ou considérés comme tels.

Et que dire des crimes de la France commis dans les anciennes colonies mais aussi sur le sol français, notamment contre tous ceux et celles qui se battaient contre le joug colonial français comme en Algérie. Car en Algérie, et contre les algériens, la France a depuis longtemps utilisé la stigmatisation de la religion musulmane pour diviser les classes populaires et pour légitimer des crimes odieux contre les colonisés, souvent de religion musulmane.

Mais cette histoire de violence coloniale et de racisme qui sont à la base de la France impérialiste, est passée sous silence pour mieux pouvoir revendiquer le « modèle » français et la république impérialiste. Ainsi Polony écrit : « La France (…) a, dans son histoire, par sa littérature comme par ses mœurs, inventé une façon d’être au monde dont la perpétuation est en soi un projet magistral face aux régressions humaines que porte ce XXIe siècle. La République (…) pleinement appliquée (…) est le régime qui évite les affrontements communautaires et intègre chacun, d’où qu’il vienne, pour constituer une communauté d’hommes libres ».

Mais quelle « façon d’être » défendait la France de la guerre d’Indochine ? De quelle « intégration » parle-t-on quand on pense au code de l’indigénat ? De quel « projet magistral » s’agit-il quand on pense aux massacres de Sétif ? Car c’est là qu’il faut chercher les origines de l’islamophobie et des différents préjugés racistes qui alimentent la haine réactionnaire qui conduit aux agressions, aux crimes et aux attentats racistes comme celui de Bayonne. Mais c’est précisément cela que Marianne veut occulter. Car tout l’argument consiste à minimiser le racisme antimusulman (car pour Polony il n’est absolument pas question de parler d’islamophobie), tout en se positionnant au « centre » du débat, dans une posture « équilibrée et raisonnable » contre les « extrêmes ».

C’est cela qui permet à Marianne d’affirmer qu’« aucune défiance générale vis-à-vis des musulmans ne s’est manifestée » depuis la tuerie commise par Mohammed Merah. Comment expliquer alors, les injonctions faites aux musulmans à se désolidariser des attentats, provenant de tous bords politiques ? Comment expliquer les nombreuses études faisant état de discrimination à l’embauche des personnes ayant des prénoms « musulmans » ? Comment expliquer la hausse des cas d’agressions à caractère islamophobe en France ?

Car au fond, même si cela n’est pas dit explicitement dans cet article, Polony entretien un flou sur l’idée selon laquelle le port du voile équivaut à être une représentante de « l’islam politique construit sur le refus de la communauté nationale ». Et elle entend ainsi mettre sur un pied d’égalité le danger que représenterait l’islam politique en France et tout le poids d’une machine infernale médiatique et la propagande gouvernementale à l’appui de l’appareil d’Etat disséminant au quotidien des préjugés sur l’islam.

La lourde responsabilité des hérauts de l’islamophobie

Le journal Marianne participe en effet depuis des années à l’offensive islamophobe. « Pourquoi l’islam fait peur », déjà en couverture en 2011. Plus récemment, en septembre 2019, Marianne voyait dans l’affaire du voile à l’école de Creil le début de la « capitulation de la République » face au communautarisme, alors qu’elle représente en réalité la première étape de l’obsession française pour les femmes voilées, qui depuis ont vu leurs droits et leurs libertés se réduire comme peau de chagrin.

Dernière en date de cette frénésie islamophobe : l’interdiction du port de signes religieux pour les accompagnateurs de sorties scolaires. Quand, dans cet article, Natacha Polony exprime des « réticences sur la visibilité de l’islam dans l’espace public », elle parle sans équivoque des femmes voilées.

Femmes voilées à qui la République française, bien loin de capituler comme le pense Marianne, adresse un message clair au fil des années : vous êtes « autres ». Vous n’êtes pas les bienvenues dans nos écoles, sur nos plages, dans nos lieux de travail, et bientôt, qui sait, dans nos rues. « C’est le "Djihab" : le Djihad commence avec la banalisation du Hijab », écrivait Marianne en 2016.

Alors oui, Marianne, et tous les autres médias et forces politiques qui propagent l’idée d’une communauté musulmane guerrière, à l’assaut des « valeurs non négociables qui sont les nôtres » (sic) ont une part de responsabilité dans la violence islamophobe qui s’est exprimée lundi à Bayonne.

La véritable fracture sociale en France n’est pas le fait des musulmans, ou d’un quelconque problème d’intégration. Cet attentat islamophobe contre une mosquée et la montée du racisme anti-musulman est en définitive dans la lignée de leurs publications, et des politiques du gouvernement qui, en œuvrant à la surenchère sur le terrain de l’extrême-droite pour lui couper l’herbe sous le pied, ouvre la voie aux terroristes de tout bord, et notamment d’extrême-droite.

Plus que jamais, combattre l’islamophobie, c’est combattre les politiques du gouvernement qui font le lit de l’extrême-droite et les politiques qui visent à construire « l’ennemi intérieur ». Pour porter un véritable « projet fédérateur », qui, à l’opposé du vôtre, fédère le camp des exploités et des opprimés dans son intégralité et sa diversité.

Crédits photo : AFP/Iroz Gaizka




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