^

International

Guerre en Ukraine

Marioupol sous contrôle russe. Victoire décisive ou victoire à la Pyrrhus ?

Vladimir Poutine revendique la « libération » de Marioupol, même si les combats se poursuivent. Si cette victoire se concrétise, pourra-t-elle faire oublier la désastreuse offensive militaire russe ?

jeudi 21 avril

Marioupol, ville sur la côte de la Mer d’Azov et principal port de l’Ukraine, est depuis le début de l’offensive russe l’un des points de tension et de combats les plus importants. Avant le début de la guerre il s’agissait d’une ville d’un demi-million d’habitants. Aujourd’hui, après près de deux mois de combats, de bombardements incessants et d’un siège criminel de la part de l’armée russe, on estime qu’il y resterait encore autour de 100 000 civils dans la ville. Et celle-ci, selon les autorités russes, serait désormais sous contrôle des leurs forces armées. La première victoire importante pour Poutine. Mais celle-ci pourrait faire oublier la désastreuse offensive russe ? Certes, si elle se concrétise, ce serait une victoire à même de booster le moral des troupes russes (au moins d’une partie), ainsi que d’améliorer la position sur le terrain de l’armée russe. Mais pourrait-elle constituer un retournement de la situation stratégique de la guerre ? Rien n’est moins sûr.

Même si tout semble indiquer que la ville est véritablement tombée entre les mains des forces russes, il reste encore des poches de résistances notamment autour de l’usine Azovstal, un énorme complexe sidérurgique où des combats ont eu lieu et où autour de mille civils auraient cherché abri. Les passages souterrains dont est doté le site semble offrir un refuge pour ces civils mais aussi une tranchée depuis laquelle la résistance armée ukrainienne peut encore tenir face aux attaques de l’armée russe.

Dans ce contexte Poutine a demandé que son armée n’attaque pas l’usine en affirmant qu’il s’agit d’un « de ces moments où nous devrions penser... à sauvegarder la vie et la santé de nos soldats et officiers ». Il a donc demandé qu’on encercle Azovstal et qu’on bloque les entrées et sorties. Au-delà de la tactique militaire précise, il semble que le Kremlin cherche à faire baisser la pression populaire en Russie (ou à éviter qu’elle devienne trop forte) face au nombre de morts russes.

On ne peut pas exclure la possibilité que Poutine cherche à obtenir des images de soldats ukrainiens se rendant aux forces russes, ce qui à des fins de propagande pourrait s’avérer très payant. Surtout que depuis 2014 Marioupol est un bastion de la résistance ukrainienne, notamment du Bataillon d’Azov, une force militaire dirigée par l’extrême-droite néonazie ukrainienne. Et cela, comme l’affirme le Financial Times, pourrait donner « à la Russie l’occasion de dire qu’elle a atteint son objectif vaguement défini de "dénazification" de l’Ukraine ».

Mais la prise de Marioupol n’aurait pas juste des conséquences pour la propagande russe et son récit sur le cours de la guerre mais aussi des résultats concrets pour les plans russes dans l’Est de l’Ukraine. Ainsi, le même article du Financial Times explique l’importance de cet évènement de la façon suivante : « la capture de Marioupol (…) permettrait à Moscou de relier la péninsule de Crimée annexée à la Russie continentale, ce qui permettrait à Poutine de prétendre qu’il a atteint ses principaux objectifs alors même que l’invasion continue de s’essouffler ». On peut lire une affirmation allant dans le même sens dans Foreign Policy : « en prenant le contrôle de l’ensemble de la région [du Donbass], Moscou disposerait d’un levier de négociation important dans les pourparlers de paix et pourrait faire valoir une victoire, bien qu’il ait fallu réduire considérablement les ambitions initiales de la guerre ».

En effet, l’image de l’armée russe s’est gravement dégradée au cours de cette agression réactionnaire contre l’Ukraine. Alors que la supériorité militaire russe face à l’Ukraine laissait penser à une victoire relativement rapide des forces du Kremlin, au cours de ces deux derniers mois le monde entier a assisté à une armée démoralisée, impréparée, souffrant de problèmes logistiques profonds qui ont coûté la vie à des milliers de soldats. Au-delà de l’ascendant moral des troupes ukrainiennes et du plus grand professionnalisme de l’armée ukrainienne par rapport à 2014, il semble aujourd’hui clair qu’il y avait une surestimation (parfois intéressée), notamment en Occident, de la puissance militaire russe. Evidemment, cela ne veut pas dire que nous nous dirigeons inexorablement vers une défaite russe (en réalité une victoire de Moscou reste une possibilité très probable), mais les difficultés et les défauts qu’elle a montés ont exposé les contradictions et faiblesses de l’Etat russe.

Cette question est inquiétante pour Poutine non seulement pour l’image de la « puissance » Russie à l’internationale mais aussi pour la stabilité politique au niveau national. On sait comment les échecs militaires à l’étrangers sont capables de secouer, voire faire tomber, les régimes les plus autoritaires à travers le monde et l’histoire. De là qu’il y ait un besoin si important de présenter des succès, ou même un semblant de victoire à la population russe. De là également l’importance d’une victoire à Marioupol.

Cependant, comme on peut lire dans l’article de Foreign Poilicy que nous avons déjà cité, « si Marioupol devait tomber dans les prochains jours, Moscou remporterait sa première victoire significative dans cette guerre, même si elle est à la Pyrrhus. "Mariupol aurait dû tomber dès la première semaine. Ils avaient tous les avantages, et pourtant nous sommes là", a déclaré le lieutenant-général Ben Hodges, ancien commandant général de l’armée américaine en Europe ». Le prix payé par les soldats russes, l’armée et l’image de la Russie semblent en effet semble totalement disproportionné par rapport aux maigres résultats militaires, géopolitiques et économiques obtenus jusqu’à présent par Poutine.

De leur côté évidemment les autorités ukrainiennes utilisent cette avancée de la Russie pour exiger encore et encore des armes plus puissantes et technologiques aux gouvernements impérialistes. Dans une tribune dans le Financial Times le premier ministre ukrainien, Denys Shmyhal, écrit : selon le Congressional Research Service, les États-Unis ont fourni 4 milliards de dollars depuis 2014 en assistance militaire à l’Ukraine. La majeure partie de cette somme a été fournie par l’administration Biden après l’invasion de la Russie. Le peuple ukrainien est reconnaissant de la réponse de la Maison-Blanche aux menaces que la Russie fait peser sur le monde. Malheureusement, le soutien de l’Occident n’est pas suffisant pour libérer toutes les villes ukrainiennes, y compris Marioupol. Nous avons besoin de beaucoup plus d’armes de la part de nos alliés. L’Ukraine est prête à se battre sans ces armes, mais une fois fournies elles pourraient sauver des milliers de vies ».

Sous prétexte de « sauver des vies » en réalité ces dirigeants sont en train de mener une politique ultra guerrière, qui sert en même temps les intérêts des principales puissances impérialistes, comme les Etats-Unis. Les armes nord-américaines et les milliards de Washington pour l’armée et le régime afghans n’ont épargné aucune vie dans ce pays. Joe Biden n’a que faire du droit à l’auto-détermination de l’Ukraine. Lui et les autres dirigeants impérialistes occidentaux voient dans le conflit en Ukraine une opportunité d’imposer une défaite décisive à Poutine (et indirectement aussi à la Chine). Quant aux dirigeants ukrainiens, ils ne parlent d’indépendance de l’Ukraine que pour mieux transformer le pays en un protectorat occidental, et surtout ne rien toucher aux intérêts des oligarques.

Sans l’intervention indépendante de la classe ouvrière et des classes populaires d’Ukraine mais aussi de Russie, l’issu de cette guerre sera inévitablement réactionnaire, quelle que soit la partie gagnante.



Mots-clés

Guerre en Ukraine   /    OTAN   /    Russie   /    Ukraine   /    International