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Qui nous protège de la police ?

Marseille. Un jeune de 14 ans reçoit un tir de LBD en pleine tête, l’IGPN saisie

Le 8 décembre dernier, à Marseille en marge de l'acte IV des Gilets Jaunes, Maria, 19 ans, subit des violences policières criminelles : son cerveau est endommagé. Mediapart nous apprend que dans une rue parallèle un autre passant, Kamel*, 14 ans, a reçu de dos un tir de LBD en pleine tête. Le procureur de la République vient d'ouvrir une enquête confiée à l'IGPN... six mois après les faits.

mardi 4 juin

Crédits photo : Sébastien SALOM-GOMIS / AFP

Une semaine auparavant, le 1er décembre, Zineb Redouane recevait en plein visage depuis sa fenêtre du 4ème étage une grenade lacrymogène. Elle décédera le lendemain. Les violences policières ne se sont pas arrêtées là sur Marseille et partout en France. Le 8 décembre, en marge de l’acte IV des gilets jaunes, deux jeunes passants vont faire les frais de violences policières caractérisées.

Maria, 19 ans, qui aux alentours de 18h avait eu la malchance d’être au mauvais endroit et de subir un déferlement de violences policières, a porté plainte pour « tentative d’homicide », « non-assistance à personne en danger », ainsi que « non-obstacle à la commission d’une infraction », à l’encontre de 15 policiers. Alors qu’elle rentrait du travail, la jeune femme s’est effondrée suite à un tir de LBD dans la cuisse, puis un premier coup de matraque lui a enfoncé le crâne. Un déchaînement de violences qui s’est poursuivi « pendant un bon moment », selon six témoins interrogés dans une précédente enquête de Mediapart. Maria a une vingtaine d’agrafes sur le crâne, elle a subi un traumatisme crânien et une hémorragie méningée. Elle ne dort plus, a des migraines incessantes, n’a plus envie de rien.

« J’ai voulu secourir mon frère mais un policier m’a retenue en m’étranglant »

A quelques encablures, dans une rue parallèle, à peu près à la même heure, une autre scène semblable se joue. Le site d’information Mediapart révèle qu’un jeune homme, Kamel, 14 ans, a reçu un tir de LBD de dos, en pleine tête alors qu’il était avec sa sœur en train de rentrer chez lui. Les policiers bloquent certaines rues : « après un long détour, on se rapprochait enfin de chez nous, lorsqu’un policier s’est mis à courir derrière nous, se rappelle Djamila*. Plusieurs policiers sont arrivés. Ils étaient en civil et d’autres en tenue. Mon petit frère a eu peur et a ramassé un trognon de pomme par terre. » Kamel qui n’a jamais eu affaire à la police est terrifié. Il jette le morceau de fruit vers les policiers « sans atteindre personne. Je lui avais dit de ne pas lancer ce trognon mais il avait peur comme moi de ce qui se passait et il voulait me défendre » raconte sa sœur. Alors que les deux poursuivent leur chemin, Kamel reçoit, par derrière et en pleine tête un tir de LBD. Djamila poursuit, « j’ai vu mon frère tomber, inanimé. J’ai voulu le secourir mais un policier m’a retenue en m’étranglant et en m’écrasant avec son bouclier. Je lui ai dit, “laissez-moi, c’est mon petit frère qui est blessé”. Il m’a répondu : “Je m’en fous, tu ne vas pas voir ton frère” ». Kamel se souvient : « J’ai senti du sang couler et j’ai eu très peur. Je voyais ma sœur bloquée par les policiers. J’étais perdu ».

Les flics laissent le jeune homme inerte et poursuivent leur chemin. Vers 19h, les pompiers « le conduisent aux urgences pédiatriques pour un traumatisme cranio-cervical et une fracture du crâne, il lui a été délivré une incapacité temporaire totale (ITT) de 21 jours, sous réserve de complications », nous informe Mediapart. Kamel est dans « un état anxieux persistant, avec cauchemars, une apathie et des insomnies avec une perte de 3 kilos ». Il ne sort plus : « J’ai peur de voir des policiers. Je préfère rester chez moi ». Double peine, la jeune victime qui a du arrêter sa scolarité pendant deux mois, ne pourra pas poursuivre dans une filière générale, son vœu initial.

Refus de plainte de la part du commissariat

Djamila se sent responsable de ce qui est arrivé à son frère, et décide d’aller dans un commissariat porter plainte. Elle reçoit un refus catégorique. Cette fin de non recevoir permet dans bien des cas qu’il n’y ait au final aucune plainte : la victime de violences étant dégoûtée et se sentant démunie. Si toutefois une procédure est mise en place, le fait que celle-ci ait tardé peut-être décisif pour que la victime regroupe moins de preuves accablantes (évaluation du préjudice par l’unité médico-légale trop tardive, enregistrements vidéos détruits, etc.)

Au delà du fait qu’une pratique habituelle des policiers soit de refuser de manière totalement illégale des plaintes face à des comportements illégaux de leurs collègues, un élément est particulièrement troublant. Comme le souligne auprès de Médiapart Brice Grazzini, avocat de Kamel et de Maria : « Ce qui interpelle dans cette affaire est que les faits ont été commis dans le même temps et à proximité de ceux commis contre Maria. Il est donc aisé de s’interroger sur la possibilité que les policiers qui ont tiré sur Kamel soient les mêmes que ceux qui ont attaqué Maria. » D’autant que d’après un policier, « la pression est forte pour ne pas retrouver ceux qui ont commis ces violences mais ce n’est pas difficile de savoir qui était sur place ce soir-là. On peut même voir sur certaines photos le visage du commandant et du capitaine en charge des opérations ». Il aura donc fallu attendre près de six mois pour que le procureur de la République de Marseille ouvre une enquête préliminaire pour « violences volontaires aggravées par personne dépositaire de l’autorité publique », confiée à l’IGPN.

Une impunité policière structurelle

L’IGPN est « la police des polices », inutile de dire que les violences policières sont entre de bonnes mains. C’est en effet la même IGPN qui a classé sans suite l’affaire Adama Traoré, décédé à 24 ans suite à une arrestation brutale, ou plus récemment, celle des lycéens de Mantes La Jolie, agenouillés et menottés pendant plusieurs heures pour avoir bloqué leur lycée.

Mais de manière générale, une certaine « alliance criminelle » s’opère entre la police et la justice. En ce sens, au delà de l’IGPN, les violences policières ne sont presque jamais condamnées par la justice. Dernier exemple en date, notoire, le cas de Rémi Fraisse : le 7 mai dernier, la Cour de Cassation a confirmé le non-lieu qu’avait prononcé le parquet de Toulouse en faveur du gendarme responsable de la mort du jeune militant écologiste de 21 ans, tué à Sivens par une grenade.

Refus des dépôts de plainte - qui assurent, comme dans le cas de Kamel, que les victimes disposent de moins de preuves -, lenteur des procédures, tout y passe. Il a fallu cinq mois pour une saisie de l’IGPN dans le cas de Kamel ; six mois après, l’auteur du tir sur Zyneb Redouane n’est toujours pas identifié et les gendarmes qui ont interpellé Adama Traoré restent toujours impunis. En revanche, 2 907 personnes ont été placées en garde à vue dans le cadre du mouvement des gilets jaunes, 1357 déferrements et plusieurs centaines de condamnations allant du rappel à la loi et l’interdiction de paraître jusqu’à la prison ferme, avec cette fois-ci des procédures accélérées et bâclées, à grand coup de comparutions immédiates. Il s’agit bel et bien d’une "justice" à deux vitesses.

Un arsenal de guerre meurtrier dans les mains des corps de répression

Kamel, Maria et plus de 2400 autres personnes depuis le 17 novembre (et tant d’autres depuis des années dans les quartiers populaires), blessées, mutilées, ont fait les frais de ce bras armé de l’État. Lors du mouvement des gilets jaunes, à Nantes, Adrien 22 ans, a eu 5 jours de réanimation suite à un tir de LBD en pleine tête. Olivier de Bordeaux a été plongé plusieurs jours dans le coma suite à un tir par derrière. Lilian, un passant de 15 ans, porte quatre broches en métal qui lui traversent la mâchoire suite à un tir de la même arme. Sans oublier la grosse vingtaine de personnes qui ont vu leur vie brisée, mutilées à l’œil ou au testicule. En mars, Laurent Nuñez se targuait devant le Sénat des 13 095 tirs de LBD depuis le début du mouvement. Alors que 3821 avaient été effectués en 2014, il y en a eu 20 052 en 2018, soit une augmentation de 424%. Aussi, 85% des tirs de LBD sont effectués par des unités de police non spécialisées. Michelle Bachelet, la Haute-Comissaire aux droits de l’homme de l’ONU a réclamé une « enquête sur l’usage excessif de la force » sur les gilets jaunes. Le 6 février 2019, trente cinq ophtalmologues ont envoyé un courrier, resté sans réponse, adressé a Macron, l’interpellant pour un moratoire contre les LBD.

Le LBD est bien une « arme de guerre », une « arme létale ». Le gouvernement avait ainsi été contraint de modifier la clause de son contrat d’achat de cadeaux de noël pour les forces de répression (plus de 1280 LBD, 270 lanceurs de 4 coups et 180 de 6 coups. Le fabricant suisse ne pouvant les exporter qu’en tant qu’ « arme de guerre » (et non « arme civile ») d’après la réglementation internationale sur le commerce d’arme. Les grenades GLI F-4 qui contiennent 25 grammes de TNT, et ont causé des ravages terribles (mutilations aux mains, aux yeux, etc... ) sont tout autant des armes de guerre, qui causent des blessures de guerre. Leur grande sœur a causé la mort de Rémi Fraisse.

Comme l’écrivait Milfet Redouane, la fille de Zineb dans une lettre ouverte publiée dans nos colonnes, « la vraie sagesse c’est d’interdire ces armes qui mettent la vie des autres en danger ». Il s’agit également de réclamer l’amnistie de tous les Gilets Jaunes condamnés. C’est par la mobilisation dans la rue, par l’auto-organisation et par l’action que ces revendications pourront aller au bout. En ce sens, la « marche des mutilés » de dimanche dernier est un exemple à suivre.




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