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Martin Monath, trotskyste, juif, résistant et Troisième Reich

Martin Monath, trotskyste, juif, résistant et Troisième Reich

"Martin Monath. A Jewish Resistance Fighter Among Nazi Soldiers", récemment publié aux Etats-Unis. Retour sur un ouvrage passionnant sur la façon dont les trotskystes ont organisé la résistance au sein de la Werhmacht, alors qu’il était minuit dans le siècle.

Nathaniel Flakin est historien et militant, basé à New-York. Il est membre des comités éditoriaux de Left Voice et de Klasse Gegen Klasse, qui participent du réseaux de quotidiens international auquel appartient Révolution permanente. Il vient de publier Martin Monath. A Jewish Resistance Fighter Among Nazi Soldiers, paru aux éditions Pluto Press.

Comment as-tu commencé à t’intéresser à la vie et au travail de Martin Monath ?

J’ai vu le journal Arbeiter und Soldat (Ouvriers et soldats) pour la première fois il y a dix ans, lorsque David Broder l’a traduit en anglais. Quelle publication extraordinaire ! Un journal trotskyste à destination des soldats allemands dans la France occupée – et créé par un juif de Berlin, rien de moins.

Le contenu d’Arbeiter und Soldat a été publié en français en 1978 et, à partir de là, a été traduit dans plusieurs langues. Mais le texte original allemand ne pouvait être trouvé que dans des archives. Mon projet initial était donc de mettre le texte allemand en ligne, accompagné d’une courte introduction.

Néanmoins, j’étais énervé par le fait que l’éditeur de ce journal ait été aussi bon dans la dissimulation de son identité ! Tout le monde s’accordait sur le fait que son pseudonyme de parti était « Viktor », mais personne n’était d’accord sur son vrai nom : Paul Wittlin, Marcel Widelin, Martin Monat, et beaucoup d’autres déclinaisons… Pourtant, aucun de ces noms ne pouvait être trouvé dans les archives de Berlin.

Cela m’a pris plusieurs mois avant de pouvoir enfin confirmer son véritable nom : Monath, avec un « h ». À ce moment-là, j’avais collecté une imposante pile de documents de divers pays qui racontaient une histoire incroyable. Je réalisais que si je n’écrivais pas ce livre, alors quand est-ce qu’une autre personne en aurait l’occasion ?

Martin Monath, tout comme son frère Karl, était membre de l’organisation de jeunesse sioniste Hashomer Hatzair au moment où les nazis sont arrivés au pouvoir en 1933. Pourrais-tu revenir sur l’évolution politique de Monath, d’une organisation sioniste en Allemagne à une organisation trotskyste en Belgique ?

Alors que les nazis ont écrasé toutes les organisations ouvrières immédiatement après leur arrivée au pouvoir en 1933, les organisations sionistes allemandes ont été autorisées à exister en toute légalité jusqu’en 1938. Le Hashomer Hatzair avait des idées marxistes – ce qui n’était bien sûr pas autorisé. Ainsi, ses militants prétendaient étudier les textes religieux juifs – en dépit du fait qu’il s’agissait d’athées militants – lorsqu’ils organisaient des conférences sur le socialisme. En fait, un article de Léon Trotsky a été publié dans le journal du Hashomer Hatzair en 1934 – journal qui était légal en Allemagne puisqu’il paraissait en hébreu !

Martin Monath et ses amis ont fait leur hakshara au Danemark en 1934. Cela signifiait que les enfants de commerçants, de docteurs et d’avocats passaient un an dans une ferme afin de s’entraîner à être des pionniers socialistes en Palestine. La plupart des amis de Martin sont allés jusqu’aux kibbutzim – mais ils ont rapidement déchanté, car ces fermes collectives « socialistes » étaient bâties sur des terres volées aux paysans locaux. Nombre de ces anciens sionistes déçus ont fini par retourner en Europe après la guerre et certains sont devenus des leaders trotskystes.

La raison pour laquelle Monath ne les a jamais rejoints reste floue. Mais il semble qu’il ait abandonné la politique vers 1936 – il devait sans doute partager, à distance, la démoralisation de ses amis. En 1938, son frère Karl a été déporté et, en 1939, il a dû fuir en Belgique. Après que les nazis aient envahi la Belgique, le mouvement socialiste était dans le désarroi le plus total. Les stalinistes étaient totalement désorientés étant donné que l’alliance entre Staline et Hitler courait toujours, et l’organisation trotskyste s’est effondrée suite à la répression.

Une nouvelle organisation trotskyste a été formée, de manière clandestine, par un militant qui, lui aussi, avait été un dirigeant de Hashomer Hatzair : Abraham Léon. C’est Léon qui a sans doute amené Monath au socialisme. En fait, les militants de Hashomer Hatzair du monde entier ont rejoint le mouvement trotskyste. J’en ai trouvé des exemples en Allemagne, en Afrique du Sud, en Suisse, en Grande-Bretagne, en France, ainsi qu’en Israël/Palestine.

Comment Monath évaluait-il stratégiquement la situation lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté ?

L’une des sources que j’ai trouvées était une lettre de Martin Monath à sa sœur et son frère juste avant le début de la guerre (que vous pouvez lire en ligne, en allemand). Monath y décrit les rivalités entre les pouvoirs impérialistes, menant à une nouvelle guerre mondiale. Il espérait que l’Empire britannique poursuivrait sa politique d’apaisement face à l’Allemagne nazie, étant donné que le capitalisme britannique était plus hostile à l’Union soviétique qu’à n’importe quel autre pouvoir.
Même si l’alliance entre la Grande-Bretagne et les Soviétiques était limitée, Monath écrit que la distance entre les deux alliés était « plus grande que la distance entre Londres et Vladivostok, aussi grande que la distance entre l’ordre capitaliste et l’ordre socialiste. » Il pensait que Chamberlain ne souhaitait pas la chute d’Hitler, car cela pouvait mener à une révolution socialiste en Allemagne.

Les stalinistes, eux, ne pariaient pas sur une révolution mondiale. Au contraire. Ils pensaient que des alliances avec les pouvoirs impérialistes « démocratiques » protégeraient l’Union soviétique. Monath répliquait à cela que le seul « rempart » de l’Union soviétique serait la mobilisation de la classe ouvrière. On ne sait pas vraiment si Monath, en écrivant cette lettre au milieu de l’année 1939, avait déjà rejoint le mouvement trotskyste, mais il évoluait très certainement dans cette direction.

Pourrais-tu revenir sur la pertinence politique du concept de « défaitisme révolutionnaire » au sein de la Quatrième Internationale pendant la Seconde Guerre mondiale ?

La Seconde Guerre mondiale était incroyablement complexe. Il y avait un conflit inter-impérialiste entre des pouvoirs impérialistes plus établis d’un côté et de l’autre, des pouvoirs arrivant relativement tardivement dans le grand jeu. Ces derniers avaient besoin d’une politique particulièrement agressive pour gagner de nouvelles possessions coloniales dans un monde qui avait déjà été divisé en plusieurs parts. Mais la Seconde Guerre mondiale contenait également une guerre défensive par un État ouvrier au sein duquel la bureaucratie staliniste avait monopolisé le pouvoir politique. Finalement, il y a eu des guerres de libération anticoloniale qui ont été en partie détournées par le stalinisme. La guerre comprenait des caractéristiques contradictoires, comme lorsqu’un pouvoir impérialiste comme la France a été assujetti à l’occupation militaire et à une certaine oppression nationale.

La Quatrième Internationale défendait une politique de défaitisme au sein des puissances impérialistes, à côté d’une défense de l’Union soviétique et du soutien aux luttes de libération dans les colonies. Tout cela se reflète dans Arbeiter und Soldat – un numéro a même titré « Nous voulons la défaite ! ». Le journal publiait sur les grèves dans l’Europe sous occupation nazie, mais également en Angleterre et aux États-Unis – en fait, il rapportait fièrement le fait que les trotskystes étaient derrière ces grèves en Angleterre. En accord avec la politique du défaitisme, les trotskystes rejetaient toute « paix civile » en temps de guerre.

Dans les pays impérialistes luttant contre le fascisme hitlérien, les trotskystes ne défendaient pas la défaite de leur propre pays comme objectif immédiat, mais revendiquaient plutôt la prise en charge de la conduite de la guerre par les organisations ouvrières. Cette politique militaire prolétarienne était censée créer un dialogue avec les masses ouvrières qui voulaient lutter contre le fascisme en s’enrôlant dans une armée bourgeoise. C’est ce que le frère de Monath voulait d’ailleurs, et il s’est battu en portant l’uniforme britannique.

Dans ton livre, tu reviens sur les différences tactiques entre stalinistes et trotskystes concernant les soldats de la Wehrmacht. C’est un point extrêmement intéressant étant donné le degré d’anti-germanisme du Parti communiste français pendant (et après) la Seconde Guerre mondiale. Pourrais-tu expliquer pourquoi les trotskystes voyaient les soldats de la Wehrmacht non pas comme des ennemis, mais plutôt comme des enfants de la classe ouvrière ?

Les stalinistes français utilisaient des slogans chauvins tels que : « Tous unis contre les boches ! » Les trotskystes français répondaient : « Tous unis, Allemands et Français, contre les Nazis ! Tous unis contre les chauvins, quel que soit leur camp, les pires ennemis de la classe ouvrière ! »

Les stalinistes travaillaient à partir de l’hypothèse suivant laquelle les soldats allemands étaient tellement fanatiques qu’ils ne désobéiraient jamais à leurs officiers. C’est pourquoi les stalinistes ont créé un « Comité national pour une Allemagne libre », dirigé par des généraux nazis capturés. Ce comité appelait à une Allemagne « libre », mais pas même démocratique et encore moins socialiste. En fait, il utilisait même les anciennes couleurs impériales (noir, blanc et rouge) et promettait de sauver la mère patrie allemande.

Les trotskystes travaillaient à partir de l’hypothèse contraire. Oui, les soldats allemands avaient certainement passé leur jeunesse entière sous le fascisme. Mais les traditions du mouvement ouvrier allemand, jadis extrêmement puissant, continuaient de vivre dans les espaces privés. Ainsi, suffisamment de soldats allemands comprenaient certains concepts basiques du socialisme et de l’internationalisme, au moins appris de leurs parents. C’est à partir de cela que les trotskystes pouvaient débuter leur travail de fraternisation.

Quel était le background politique du journal Arbeiter und Soldat ? Comment a-t-il été créé et pourquoi ?

De ce que j’ai compris, les trotskystes de Brest ont été en mesure d’établir des « comités de soldats » qui publiaient leur propre bulletin. Un petit fragment d’un numéro de ce bulletin a survécu et la qualité est… enfin, c’est impressionnant pour une publication produite par des soldats sans expérience et des trotskystes sans connaissance de l’allemand. Ils ont dû comprendre qu’ils avaient besoin d’un militant avec non seulement de l’expérience, mais parlant aussi couramment allemand et ils ont rencontré Monath lors d’une conférence internationale de la Quatrième Internationale à Paris.

Monath a emménagé à Paris et a commencé à publier ce journal avec ses colocataires, Clara et Paul Thalmann, deux exilés suisses. Le premier numéro semble constituer un compromis entre les positions de Monath et celles des Thalmann. Mais au fil du temps, l’orientation est devenue bien plus trotskyste. J’ai trouvé une brève mention de deux soldats travaillant pour le comité éditorial, « Hans et Willie », mais je n’ai jamais pu trouver davantage d’informations sur eux.

Qui étaient Clara et Paul Thalmann ? À quel point leurs vues différaient-elles de celles de Monath ? Comment ce couple a-t-il aidé Monath ?

L’autobiographie des Thalmann est disponible en allemand et en français, mais pas en anglais, hélas.

Paul Thalmann a été un dirigeant de la jeunesse communiste suisse et a même été délégué lors de congrès du Comintern à Moscou. Il en a été exclu en 1929 en raison de sa position critique vis-à-vis du stalinisme et a d’abord été actif dans l’opposition de droite (Brandlerite) avant d’aider à fonder la section suisse de l’opposition de gauche (trotskyste).

Les Thalmann ont été en Espagne et ont combattu Franco dans les milices du POUM. Ils ont été faits prisonniers par les stalinistes à Barcelone, mais ont été relâchés après quelques semaines et ont fui en France. Là, ils ont eu quelques contacts avec les trotskystes, mais se sont retirés de la Quatrième Internationale.

Ils ont acquis la conviction que l’Union soviétique sous Staline était devenue un nouveau pouvoir impérialiste. Ils ont rejeté l’idée selon laquelle il s’agissait d’un État ouvrier qui pouvait être défendu. Je suppose qu’on pourrait décrire leur position comme gauchiste (left communist), mais, selon leur autobiographie, ils ne semblaient pas particulièrement s’intéresser aux questions de théorie.

Arbeiter und Soldat n’a pas vraiment eu de large lectorat au sein de la Wehrmacht. Pourquoi penses-tu que ce journal vaille la peine d’être discuté ?

C’était une expérience très limitée. Le journal a pu être distribué dans des garnisons allemandes à travers l’Europe – un historien a, par exemple, envoyé récemment des copies conservées à l’Institut hollandais de Documentation sur la guerre. Mais, au final, la seule organisation de soldats allemands qui a pu être établie était à Brest et elle ne comportait pas plus d’une douzaine de membres.

Toutefois, il faut considérer les ressources impliquées. C’est un travail commencé par de jeunes trotskystes français qui parlaient un allemand approximatif, et qui a été pris en charge par un seul germanophone. Qu’en aurait-il été si les partis communistes, avec les ressources énormes de l’Union soviétique, avaient mené une politique similaire ?

Il aurait pu y avoir des mutineries socialistes au sein de l’armée allemande, tout comme à la fin de la Première Guerre mondiale. Mais toute la politique militaire des alliés, y compris le bombardement massif de quartiers civils en Allemagne, entendait prévenir de telles révoltes au sein de la population allemande. Les armées impérialistes préféraient une guerre plus longue à des soulèvements populaires aux quatre coins de l’Europe.

Quel est l’héritage politique de Monath ? Pourquoi sa courte vie mérite-t-elle d’être discutée non seulement par les historiens, mais également par les militants politiques ?

J’ai fait une tournée de présentation du livre aux États-Unis au cours des dernières semaines et j’ai eu la chance de discuter de cette question avec des socialistes de différents backgrounds.

Une part importante de l’héritage de Monath est la tradition du travail antimilitariste au sein des armées bourgeoises. Pendant certaines séances, de vieux trotskystes étasuniens ont rappelé comment ils ont organisé les G.I. dans des réseaux illégaux pendant la guerre du Vietnam par exemple. J’ai également rencontré quelques anciens soldats qui ont servi dans les guerres impérialistes d’Irak et d’Afghanistan. Ils racontaient les sentiments partagés qu’ils ressentaient à l’époque – et se demandaient comment ils auraient réagi à de la propagande socialiste contre la guerre là-bas.

Un second élément de l’héritage de Monath est moral. C’est une période difficile pour être socialiste aux États-Unis. Il y a d’énormes pressions réformistes et un vaste sentiment de désespoir. Ce qui m’a toujours attiré dans l’histoire de Monath était cette lutte contre le désarroi. S’il a pu continuer la lutte en tant que Juif dans une Europe sous occupation nazie, alors nous le pouvons aussi. Ernest Mandel, un autre membre du groupe belge écrivait que « [d]errière chaque raison de désespérer, il faut découvrir une raison d’espérer. »

Un troisième élément de cet héritage porte sur la manière de battre l’extrême droite. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à l’ascension de l’extrême droite, tout comme l’était Monath. Pour la gauche réformiste, la réponse est claire : il faut défendre la « démocratie », c.à.d la démocratie bourgeoise. Mais c’est précisément cette démocratie bourgeoise avec ses crises qui permet à la droite de devenir forte.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Monath et les trotskystes ont refusé d’appeler à un retour à l’ancienne République allemande – ils ont bien souligné que c’était cette République bourgeoise qui avait mené au fascisme. Afin de donner aux gens une perspective dans la lutte contre le fascisme, ils appelaient à une République socialiste mondiale.

Aujourd’hui, les démocrates veulent lutter contre Trump en soutenant la Cour Suprême, le FBI et tout l’État étasunien. Mais ce sont ces mêmes institutions qui ont préparé le terrain au trumpisme. Ici, plus que jamais, nous devons lutter pour une alternative radicale à la démagogie de l’extrême droite, plutôt que pour la défense du capitalisme du soi-disant « bon vieux temps. »

Propos recueillis et traduits par Selim Nadi pour Left Voice et Révolution permanente.

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