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Il échappait aux flics depuis le 16 juillet 1942

Maurice Rajsfus, historien des violences policières, est décédé

Il est de ces trajectoires qui résument, à elles seules, celle de toute une génération d’Après-guerre : solidaire de toutes les luttes, à commencer par celles de la classe ouvrière et des peuples combattant pour leur émancipation, de l’Indochine à la Palestine en passant par l’Algérie, rétive aux injonctions nationalistes du PCF, radicalement militante, sur tous les fronts. Voilà l’histoire de Maurice Rajsfus (1928-2020), décédé, ce samedi 13 juin, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

Jean Baptiste Thomas

13 juin 2020

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[Crédits : Photothèque Rouge / MILO]

L’une des raisons d’être de Rajsfus, à savoir sa bataille contre toutes les violences policières, était en réalité liée à la façon dont il pouvait se considérer comme un miraculé ou un survivant. Rajsfus était en effet un rescapé, avec sa sœur, Jenny Plocki, de la rafle du Vel d’Hiv du 16 juillet 1942 au cours de laquelle plus de 13 000 juifs furent arrêtés par la police et la gendarmerie françaises avant d’être déportés. De cette blessure originelle, lui dont les parents et une bonne partie de la famille ne reviendront jamais des camps de la mort nazis, Rajsfus ne gardait ni rancœur, ni obsession, mais une flamme qui le brûlait et qui l’a poussée à montrer, tout au long de sa vie, la continuité et la permanence, dans les structures et les méthodes, de ces flics qui, de Vichy à la Guerre d’Algérie jusqu’à aujourd’hui, sont toujours les mêmes : des chiens de garde d’un ordre profondément injuste que Rajsfus a combattu toute sa vie, jusqu’au dernier souffle.

Militant inscrivant son combat dans celui du mouvement ouvrier, de l’internationalisme et de l’anti-impérialisme - solidaire, notamment, du combat pour l’indépendance de l’Algérie et militant antisioniste de la cause palestinienne -, évoluant, au fil des années, au sein de plusieurs organisations, mais solidement ancré à l’extrême gauche, Rajsfus a consacré une partie de sa vie à écrire, en les détaillant et en les démontant, pour mieux les dénoncer, inlassablement, les violences de forces de répression qui, pour lui, n’étaient ni amendables, ni transformables, mais devaient être liquidées avec l’ordre social qui faisaient d’elles un rempart. C’est ce dont témoignent les plus de soixante livres dont il est l’auteur.

En février 2020, au Crématorium du Père Lachaise, c’était Maurice Rajsfus qui avait ouvert, par son discours, la cérémonie d’hommages à Michel Lequenne. A travers cet éloge funèbre, militant, c’était le sien, également, qu’il prononçait. Peut-être en avait-il l’intuition. Il rapportait avec beaucoup d’autodérision une anecdote, très drôle, vieille de soixante-treize ans : une diffusion de tracts devant l’une des portes de Renault Billancourt, en 1947. A mesure où Rajsfus peignait, à grands traits, la scène, la séquence prenait forme, avec précision, comme dans un film en noir et blanc de Prévert, avec les deux militants, Lequenne et lui-même, pourvus de leur paquet de tracts estampillés « IV° Internationale », agitant vaillamment leurs mots d’ordre contre le gouvernement d’union sacrée De Gaulle-PCF-SFIO et bientôt confrontés aux nervis de la direction de la CGT, les staliniens ne tolérant pas que l’on vienne critiquer la ligne du parti à la porte de « leur » usine. Dans la mêlée qui s’ensuivit, essayant de résister le plus longtemps possible, tels Laurel et Hardy dans une empoignade générale, on devinait un Lequenne, aussi longiligne et grand que Rajsfus pouvait être râblais et petit, les deux renvoyant, autant que faire se peut, les coups qu’on leur envoyait avec toute la détermination de leur jeune militantisme trotskyste.

C’était la généalogie d’une attitude permanente faite d’insoumission et de résistance que Rajsfus décrivait-là : solidarité inconditionnelle à l’égard du monde du travail, sa classe, avec ce que cela implique de radicale hostilité au patronat, à son Etat et à ses flics, et, de concert, un refus systématique de tout carcan bureaucratique construit sur la base d’une vérité dévoyée.

On comprend combien nous avons perdu, ce soir, un camarade, jeune de ses quatre-vingt-douze années de combat. Ses camarades, les jeunes qui, aujourd’hui, ont pris la rue pour dire leur refus des violences policières et du racisme que sécrète ce système, ne le savent peut-être pas encore, mais ils ne sauront tarder à l’apprendre, lorsqu’ils s’empareront des livres de Rajsfus comme autant d’armes pour continuer son combat.


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