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Jeunesse

Contre les E3C

« Même à Louis-Le-Grand, tout le monde déteste Macron »

Jeudi 16 janvier, les lycéens de Louis-le-Grand ont bloqué leur lycée de 7h du matin jusqu'à 16h, permettant ainsi à une trentaine de lycéens de rejoindre la manifestation et de faire une apparition dans le cortège jeune, aux côtés de leurs professeurs arborant une banderole "Louis-le-Grand en grève".

mardi 21 janvier

Blocus de jeudi, début de la mobilisation

La mobilisation a démarré avant les vacances de Noël, quand un petit noyau de lycéens s’est réuni en Assemblée générale afin de réfléchir à la manière dont ils pourraient rejoindre le mouvement impulsé par la RATP et la SNCF. À la rentrée, ce noyau s’est agrandi et a mis en place des actions telles que des tractages ainsi que des chaînes humaines devant le lycée. Mais c’est le soutien de leurs professeurs en grève reconductible depuis une semaine qui leur a permis de massifier le mouvement et d’arriver au blocage très réussi de jeudi, organisé par une centaine de lycéens et rejoint par des dizaines d’autres.

Octave, Jane et Héloïse, tous les trois en classe de Terminale, nous ont expliqué leurs motivations.

« Réforme des retraites, réforme du bac, même Macron, même combat ! »

Les lycéens se sont d’abord mobilisés sur quatre mots d’ordre : la réforme des retraites, la réforme du bac, la précarité étudiante ainsi que pour que de vraies mesures écologiques soient prises.

Dans un contexte où le gouvernement a tenté à tout prix de diviser le mouvement et de marginaliser la RATP et la SNCF, que ce soit avec la trêve de Noël ou la clause grand-père, les lycéens ont compris qu’ils avaient tout à gagner à entrer dans la bataille des retraites, conscients que la réforme les concernait aussi. Ainsi, Octave s’oppose à l’évolution que subit le système des retraites depuis plusieurs années, qui consiste à rallonger la durée de cotisation tout en baissant le montant des pensions.

Face à l’argument récurrent du déficit, dont le gouvernement se sert pour faire passer toutes ses réformes austéritaires, Octave répond que ce déficit provient justement de celles-ci et qu’il pourrait trouver sa solution dans l’augmentation des cotisations patronales : "l’argent, il est bien quelque part, il suffit d’aller le chercher !" Alors que le débat aurait pu se cristalliser autour de la seule question des retraites, les jeunes générations ont décidé d’y voir un combat contre les inégalités de notre société.

Ce sont ces mêmes inégalités provoquées par la réforme des retraites que contestent les lycéens dans la réforme du baccalauréat. En effet, l’instauration des E3C, donnant une place très importante au contrôle continu, rend inégale la valeur du diplôme selon les établissements. Par ailleurs l’organisation très tardive rend la mise en place de ces examens chaotique et laisse les élèves et leurs enseignants dans le flou total quant à leur déroulement.

« On n’aspire pas à une société comme ça, même si on est avantagés »

A Louis-le-Grand, lycée d’élite fréquenté en grande partie par la bourgeoisie intellectuelle, se mobiliser n’a jamais été une tradition. Les élèves y sont comme dans une “bulle”, plongés dans la pression scolaire et l’injonction au travail personnel, ce qui les empêche, pour la plupart, de s’épanouir sur un plan extra-scolaire, notamment politique. En effet, Louis-le-Grand, comme toutes les écoles d’élite, est un appareil à reproduire l’idéologie méritocratique valorisée par notre société. Ici, plus qu’ailleurs, les inégalités au niveau des notes reflètent les inégalités sociales, et ceux qui sont issus d’un milieu défavorisé ont plus de chances de se retrouver sur le carreau, malgré le fait qu’ils aient passé la sélection à l’entrée du lycée. Mais malgré le fait qu’elle soit une illusion, l’idéologie méritocratique est présente dans les esprits de la majorité des élèves, ce qui explique que certains prépas en viennent aux mains pour forcer le passage et rentrer au sein de l’établissement durant les blocus, forçant les élèves mobilisés à en faire des blocus filtrants.

Cependant, les lycéens mobilisés ont bien conscience que, si elle ne les concerne pas directement pour l’instant, la réforme des retraites les touchera plus tard, et ce, même s’ils sont passés par Louis-le-Grand. En effet, s’il y a bien quelque chose d’universel dans cette réforme, c’est qu’elle va toucher tout le monde et précariser l’ensemble de la société. Les travailleurs étant forcés de rester plus longtemps actifs, les jeunes entreront plus tard sur le marché du travail ; pendant cette période d’inactivité, ces derniers seront soit étudiants précaires, soit au chômage, soit obligés de faire d’enchaîner des petits boulots mal payés et exténuants.

Car même si cette réforme est remplacée par une autre dans les années à venir, elle aura des conséquences à long terme sur toute la société, et c’est cela dont ont conscience les lycées de Louis-le-Grand. Plus largement, c’est toute une société qui est remise en cause : la crise écologique qui avait sorti beaucoup de ces jeunes dans la rue lors des manifestations pour le climat l’année dernière ainsi que les mobilisations contre les violences sexistes ont alerté toute cette nouvelle génération qui ne se voit pas vivre dans un monde où de nouvelles espèces disparaissent tous les jours et où des femmes meurent sous les coups de leur conjoint.

C’est donc une bataille solidaire que les lycéens ont rejoint, ne pensant pas seulement à leur propre retraite qui peut sembler très lointaine mais à celle des travailleurs d’aujourd’hui, aux conditions de vie des étudiants et finalement de toute la population. De même pour la réforme du bac, qui ne touche pas les actuels terminales mais contre laquelle se battent ces derniers qui ne veulent pas que leurs amis ou leurs frères et sœurs la subissent. C’est ainsi que Jane déclare : "On n’aspire pas à cette société, même si on est avantagés". Ce discours autour d’une volonté de se battre pour les autres rejoint celui de la RATP et de la SNCF qui se battent pour l’avenir de leurs enfants et non pas pour des intérêts corporatistes.

Même si les élèves de lycées élitistes subissent la pression scolaire et ont peu le temps de penser et forger leur avis politique, Octave considère nécessaire que chacun s’en préoccupe : “si on s’occupe pas de la politique, elle s’occupera de nous”. D’où le rôle important du blocus qui forme un “trou” dans l’emploi du temps des élèves et permet ainsi d’ouvrir la discussion.

Ayant bien conscience que la RATP et la SNCF commencent à fatiguer et que la jeunesse ne joue actuellement pas un rôle de premier plan, Octave pense que "c’est maintenant ou jamais" que les jeunes doivent se mettre en marche. Dans un contexte où beaucoup de professions sont rentrées en lutte, il exhorte les jeunes à répondre à l’appel afin de lutter, comme le disait Luna dans la vidéo sur le blocus de jeudi, pour "un monde plus juste et une société plus équitable". Les lycéens de Louis-le-Grand appellent en ce sens à une AG interlycéenne ce mercredi 22 janvier à 18h à l’EHESS.




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