^

Monde

Sommet de Bruxelles : suspension des accords de Schengen et renforcement des contrôles aux frontières.

Migrants. Après les larmes, Merkel montre ses dents

On a eu droit à l’acte I : doublant Hollande sur sa gauche, la chancelière allemande Angela Merkel, mine grave, soulignait « l’urgente nécessité » d’accueillir les réfugiés au nom « des droits civils universels ». Accueillir, peut-être, mais pas trop, et pas tout seul, dit Berlin. C’est en résumé ce qui ressort des tensions qui ont émergé hier, à Bruxelles, à la suite du Sommet des ministres de l’Intérieur : il y a ceux qui promettent l’accueil, après répartition, de 120.000 réfugiés sur les deux prochaines années (une goutte d’eau pour la population européenne), tout en voulant boucler les frontières de l’Europe forteresse, et ceux qui ne veulent entendre parler que de 40.000 réfugiés, tout en rajoutant du barbelé. Indépendamment de cette discussion chiffrée qui fait froid dans le dos, tous s’accordent sur le renforcement des contrôles aux frontières et la nécessité de « sous-traiter » la question des migrants et des réfugiés aux pays qui se situent aux marges de l’Union Européenne. Dimitri Grankov et Corinne Rozenn

lundi 14 septembre 2015

L’Allemagne et les migrants. Fermeture du robinet.

Tout en plaidant pour une répartition des 120.000 réfugiés entre les différents pays membres sur les deux prochaines années (suivant en ce sens les recommandations de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne), Thomas De Maizière, le ministre allemand de l’Intérieur, a fait preuve d’une certaine générosité en… annonçant le rétablissement des contrôles aux frontières « à titre temporaire », c’est-à-dire en proclamant la suspension des accords de Schengen. Pour se justifier, Berlin met en avant des « questions de sécurité ». La police allemande, elle, fait mentir son patron en annonçant dans la foulée, par la voix de son porte-parole, qu’elle se préparait à maintenir cette mesure « sur une longue période » en déployant « ?plusieurs centaines de policiers ? » le long des frontières, principalement celle avec l’Autriche.

Cette « solution » se situe à l’opposée du discours de ces derniers jours du gouvernement allemand. Elle montre avant tout les limites du positionnement de Berlin et de Paris pendant le Sommet des ministres de l’Intérieur qui s’est tenu lundi, à Bruxelles, sur la question des réfugiés. La France comme l’Allemagne entendait y défendre la position la plus « avancée », contre l’attitude d’une bonne partie des pays d’Europe de l’Est, de l’Italie ou du Danemark, absolument hostiles à l’idée que plus de 40.000 réfugiés soient accueillis.

Après avoir suspendu de façon unilatérale, pendant quelques jours, le Traité de Dublin, qui impose que les demandes d’asile soient déposées dans le premier pays de l’UE où un migrant entre (mais qui en réalité se fait arrêter), l’Allemagne ne serait plus disposée à accepter que les réfugiés puissent « ?choisir ? » le pays qui les accueillera et examinera leur demande. Les règles européennes « doivent continuer à fonctionner » a annoncé De Maizière, peu enclin semble-t-il à la cohérence. Le « traitement à visage humain » de la gestion de la crise n’est plus d’actualité.


Tout en faisant la leçon, l’Allemagne ouvre le bal pour les dirigeants réactionnaires.

Les pays les plus concernés par l’afflux de migrants ont donc sauté sur l’occasion. La République tchèque a renforcé les mesures à sa frontière avec l’Autriche. Aujourd’hui, c’est la Hongrie qui devrait fermer sa frontière avec la Serbie à l’aide d’une double ligne de fils-de-fer barbelés sur 175 km, accompagnée d’un déploiement de l’armée dans cette même zone. Le populiste d’extrême droite Viktor Orban, au pouvoir à Budapest, soutient évidemment l’Allemagne et exprime son « entière solidarité », non pas avec les migrant-e-s, mais avec la politique criminelle de l’Etat allemand. D’après lui, cette politique est « nécessaire pour défendre les valeurs de l’Allemagne et de l’Europe ». Ce n’est qu’un premier pas car, selon Orban, il faudrait « également, en Grèce, protéger les frontières de l’Europe ? ».

Au lieu de freiner la vague de candidats à l’exil forcé, ces annonces n’ont fait que l’accélérer. Ce sont des milliers de personnes qui, après avoir passé la Turquie ou la Méditerranée, se trouvent aux portes de l’espace Schengen et qui forcent la marche, avant la fermeture effective de ces frontières. Tout ceci n’aura pour effet que d’aggraver la situation des migrants qui viendront s’écraser contre cette Europe forteresse.


« Hot spots », les nouveaux camps de concentration sous-traités de Berlin et Paris.

Au niveau de Bruxelles, on justifie Berlin. Pour la Commission européenne, « ?la réintroduction provisoire de contrôles frontaliers entre Etats membres relève d’un cas de figure exceptionnel prévu explicitement et régi par les accords de Schengen, en cas de situation de crise ? ».

Par conséquent, le Sommet d’hier n’a abouti à aucun accord entre les dirigeants européens. Quelques éléments cependant faisaient consensus à l’issue de la réunion.

Paris et Berlin insistent sur la mise en place de contrôles renforcés aux frontières extérieures de l’Union et plaident pour l’efficacité des « hot spots », des « centres d’enregistrement » et de « tri des demandeurs d’asile » dans les pays où ils arrivent, à savoir hors de l’UE. Selon De Maizière et Bernard Cazeneuve, son homologue « socialiste » français, en plus de la mise au point d’une liste de « pays sûrs », pour mieux distinguer les « vrais » demandeurs des « faux », les « demandeurs d’asile » des « migrants économiques qui n’ont pas vocation à rester en Europe », on aura également compris que dans la nov’langue technocratique, les « hot spots » ne sont finalement qu’une façon de parler de centres de rétention-concentration, sous-traités aux marges de l’UE, localisés en amont des routes des migrants. « L’humanisme » de l’Europe forteresse rime, plus que jamais, avec barbarie.




Mots-clés

Monde