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Minneapolis. Le conseil municipal va-t-il vraiment « démanteler » la police ?

Face aux mobilisations massives, les conseillers municipaux de Minneapolis ont annoncé vouloir « démanteler » (disband) leur police. Une mesure qui prend place dans le cadre d’un vaste débat sur l’institution policière ouvert par la mobilisation. Pourtant, qu’entendent vraiment les conseillers municipaux par « démanteler » la police ?

mercredi 10 juin

Crédit photo : Liam James Doyle for MPR News

Démanteler la police ? Une promesse à l’état de déclaration d’intention

Le 5 juin dernier, Steve Fletcher, un élu démocrate du conseil municipal [qui fonctionne dans les grandes villes états-uniennes comme une assemblée législative au niveau de la ville] de Minneapolis publiait dans le Time un article intitulé « Nous devons démanteler [disband] la police, voici ce qui pourrait venir après ». Après être revenu sur les nombreux meurtres policiers qu’a connu la ville ces dernières années, et les tentatives de réforme qu’aurait porté l’équipe municipale, il explique n’être pas le seul à « soutenir publiquement l’appel à démanteler la police pour créer une sécurité publique orientée vers les besoins de la population [community-oriented] et non-violente. (…) Notre ville a besoin d’une sécurité publique qui n’a pas peur des résidents. Qui n’a pas besoin d’être armé lors d’une réunion publique. Qui se considère comme une partie de la communauté. Qui n’a pas très vite recours à la bombe lacrymogène quand les gens sont énervés pour des raisons compréhensibles. Qui ne tue pas des personnes noires. »

Cette prise de position s’inscrivait alors dans la continuité des déclarations de la présidente du conseil municipal, Lisa Bender, qui avait affirmé être prête à « démanteler » la police de Minneapolis. Suite à ces déclarations, dimanche 7 juin, neuf membres sur les treize que comptent le conseil municipal ont réaffirmé leur volonté de « démanter » la police de Minneapolis lors d’un meeting dans un parc, organisé à l’initiative de Reclaim The Block et Black Visions, deux organisations qui soutiennent et militent pour de telles mesures. Devant une large audience, les neuf élus se sont engagés à lancer le démantèlement de la police, un projet en faveur duquel ils auraient une majorité au Conseil Municipal.

« Nous reconnaissons que nous n’avons pas toutes les réponses permettant de dire à quoi un futur sans police pourrait ressembler, mais notre communauté l’a. » ont affirmé les élus, avant d’expliquer que « Des décennies d’efforts pour réformer la police ont prouvé que le MPD (Minneapolis Police Department) ne peut être réformé. (…) Nous sommes donc au début d’un processus pour mettre fin au MPD et créer un nouveau modèle de transformation permettant d’assurer la sécurité à Minneapolis. » comme le rapporte Star Tribune. « Nous avons mené une analyse de toutes les raisons pour lesquelles les gens appellent le 911 à Minneapolis pour comprendre pourquoi ils demandent de l’aide et comment nous pouvons trouver des réponses appropriées qui n’impliquent pas des policiers armés. Et il y a des modèles pour de tels stratégies de sécurité ancrées dans la population partout dans le pays et dans le monde. » a de son côté expliqué sur NPR Lisa Bender.

Le projet est donc pour le moment à l’état de déclaration d’intention, les pistes proposées mettent en avant le transfert d’une partie du budget de la police vers des méthodes alternatives de gestion de l’ordre et les services sociaux. Pour autant, à la question de comment abolir réellement la police, les élus bottent en touche, renvoyant cette perspective à un objectif plus lointain. « Ce n’est pas comme si dès demain nous n’allions plus avoir de département de police (…). Il y aura une transition consciente, des investissements et des mesures. » a ainsi expliqué Philippe Cunningham, un des élus.

Derrière la perspective de « démanteler » la police, une nouvelle tentative de réforme ?

La proposition portée par les élus de Minneapolis, où George Floyd a été tué, constitue une tentative de réponse au profond débat sur l’institution policière qui s’est ouvert dans le cadre du mouvement massif en cours aux Etats-Unis. Ces dernières semaines on a en effet pu voir se multiplier les appels à « définancer la police » [défund the police] voire à « abolir la police », des mots d’ordre portés jusque là par des courants et des organisations « progressistes » américaines à l’image de Reclaim The Block, MPD 150 ou encore du Police Reform Organization Project de New-York, une association qui tente de sensibiliser aux alternatives à la police et milite pour la réduction du budget de la NYPD (qui représente 6 milliards de dollars) en faveur des services sociaux, de l’éducation ou de la santé. De même, dans une interview du 3 juin, Patrisse Cullors, co-fondatrice de Black Lives Matter notait : « je crois que la revendication de définancer les forces de l’ordre est en train de devenir une revendication centrale… Et cette revendication ne porte pas seulement sur le fait de retirer des moyens à la police, mais pose aussi la nécessité de réinvestir cet argent dans les communautés noires. »

La proposition des élus de Minneapolis peut donc sembler au diapason des manifestants, voire même apparaître plus radicale que la revendication du « définancement ». Or, derrière ces revendications c’est bien la question de mettre fin aux violences policières qui est posée. Or ici, les mesures avancées par les conseillers municipaux de Minneapolis soulèvent des interrogations profondes quant à leur capacité à mettre véritablement fin à l’arbitraire policier, aux violences et aux meurtres racistes dont ils se rendent coupables.

D’abord, concernant cette déclaration d’intention de "démanteler" la police, certains ont pointé un certain nombre d’obstacles pour appliquer un tel projet, qui impliquerait de modifier la Charte de la Ville qui exige de financer une « une force de police d’au moins 0,0017 employés par habitant. ». D’autres rappellent le pouvoir des syndicats de police pour s’opposer à une telle mesure. D’autres encore signalent l’improbabilité d’une telle mesure, alors qu’en 2015 le Procureur Général des Etats-Unis avait lui-même annoncé être « prêt » à démanteler le département de police de Ferguson « si c’est nécessaire » à la suite de la mort de Michael Brown, sans que cette mesure ne soit jamais mise en place. D’ores et déjà, le maire de Minneapolis, Jacob Frey, a par ailleurs exprimé son opposition à l’idée d’une abolition de la police, de même que le shériff du Comté de Anoka, situé à proximité de Minneapolis. Du côté des Démocrates, la proposition est également loin de faire consensus. La maire démocrate Africaine-Américaine de Atlanta, Keisha Bottoms, s’est ainsi opposée publiquement à l’idée d’appliquer une telle mesure jugée simplificatrice dans sa ville, tandis que Joe Biden, interrogé sur le définancement, a affirmé ne pas y être favorable.

Ainsi, de nombreux obstacles institutionnels et politiques s’opposent à la possibilité même de mettre en question la police dans sa forme actuelle. De leurs côtés, les élus ont également tenté de rassurer ceux qui prendraient peur à l’écoute de leurs annonces jugées trop radicales. Des réponses qui en disent long. Un jour après le meeting, Andrew Johnson, un des conseillers municipaux a ainsi publié une note sur son blog revenant sur les déclarations. S’adressant aux habitants de la ville, il y note notamment que « Les termes que certains utilisent me mettent mal à l’aise, et je sais que certains d’entre vous sont mal à l’aise ou effrayés : démanteler, définancer, abolir. Certains médias se sont saisis de ces termes pour faire du sensationnalisme et pour donner une caractérisation approximative de notre volonté. ». Rappelant qu’il ne s’agit pas juste de faire disparaître la police mais de transformer la gestion de la sécurité publique, il précise que les évolutions devront être menées aux côtés du chef de la police et du maire.

Des oppositions et des nuances qui s’inscrivent dans une contradiction objective pour les classes dominantes : comment imaginer supprimer totalement un corps répressif qui permet de contenir les effets de la misère et des inégalités engendrées par le capitalisme, et ce d’autant plus à la veille d’une crise économique majeure ? Une contradiction majeure qui fait dire à certains militants que la proposition avancée tient surtout de la communication. « Dire qu’ils vont définancer la police ou mettre fin la police ou quoi que ce soit, c’est juste de la communication. De la pure communication » affirme ainsi Michelle Gross, présidente de l’organisation Communities United Against Police Brutality au LA Times. D’ailleurs, si la ville de Camden, située dans le New Jersey, est évoquée par les médias comme un des rares exemples de démantèlement d’un service de police, celle-ci est très loin d’avoir aboli la police, qu’elle n’a fait que réorganiser comme le rappelle CNN dans un reportage..

Face à cette contradiction, l’utopie brandie par les élus municipaux de Minneapolis ne peut que se transformer rapidement en une tentative de réforme de plus, qui ne permette pas de mettre fin aux violences policières. Celles-ci s’inscrivent dans la fonction même de la police, dont Alex Vitale, sociologue, rappelle à Jacobin qu’elle « a toujours existé pour réprimer nos mouvements et permettre à l’exploitation de se poursuivre. ». Une définition qui rejoint l’analyse marxiste classique de l’Etat, brillamment synthétisée par Lénine dans L’Etat et la révolution, mais qui implique que l’abolition de la police ne peut être envisagée que dans le cadre de l’abolition du capitalisme.

Des centaines de milliers de manifestants revendiquent de mettre fin à l’arbitraire policier, de désarmer la police, de la définancer au profit de services sociaux, de soutien aux associations dans les quartiers populaires etc... Ces aspirations correspondent à un désir profond d’en finir avec les violences policières et le racisme d’Etat, et d’aller vers une société auto-organisée, capable de prendre en charger ses propres problématiques, sans en passer par un corps extérieur et hostile. Mais ces aspirations profondes et légitimes ne peuvent sans risquer d’être déçues se laisser endormir par des promesses lointaines, qui s’inscrivent dans une tentative plus large des Démocrates de calmer le mouvement en proposant des concessions. Le « Justice in Policing Act of 2020 », projet de loi déposé lundi par les Démocrates, en est exemple fort, et prétend instaurer des outils pour rendre la police plus responsable de ses actes et accroître la transparence dans la gestion des affaires de violences policières.

Ces projets de réformes qui ont déjà montré leur échec sous Obama ne peuvent résoudre le problème de la police, qui est structurellement lié au fonctionnement d’une société inégalitaire. Dès lors, la question de l’abolition de la police ne peut s’articuler que dans le cadre d’une remise en question du système dans son ensemble. Un enjeu qui interroge très profondément le mouvement actuel aux Etats-Unis, qui reste pour le moment centré sur le terrain du racisme d’Etat et de la violence policière sans poser ouvertement la question du système dans lequel ceux-ci s’inscrivent. C’est pourtant en faisant ce lien entre racisme et capitalisme que, de Malcolm X aux Black Panthers Party, les militants anti-racistes et révolutionnaires des années 1960 ont écrit des pages parmi les plus importantes de la lutte contre le racisme aux Etats-Unis. A l’époque, Fred Hampton ou Angela Davis aimaient à rappeler le caractère indissociable du capitalisme et du racisme et étaient conscients que seule une stratégie révolutionnaire permettrait de mettre fin au racisme. La dissolution de la police, objectif aussi sensé qu’essentiel, ne peut de même être posée que dans le cadre d’un projet révolutionnaire.




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