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Notre classe

Les femmes de ménage du Mirail en colère

Mirail. Les sociétés de nettoyage changent, les conditions de travail restent désastreuses

Les agentes de nettoyage de l’Université Toulouse II s’étaient mobilisées l’année dernière face aux conditions de travail inhumaines qu’elles subissaient, et les choses n’ont aujourd’hui pas vraiment changé. Alors que la direction de l’université continue de faire la sourde-oreille, cet exemple illustre une fois de plus la précarité subie à l’université, laquelle touche les étudiants tout comme le personnel.

samedi 27 février

Des conditions de travail désastreuses

En février l’année dernière, les agentes de nettoyage de l’université du Mirail dénonçaient déjà les conditions de travail inhumaines dans lesquelles elles étaient contraintes de travailler, alors qu’elles étaient encore embauchées par la société Arc-en-ciel. Et pour cause, puisqu’il était notamment question de retenues sur salaire, d’absence de contrat de travail, de salaires inférieurs au SMIC horaire, de tâches impossibles à réaliser dans le temps imparti, et ce sans matériel adéquat, mais aussi de faits de harcèlement sexuel et moral. Nombreuses d’entre elles travaillaient à l’université depuis des années, mais n’avaient le droit qu’à des contrats courts, comme des CDD de 7 jours, constamment renouvelés. Et lorsque l’université fermait ses portes, elles étaient envoyées pour travailler sur d’autres sites, forcées de s’adapter au bon vouloir d’Arc-En-Ciel ; tout cela sous la menace constante des licenciements.

À l’issue d’une mobilisation des agentes de nettoyage, qui avaient trouvé un soutien parmi les étudiants et le personnel administratif, l’université, forcée par le scandale, avait mis un terme au contrat qui la liait à la société Arc-En-Ciel, prestataire qui était près de 30 % moins cher que son prédécesseur sur le marché ! La présidence, par le recours à la sous-traitance, à donc fait le choix du contrat le plus « abordable », et ce au mépris de dizaines de salariées qui permettent pourtant que l’université puisse fonctionner quotidiennement.

Depuis, bien qu’elles soient embauchées par une autre entreprise sous-traitante Gimn’s, après le passage d’une société provisoire nommée Isor, le fond du problème n’a pas changé. En effet, Médiacités a relayé il y a quelques jours de nouveaux témoignages des travailleuses, qui dénoncent aujourd’hui encore des heures de travail impayées, des retards de salaire, et des conditions de travail très difficiles. 

L’une d’entre elles explique ainsi : « Nous sommes fatiguées. Mais à quoi ça sert de dénoncer tout ça et de vous parler, si au final c’est pour se faire renvoyer ». Elles ont donc à nouveau alerté la direction de l’université, par l’intermédiaire des syndicats.

Ces conditions de travail ne sont malheureusement pas des exceptions dans le secteur fortement féminisé et racisé qu’est le secteur du nettoyage. Comme nous l’écrivions déjà l’année dernière, après s’être mobilisés à leurs côtés  : « Toutes ces brimades, cet autoritarisme, cette souffrance au travail, tant psychologique, que physique (certains accidents graves, liés à des chutes ou à l’utilisation des produits chimiques, ne sont pas reconnus), le harcèlement de la direction : c’est le quotidien de ces grévistes qui laissent leurs enfants à 4h30 le matin pour aller travailler, d’autres rentrent trop tard pour les voir le soir. « Le matin quand on va au travail, on pleure et on a le cœur qui pleure » lance une gréviste à la face d’un directeur régional venu sauver les meubles mercredi matin. « On a mal au dos » confient d’autres dans des discussions, « je ne peux plus tendre le bras comme ça » nous montre une femme d’une quarantaine d’années. »

Ainsi, ces femmes et hommes qui nettoient le monde et permettent à la société de tourner, subissent des conditions de travail très difficiles et sont invisibilisés, précarisés et méprisés. Alors que le premier confinement en mars dernier a mis en lumière que le travail des agent.es de nettoyage est essentiel, et qu’il doit se faire dans de bonnes conditions pour lutter efficacement contre la pandémie, rien n’a changé quant à leurs conditions de travail, qui sont restées tout aussi précaires. Si les personnels de nettoyage ne peuvent même pas bénéficier de matériel correct pour pouvoir rendre les facs fonctionnelles, comment Vidal compte rouvrir les universités comme elle l’a récemment annoncée ?

Précarisation de l’enseignement supérieur : Vidal et les directions d’universités sont responsables

Ces conditions de travail terribles ne peuvent pas être déliées de la précarisation de l’enseignement supérieur, mise en œuvre depuis plusieurs années au travers par exemple de la loi ORE ou plus récemment de la LPR, qui ’inscrivent dans la dynamique de casse des universités à travers la baisse de moyens alloués à l’ESR.

Une telle réduction des budgets conduit forcément à une dégradation des conditions de travail des professeurs, mais aussi du personnel administratif et de ménage, en plus de dégrader les conditions d’études des étudiants. C’est ainsi que l’université produit de la précarité, et s’appuie même sur celle-ci pour fonctionner. Le recours par la présidence de l’université Jean Jaurès à des sociétés sous-traitantes de nettoyage bien moins cher que le prix sur le marché, et les conditions de travail des agentes qui en résulte en est une des dramatiques incarnations.

Les directions d’université ne sont que le relais de ces politiques gouvernementales, et en ce sens nous ne pouvons avoir aucune illusion à leur égard. Dans le cas des agentes de nettoyage de l’université du Mirail, si la direction avait joué la carte de la surprise la première fois (le vice-président du conseil d’administration de l’université et président du CHSCT, ému au larmes à l’écoute des témoignages des travailleuses, avait expliqué découvrir ce problème et s’était engagé à le traiter « avec la plus haute vigilance »), aujourd’hui cela ne peut plus fonctionner et la direction ne peut pas prétendre ignorer la situation.

Mediacités a d’ailleurs eu accès à un courrier envoyé par les organisations syndicales de l’université Jean Jaurès à la direction de l’université en date du 27 novembre, selon lequel « Les dysfonctionnements au sein de votre établissement sont graves et aboutissent à des situations alarmantes. Une des personnels de ménage a subi des agressions physiques qui l’ont conduite à déposer plainte et vient tous les jours dans la crainte de subir de nouveau de tels agissements. Ce même agent n’a reçu qu’un mois de salaire depuis septembre et a dû signer huit contrats de travail jusqu’à présent. Certaines autres ont fait part de harcèlement sexuel. » Suite à quoi la direction de l’université avait répondu avoir « pris connaissance du signalement », s’était de nouveau engagée à suivre le dossier et que l’on pouvait « s’assurer de son attention ». Mediacités a par la suite contacté Philippe Miroux, le vice-président délégué au patrimoine et au développement, qui a minimisé les faits en expliquant qu’avec Isor (la société de nettoyage transitoire dans l’attente du changement de prestataire) « tout va bien », même si quelques « petits écarts » demeurent, tout en affirmant « au moins, il n’y a pas eu de maltraitance physique et morale comme cela avait été le cas avec Arc-en-Ciel ». Sauf que ce que les agentes nous ont confié, c’est que ces « écarts » sont loin d’être « petits » avec le passage à la société Isor : le matériel fourni restait insuffisant, et ce en pleine crise sanitaire, rien concernant la prime covid, pas de changement au niveau des salaires, ni quant aux déplacements entre les différents sites… « Il fallait se battre pour des masques et des gants  » nous soufflait un agent mobilisé l’an dernier.

Si Vidal nous promet une réouverture des universités d’ici la fin du mois, sans moyens supplémentaires, ces situations déjà dramatiques risquent d’encore plus se détériorer. La réouverture des universités est certes nécessaire, mais il va falloir imposer que des moyens massifs y soient alloués, pour qu’on ne ré-ouvre pas les facs précarisantes des années précédentes, qui tolèrent des conditions de travail comme celles des agentes de ménage du Mirail. Et c’est par l’organisation des étudiants, des personnels éducatifs, administratifs, et de nettoyage qu’il sera possible de réfléchir à des protocoles sanitaires pouvant permettre aux étudiants de retourner à l’université. Car ceux qui peuvent nous permettre de retourner étudier dans des conditions sanitaires correctes, ce ne sont pas les hauts fonctionnaires qui n’ont aucune connaissance des réalités du terrain, ni nos directions d’universités qui ne sont que le relais des politiques gouvernementales, mais bien le personnel de l’université, dont les agentes de nettoyage font parti !

A ce titre, toutes ces travailleuses doivent être immédiatement titularisées par l’université, et doivent pouvoir travailler dans des conditions dignes. Il est donc nécessaire qu’elles puissent immédiatement travailler à des horaires fixes, que les effectifs soit revus à la hausse, que les heures effectuées soient effectivement payées et que leurs salaires soient augmentés. Mais pour obtenir ces revendications, il ne faut pas compter sur la présidence de l’université, car malgré l’image « progressiste » qu’elle cherche à se donner, en dirigeant notamment une commission contre le harcèlement à la fac, elle ferme les yeux sur le harcèlement subi par les agentes de nettoyage. A ce titre, il est nécessaire de lutter pour la mise en place d’une commission indépendante de l’État et de la direction de l’université pour qu’étudiantes et personnelles s’organisent contre les violences sexuelles à la fac.

Plus généralement, nous ne pourrons les obtenir que par la lutte pour un investissement massif dans les universités et les services publics en général. Alors que le gouvernement accorde des centaines de milliards d’euros aux patrons à l’aide de cadeaux fiscaux et en versant des dividendes colossaux aux actionnaires, il diminue les moyens alloués aux services publics. Et derrière lui, les présidences d’universités ne font que relayer ces politiques, ce qui conduit forcément à de telles conditions de travail dégradées.




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