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Ségur de la santé

Mobilisation des soignants en demi-teinte. Un problème de stratégie des directions syndicales

Ce mardi 30 juin, une manifestation nationale était appelée par la majorité des organisations syndicales du monde de la santé à la suite des annonces d’Olivier Véran, jugées très insuffisante par le monde hospitalier. Le caractère mitigé de la mobilisation pose la question de la stratégie des directions syndicales, qui pour beaucoup ont préféré aller négocier avec le gouvernement plutôt que de construire un véritable plan de bataille à même d’imposer leurs revendications par la rue.

mardi 30 juin

 Crédits photo : AFP / Courrier Picard 

Retour sur la mobilisation du 30 juin : une journée en demi-teinte et l’absence d’un plan de bataille sérieux

La succession de rassemblements, appelés dès le 11 mai, jour du déconfinement, incarnés notamment par les mardis et jeudis de la colère, avait pour but de construire la mobilisation d’ampleur nationale le 16 juin dernier. Une véritable réussite puisque si les « mardi et les jeudis de la colère » allaient dans le sens d’un renouveau de la lutte dans les hôpitaux, et ce dans la continuité des mobilisations de l’année dernière, ces rassemblements ne concernaient alors qu’une partie des soignants et touchaient un nombre limité d’établissements. La mobilisation du 16 juin était alors à envisager comme un potentiel point d’appui pour lancer une dynamique toute autre, à même de concrétiser l’unification des colères. Pourtant, l’unique perspective qui a été proposée a été la date de ce mardi 30 juin qui, si elle a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans toute la France, s’est révélée bien moins massive que la précédente.
 

 
Une réussite relative donc, qu’il convient d’analyser sous le prisme d’un plan de bataille pour l’instant insuffisant, les directions syndicales majoritaires se contentant d’appeler à quelques journées de mobilisations, à des journées "saute-mouton", le 16, le 30 et désormais le 14 juillet prochain. Une stratégie incapable de nous faire gagner, et d’imposer un véritable rapport de force, surtout qu’elle s’articule avec des négociations avec ce gouvernement dans lequel on ne peut pourtant avoir aucune confiance.
 

Ségur de la Santé : les propositions du ministère

Mercredi 24 juin dernier, à une semaine du terme du Ségur, Olivier Véran présentait aux syndicats de personnels médicaux ses propositions de revalorisations salariales. Le ministre annonçait donc la semaine dernière débloquer 6 milliards d’euros pour revaloriser les salaires des infirmiers, des aides-soignants et des personnels techniques et administratifs. Cette somme comprendrait à la fois une augmentation générale, une refonte des primes mais également des majorations ciblées sur certaines professions.
 
D’autre part, ce lundi, Olivier Véran, soumettait aux syndicats une enveloppe de 300 millions pour les 100 000 personnels médicaux hospitaliers. Ces 300 millions regrouperaient des hausses de salaire ciblées sur le début et la fin de carrière, la revalorisation de plusieurs primes et des heures supplémentaires. Selon Le Monde « des propositions ont également été faites aux internes, les médecins en formation, avec une revalorisation de 10% des émoluments de ceux de première et de deuxième années et de 5 % pour les suivantes, à partir de début 2021. Les indemnités forfaitaires pour les gardes de week-end devraient également être augmentées ».
 
De nombreuses zones de flou perdurent. La façon dont seront partagés ces 6 milliards est encore incertaine, d’autant plus que l’enveloppe concerne également les Ehpad et les cliniques privées. Ainsi la hausse des salaires annoncée est pour l’instant très incertaine, et probablement bien inférieure à l’augmentation de 300 euros minimum revendiquée par l’intersyndicale. D’autres interrogations subsistent. La question des recrutements n’a pas encore été abordée lors du Ségur, alors que près d’un quart des postes de praticiens hospitaliers n’est pas pourvu par des titulaires. La question de la réouverture des lits - et ce quand 100 000 lits ont été fermés depuis 20 ans - n’a pas non plus fait l’objet d’une discussion.
 

Pour les syndicats, du « saupoudrage » loin d’être à la hauteur des enjeux

Les syndicats réclament une augmentation générale minimum de 300 euros pour tout le personnel hospitalier. Le secrétaire général de SUD-Santé, Jean-Marc Dechauvelle, explique que la proposition du gouvernement est « très, très loin du compte ». Il faudrait selon lui au moins 14 milliards d’euros pour qu’une augmentation de toutes les fiches de paie de 300 euros soit effective.
 
De la même façon, la proposition faite pour le personnel médical hospitalier d’une enveloppe de 300 millions est très largement insuffisante. Pour les représentants syndicaux qui avaient formulé un plan à 6 milliards ou 7 milliards d’euros, l’annonce du ministre a été un véritable choc. « C’est totalement consternant : ce qui nous est proposé est totalement insuffisant, ce n’est pas avec ce genre de mesurettes qu’on va refonder l’hôpital public », estime Jacques Trevidic, président d’Action Praticien Hôpital (APH), dans Le Monde.
 
Dans un communiqué, le Collectif inter-hôpitaux dénonce l’inconsistance de ces propositions : « Si on augmente les salaires, il ne faudrait pas oublier les internes et jeunes médecins, qui sont rétribués de façon indécente, ni le différentiel entre les salaires du public et du privé » rappelant que la question des salaires ne devait pas « occulter » les autres problèmes : « Il faut augmenter les effectifs paramédicaux ou médicaux pour rétablir des conditions de travail supportables et garantir la qualité des soins ». Une position partagée par la CGT, qui dénonce le fait que « la question des recrutements de personnels ne soit pas abordée ».
 
Ainsi, pour la CGT-Santé un plan global de 57 milliards d’euros devrait être envisagé pour améliorer les conditions de travail des soignants. Le syndicat revendique une enveloppe de 32 milliards pour les rémunérations et un investissement de 12,5 milliards d’euros afin de financer la création de 100 000 emplois dans les hôpitaux, et de 200 000 emplois dans les Ehpad.

 

Rompre avec l’illusion de la négociation avec le gouvernement, se doter d’un plan de bataille et construire l’unification des colères

Depuis le début, le Ségur est décrit comme "une parodie de concertation" par de nombreux soignants. Le 2 juin, Sud Santé Sociaux était le premier syndicat à quitter la table des négociations du Ségur. Le syndicat critiquait alors plusieurs choses, comme le fait que les représentants syndicaux conviés au Ségur soient très limités dans leurs droits de parole et n’avaient toujours pas pu s’exprimer et l’exclusion du collectif Inter-Urgences ainsi que d’’une grande partie des paramédicaux des principales discussions. Surtout, le syndicat estimait que le gouvernement ayant décidé de ne pas "changer de cap", et de l’accélérer, il n’y avait plus lieu de participer au Ségur. Le syndicat posait alors un certain nombre de conditions préalables, dont la hausse de salaire de 300 euros net pour tous les personnels à "toute négociation supplémentaire". Mardi dernier, c’était au tour des syndicats de praticiens hospitaliers et d’internes, qui représentent 40 000 médecins, de claquer la porte des discussions. 
 
En réalité, si les organisations syndicales majoritaires qui restent à la table du Ségur (CFDT, FO, CGT) ont rejeté le premier projet d’accord vendredi dernier, elles continuent à participer à ses échéances et ont convoqué « en urgence » le ministre de la santé, Olivier Véran, ce mercredi en espérant se mettre d’accord sur un deuxième projet. En effet, dans le cadre de ce Ségur inédit, les organisations syndicales y ont vu l’occasion rêvée d’obtenir ce qu’elles cherchent à négocier depuis des années. Les trois organisations que sont la CFDT, la CGT et FO se sont donc harmonisées pour se mettre d’accord avec le financeur public sur les revalorisations en trois étages. Didier Birig de FO s’en félicite dans un article des Echos : « L’une de nos forces côté organisations syndicales, c’est que nous avons à 98 % un cahier de revendications identique. Le gouvernement ne peut pas jouer sur nos divisions ».
 
Pourtant, dans le contexte et après les annonces du gouvernement, seule la mobilisation semble à même de permettre de nouer un véritable rapport de forces que les négociations semblent avoir pour objectif de désamorcer. D’autant plus que les tentatives de riposte dans la rue ont déjà commencé, notamment lorsque la mobilisation du 16 juin est apparue comme une première mobilisation massive des soignants et de leurs soutiens, et qu’un début de convergences se laissait entrevoir. Le gouvernement a choisi de jouer sur le temps long des concertations pour canaliser la colère des soignants et espérer l’effriter. Il a également prévu quelques concessions sans pour autant abandonner son projet d’accélération de la privatisation de pans entiers de l’hôpital public notamment via la généralisation des partenariats public-privés, à l’image de son souhait de revenir sur les 35 heures.
 
Loin de toutes illusions dans les concertations avec ceux qui sont responsables de la casse de l’hôpital et qui ont répondu par la répression à la manifestation du 16 juin, loin de toute confiance dans le gouvernement, il est nécessaire d’affirmer que seul le rapport de force permettra de répondre à l’urgence de la situation dans les hôpitaux publics. Un système de santé public, en bonne santé, n’est pas un rêve pieux, mais pour cela il faudra que nous nous dotions d’un plan de bataille offensif, capable de nous faire gagner dans la rue.
 
Ce n’est pas par des négociations mais par une auto-organisation à la base que les soignants, tous corps de métiers confondus, syndiqués et non syndiqués, devraient décider de la suite du mouvement et des revendications. La colère et la détermination sont présentes, ce qui manque c’est bel et bien une stratégie qui permette de lancer une véritable offensive autour de revendications comme l’augmentation de 300 euros nets pour tous les soignants indexés sur l’inflation (c’est à dire des salaires qui ne flucturaient pas en cas de récession économique). Il convient donc de continuer à interpeller les directions syndicales qui préfèrent négocier au Ségur plutôt que d’appeler à construire la mobilisation et des assemblées générales dans chaque établissement de santé à même de pouvoir se coordonner localement et nationalement, et à une lutte commune de l’ensemble des secteurs du public et du privé qui subissent ou vont subir un ensemble d’attaques. Contre la casse du service public, contre les les plans de licenciements, et au côté du mouvement contre les violences policières et le racisme d’Etat, il s’agit de penser une stratégie d’ensemble qui permette d’imposer un plan de bataille offensif, à même de changer le rapport de force et de réaliser l’unification des colères.




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