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Non à la guerre !

Mobilisations anti-guerre en Russie : le Kremlin répond par une répression brutale

La mobilisation d’une partie de la population dans la guerre avec l’Ukraine a donné lieu à des démonstrations de rejet de la politique du Kremlin qui ont été brutalement réprimées. Jusqu’ici tenue à l’écart du conflit, ce nouvel épisode annonce un changement du rapport de la population avec la classe politique du pays.

jeudi 22 septembre

Crédits photo : AFP

L’annonce par Poutine d’une mobilisation partielle suite aux revers subis en Ukraine est arrivée comme un coup de massue pour une partie de la population russe, qui jusqu’ici avait été délibérément tenue éloignée du conflit. La mobilisation, qui prévoit au bas mot l’envoi de 300 000 réservistes sur le flanc Ukrainien a d’ores-et-déjà commencé. Cela marque un tournant dans la guerre, non pas sur le terrain dans l’immédiat, les réservistes appelés ne devant pas rejoindre la zone de conflit avant cet hiver, mais dans le rapport de la population avec l’« opération spéciale » en Ukraine. On a beaucoup lu et entendu parler d’un supposé contrat tacite entre la population russe et ses dirigeants, selon lequel celle-ci laisserait aux politiques et à l’armée les coudées franches pour exercer une politique extérieure à sa guise tant que les citoyens n’avaient pas à être impliqués. Si l’on veut prêter foi à ce contrat, il a dans tous les cas été rompu.

Suite aux annonces de Poutine la contestation contre cette nouvelle escalade de la guerre, qui a pris de multiples formes. des manifestations spontanées ont eu lieu dans plusieurs grandes villes du pays pour exprimer le refus de la mobilisation partielle, mais aussi pour réitérer leur rejet de cette guerre qui ne les concerne pas. Les manifestations ont rassemblé au total plusieurs milliers de personnes, essentiellement à Moscou et Saint-Pétersbourg, mais aussi à Ekaterinbourg, la quatrième ville du pays. Ces mobilisations anti-guerre constituent la plus importante mobilisation depuis le début de la guerre, quand des dizaines de milliers de russes s’étaient réunis pour faire entendre leur désapprobation et avaient été férocement réprimés. Cette fois encore, les images et informations qui nous parviennent montrent la brutalité de la répression par la police russe, qui a tabassé, réprimé et enfermé des centaines de manifestants pacifiques.

Selon l’ONG russe OVD-Info, au moins 1300 personnes ont été arrêtées, dont 1000 pour les seules villes de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Les manifestations non déclarées sont illégales en Russie, et les mobilisations contre la guerre ont été sévèrement réprimées, les personnes arrêtées encourant jusqu’à 10 ans de prison. Néanmoins, plusieurs milliers de Russes ont bravé l’interdiction, parfois en clamant des slogans exprimant un rejet en bloc de la guerre de Poutine.

Selon certaines personnes présentes sur place, les policiers ont servi des actes de conscription aux manifestants qu’ils ont arrêtés. À Oulan-Oudé, en Sibérie orientale, une manifestante a lancé : « Nos maris, pères et frères ne veulent pas aller tuer d’autres maris et pères. » À Ekaterinbourg, une autre manifestante s’est écrié : « Putain de tête d’œuf folle à lier ! Il va lâcher une bombe sur nous, et on le protège encore tous ! »

Des entreprises d’action directe ont eu lieu, comme à Nizhny Novgorod, où des cocktails molotov ont été lancés contre le bureau d’enrôlement, de même qu’à Saint-Pétersbourg, où un feu s’est déclenché que les autorités locales estiment être volontaire. À Tolyatti, c’est un bâtiment administratif qui a pris feu, apparemment pour effacer les archives qui permettraient aux autorités d’établir une liste des hommes réservistes en âge d’être envoyés sur le front. La résistance s’organise également sur les réseaux sociaux, à l’instar d’un canal Telegram où sont répertoriés les bureaux d’enrôlement qui ont été repérés. Le fils du porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov a été victime d’un canular téléphonique pour lui annoncer son appel sur le front, et celui-ci a rétorqué qu’il s’arrangerait pour éviter d’être envoyé sur le front en faisant marcher le réseau d’influence de son père. Un collectif anti-guerre, Vesna, a appelé mercredi à des mobilisations dans tout le pays, dans un communiqué largement relayé sur les réseaux sociaux occidentaux.

L’opposition russe, ou ce qu’il en reste, s’est également exprimée, dont Alexei Navalny, qui depuis sa cellule dans une colonie pénitentiaire dans la région de Vladimir, estime que cette mobilisation est un signe que la guerre « empire, s’approfondit, et Poutine tente d’impliquer le plus de personnes possibles ».

Du côté des pays de l’UE, la réponse à l’annonce de la mobilisation n’en a pas moins été abjecte. Plusieurs États, dont les pays Baltes et la Finlande, ont d’ores-et-déjà annoncé qu’ils refuseraient d’accueillir les réfugiés russes qui fuiraient l’envoie sur le front pour des soi-disant raisons de sécurité. Dans un cynique email à l’agence de presse britannique Reuters, le ministre estonien des affaires étrangères a déclaré qu’« un refus de remplir son devoir civique en Russie ne constitue pas une raison suffisante pour se voir accorder l’asile dans un autre pays. »

Les achats de billets d’avion pour fuir le pays ont explosé à la suite des annonces de Poutine, certains ayant pris des vols vers le premier pays qui les accepteraient, mais la quasi-totalité des vols vers l’étranger sont désormais complets, les quelques places restantes se vendant à prix d’or après que les compagnies aériennes ont drastiquement augmenté leurs prix.

La mobilisation d’une grande partie de la population change donc drastiquement le rapport des Russes à la guerre ; la stratégie de les isoler au maximum du conflit a semble-t-il fait son temps, désormais, une partie de la population, même réduite, est susceptible de prendre une part active dans la guerre. Cette transformation du rapport de la population à la politique risque de réveiller une nouvelle radicalité que le Kremlin a étouffé depuis des décennies. Comme le résume bien Le Monde, « Pour le Kremlin, il s’agit donc de mobiliser… après avoir tout fait, pendant vingt ans, pour démobiliser la société, la convaincre de ne pas se mêler des affaires du pays. »



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