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Fuera Marito !

Mobilisations de masse au Paraguay : le débordement des hôpitaux ouvre une crise politique

Le Paraguay devient le théâtre de nombreuses scènes de mobilisations massives partout dans le pays pour exiger la démission du président Mario Abdo et de tout son gouvernement. La crise sanitaire et le débordement des hôpitaux ainsi que le manque de médicaments ont été l’étincelle de ce mouvement qui semble déterminé à ne pas reculer. Cette situation ouvre ainsi une grande crise politique au sein du pays, se joignant à la crise politique traversée par l’ensemble de la région sud-américaine.

mardi 9 mars

crédits photo : REUTERS - CESAR OLMEDO

Alors que le Paraguay avait été félicité par de nombreux journaux, notamment la BBC, pour avoir bien géré la pandémie depuis le début et de ne pas avoir attendu pour confiner, il se retrouve aujourd’hui dans un état critique. En effet, la seule raison qui se cache derrière ce confinement rapide est le manque de moyens dans les hôpitaux publics qui se retrouvent débordés déjà en « temps normal ». Avec la fin du confinement et la réouverture des frontières, la pandémie a révélé l’état chaotique dans lequel se retrouve le système de santé du pays.

Depuis mercredi dernier, les soignants et patients étaient sortis dans les rues en pleurs et en alertant et dénonçant la gestion criminelle de la crise sanitaire de la part du gouvernement, marqués par un manque de moyens dans les hôpitaux publics et la corruption au sein des institutions. Un manque de moyens qui oblige les proches des patients, qui souvent ne gagnent que le salaire minimum, à acheter ces médicaments dans des pharmacies ou dans des hôpitaux privés à des prix exorbitants, qui dépassent largement leur salaire.

Face à ce cri d’alerte, le mépris du gouvernement dont le pays était déjà habitué ne passe plus. En effet, le président conservateur Mario Abdo (mieux connu comme Marito) avait dit dans une conférence de presse que pour sa santé mentale, il ne lisait plus les journaux, qu’il ne lisait que la bible. Un comportement qui se reproduira face à l’interpellation d’un proche d’un malade dans la rue, qui lui demandait plus de médicaments dans les hôpitaux, à ce à quoi il répond : «  j’en sais rien, je ne suis pas médecin ».

Cette situation liée à la crise économique, la corruption et la volonté d’augmenter le prix des transports publics ont suscité l’explosion de la colère à travers de manifestations massives.

Ces manifestations qui ont commencé le vendredi soir, ont été appelées par la population elle même, indépendamment de quelconque parti. L’appel s’est fait à travers les réseaux sociaux qui montraient le caractère explosif de cette colère, faisant allusion -a travers les #EstoyParaUnMarzoParaguayo2021 (Je suis pour un mars paraguayen 2021)- à la volonté de refaire un mars 2017 qui avait été marqué par l’incendie du parlement pour éviter l’approbation de l’amendement à la Constitution qui permettrait la réélection d’un président, mais également un mars 1999, moment de grande crise politique suite à l’assassinat du vice-président Luis María Argaña et marqué par une explosion sociale.

L’exécutif, face à cette possibilité d’ouverture d’une crise politique à décidé de présenter la démission du ministre de la santé, Julio Mazzoleni, avant même la première journée de mobilisation pour pacifier cette colère. Mais au lieu de la calmer, elle lui a donné la flamme dont elle avait besoin car ça a prouvé que c’est dans la rue que l’on gagne.

La mobilisation qui compte déjà 3 journées de manifestations consécutives, dont la première comptait déjà 10.000 manifestants, ne perd pas en ampleur et remet en question tout le gouvernement. C’est pour cela que les manifestations ont lieu devant des points de pouvoir comme le Parlement, le siège du parti Colorado et le Mburuvicha Róga (le palais présidentiel), scandant « fuera Marito » (dégage, Marito), « si nos organizamos, los echamos a todos » (si on s’organise, on les vire tous).

La première journée de mobilisation a été déjà marquée par un déploiement d’un grand dispositif policier et d’une répression féroce avec des tirs des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des tirs de balles en caoutchouc provoquant de nombreux blessés. Ce qui a engendré une réponse de la part des manifestants, notamment une jeunesse déterminée à avancer sans peur face à la police. Suite aux nombreuses dispersions de la manifestation, de nombreux affrontements avec la police ont eu lieu partout le centre de la capitale avec une scène insolite où des équipes policiers débordés ont dû lever le drapeau blanc et reculer.

Le samedi déjà, après le premier jour de manifestation intense, l’exécutif augmente en tension et le président décide de s’adresser à la population pour annoncer le changement des ministres notamment ceux qui ont été soumis à des nombreuses dénonciations d’irrégularités et les plus détestés. C’est ainsi que le ministre de l’éducation, Eduardo Petta - qui a été lié à des grosses polémiques liées à une continuité pédagogique à distance catastrophique et une rentrée scolaire qui à mis en lumière le manque de moyens dans les écoles-, suivi par la ministre de la Femme et le chef de Cabinet civil ont dû dire au revoir à leurs positions de pouvoir. Il a été également annoncé l’approvisionnement de médicaments pour les hôpitaux et que des vaccins supplémentaires étaient en route.

Mais le Président échoue encore une fois, la population reste déterminée à continuer jusqu’à sa démission et celle du vice-président, car s’il a montré quelque chose c’est que de l’argent il y en a.

Malgré la grande répression et les changements superficiels du président ainsi que la grande criminalisation des grands médias paraguayens, les manifestants confirment leur volonté de continuer la lutte jusqu’à la démission du président mais aussi de son vice-président.

Ouverture d’une grande crise politique avec une remise en question de l’ensemble du gouvernement conservateur et libéral et ses institutions

Les critiques du gouvernement conservateur du président Marito, fils du secrétaire privé du dictateur Alfredo Stroessner, ont augmenté exponentiellement avec la crise engendrée par la pandémie qui a été un révélateur de l’état du système de santé au Paraguay. En effet, les classes dominantes sont reçues dans des centres privés avec des prix qui se ressemblent à ceux des Etats Unis. Le reste, doit aller aux centres publics qui n’ont pas ni l’infrastructure, ni les fournitures, ni les médicaments nécessaires pour les prendre en charge. À tout cela s’ajoute dans cette période de crise, une énorme dette de 1.600 millions de dollars qui devaient être investis pour l’hôpital public, dont les soignants n’ont pas vu la couleur.

Une crise sanitaire, que l’on sait déjà, rythme avec le sauvetage des grandes entreprises et au Paraguay surtout, le sauvetage des grands producteurs fonciers responsables de laisser dans la rue des milliers de paysans et indigènes, mais rien pour les travailleurs dont, on le sait, 65% sont des travailleurs informels et doivent se gagner la vie au jour le jour. Dans cette situation de misère, les paraguayens n’ont plus rien à perdre.

Néanmoins, en parallèle le parti d’opposition "Partido radical autentico" annonce déjà la proposition de destitution pour Marito, en instrumentalisant cette colère à sa faveur, comme ils l’avaient fait contre l’ancien président de centre gauche Fernando Lugo. Une manœuvre parlementaire de ce type, qui pourrait compter avec la participation du propre Parti de Marito, n’aurait que pour fin d’arrêter cette mobilisation. Ca lui permet de dire que si Marito tombe c’est grâce aux institutions et pas grâce à la mobilisation.

Par contre, la crise politique qui s’est ouverte n’a pas de figure politique, elle se fait en toute indépendance des partis traditionnels. Leur détermination et cri "que tous partent" exprime un remise en question de toute la caste politique et de ses institutions, entre-elles le Parlement qui se retrouve comme une des plus questionnées. C’est bon, la colère a explosé, et le gouvernement, sa police et tous les partis traditionnels auront du mal à la taire si facilement.




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